Bulletin de l’Ermitage

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Carême 2009

Lettre des Rameaux

La leçon de Cézanne

lundi 6 avril 2009, par frere francois

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Bonjour à tous en ce jour des Rameaux !

Un vilain microbe étant venu coloniser notre ermitage et ayant pris ses aises pour s’attarder plus spécialement dans nos pharynxs irrités nous avions décidé de faire un break de deux jours... et une virée à Léoncel....
Mais comme cette dernière est compromise par d’inopportuns nuages on est resté içi bien au chaud pour éviter tout risque supplémentaire... et j’en profite pour vous donner de nos nouvelles... et ma lettre habituelle de fin de Carême

C’est vrai le long hivers nous a fatigué plus que de coutume, les recherches des loupiots pour le Carême aussi...
on en avait presque oublié le virus qui en permanence affaiblit leurs défenses malgré les pastilles de couleurs qu’il s’appliquent à avaler chaque jour....
bref on en avait presque oublié notre fragilité intrinsèque, qu’un virus amateur de rhino-pharynx affaiblis est venu rappeler transformant nos voix en braiment au point que Georges et Agnès [1] parurent très étonnés de cette métamorphose soudaine....
Peut-être avions nous été trop pressés de nous dénuder au soleil et oublié trop vite que le Vercors malgré la migration des plaques tectoniques et le réchauffement climatique n’était toujours pas sous les tropiques

Mais n’est-ce pas là le sens de la fête des rameaux ? L’exaltation passagère du moi ( le christ) va de pair avec le dolorisme et les épreuves de la semaine sainte, épreuves à assumer si l’on veut demeurer éternellement dans le cœur des autres, si l’on veut faire partie de ce qu’ils ressentent intrinsèquement , si on veut se faire proche d’eux : la souffrance, les contingences de notre humanité, et la crucifixion du Soi sont nécessaires ... seul le christianisme a su le dire ( et en abuser souvent) , a eu le courage de l’approfondir , et souligner qu’il fallait l’assumer : mais c’est en cela que son humanisme est inégalable : laver les pied du prochain, accepter de souffrir avec lui ou pour lui : un message qui a bien du mal à être populaire de nos jours ...et pourtant ceux qui poussent la porte d’un hôpital ou d’un squat ...ou tout simplement ouvrent les yeux..savent....

La semaine de plus avait été bien remplie : passage du vieil ermite de Kagurazaka qui vit au Japon mais aime nous rendre visite à chaque fois qu’il passe à Valence ( tous les 6 mois) pour quelques échanges "au sommet". Jess m’avait accompagné pour ce moment de solitude à deux :nous aimons tant marcher de concert : cela rappelle l’époque où nous fîmes connaissance
En passant par l’étroit chemin qui conduit à la plaine nous avons rencontré Rit la hollandaise qui élève des chèvres en bas de la falaise ...elle cherchait quelqu’un pour en garder quelques unes ...alors vous devinez que pour la remontée nous étions accompagnés de 3 jolies biquettes et de 2 chevreaux qui viendront compléter notre ménagerie... il y a tellement longtemps qu’on en voulait pour dégager certaines broussailles qui limitent la pâture des moutons...
c’est Nat et Nico qui étaient contents ...et Igor ! car ce sont des personnalités facétieuses ...et capricieuses à souhait...mais très fidèles et qui adorent qu’on s’occupe d’elles ...
Brenda était un peu plus sceptique ...mais quand elle aura goûté au fromage que l’on va pouvoir faire elle le sera moins....

Hier nous avons frôlé la panne informatique : nous avions négligé le remplacement de la pile du computer... quelle drôle d’idée de mettre encore une pile et qu’elle soit si inaccessible dans une technologie aussi avancée. Heureusement nous avions le bon modèle dans la trousse de secours que nous emportons lors de nos expéditions maritimes . N’empêche ouvrir le boîtier n’est pas chose facile, repérer l’emplacement de la pile non plus et pour l’extraire il faut les griffes et les yeux de chat de Jess pour y arriver !
Le plus dur est de reparamétrer le "bios", ce n’est pas une chose facile... heureusement il y est arrivé et je suis très fier de lui !
Mais quand même on pourrait trouver un système d’accès plus facile ... et un moyen plus simple d’éviter ces stupides manipulations !

Nos commensaux goûtent désormais la douceur retrouvée ...et si ils dorment encore "à la maison" cela fait quand même du travail en moins.
Mais nos projets de vacances piétinent : on espère pouvoir partir cet été ...si le nouveau mat du Kalliste est prêt... rien n’est sûr car il n’a même pas encore été commandé... faut que notre "sponsor" donne le feu vert... il le fera nous a-t-il assuré par lettre !
Aux dernières nouvelles Brenda remplacerait José ce dernier assurant avec les sœurs le relais à notre base d’anglet : on vous tiendra au courant selon l’état des santés

Je termine par un extrait du livre de Fabrice Midal : "Risquer la liberté" que je vous recommande et qui résume assez bien, nos propos sur ce Carême...

à bientôt

fraternellement

ff+

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Il m’a fallu bien des années pour comprendre que devenir « bouddhiste », au sens d’adopter une nouvelle identité, serait une trahison. Devenir le porte-parole de quoi que ce soit conduit à répéter une leçon apprise sans en éprouver la ressource. La poésie m’a sauvé du bouddhisme, qui était l’identité que j’étais en train de revêtir comme un vêtement d’ombre. Si la parole du Bouddha est vraie, autant l’oublier pour la redécouvrir chaque fois au vif de l’expérience. Ne jamais rien répéter simplement parce qu’on l’a entendu. Il faut être indomptable. Ne jamais céder. Ne jouer aucun rôle.

L’un des drames du xxe siècle est d’avoir voulu se libérer de la religion, de l’ordre moral, d’un univers hiérarchisé et inégalitaire pour instituer des règles plus
arbitraires et criminelles. Très rares sont ceux qui montrent une autre voie : se confronter honnêtement à un temps où n’existe plus aucun point de repère fixe. Soutenir l’incertitude qui en découle. Accepter de ne pas tout savoir d’avance et laisser notre esprit et notre ceeur ouverts. Explorer notre propre expérience. Ne pas avoir de grilles à partir desquelles on regarde et
juge tout.

L’homme qui, en Occident, a pris acte de cette réalité de la manière la plus radicale et la plus intense n’est pas un philosophe ni un maître spirituel, mais un peintre. C’est Cézanne. Il n’était pourtant pas particulièrement bien parti. Il avait appris à peindre comme on le faisait au XIXe siècle. On suivait un ensemble de règles anciennes pour créer une illusion de réalité. Il y avait un code pour tout, la manière de peindre un homme, une femme, un paysage. On répétait les canons déduits de l’ oeuvre des anciens. Interdiction de mettre quoi que ce soit de ses sensations ou sentiments personnels. L’artiste était une sorte d’artisan technicien. Ce n’était plus vivant. La tradition avait perdu sa sève. C’était aussi ennuyeux que sinistre.

Puis Cézanne, au contact de son ami Pissaro, décide d’aller peindre directement dans la nature. Se ressourcer à l’épreuve du monde. Là, il commence à se libérer de ces canons dont parle Trungpa, de toutes ces règles qui filtrent notre expérience. Cela faisait longtemps que les peintres peignaient des paysages sans en regarder vraiment. Quelle libération d’emporter son chevalet pour peindre en plein air ! Pourtant, peu à peu, Cézanne se rend compte qu’il est en train de s’égarer. Cette solution
n’est pas satisfaisante. Il abandonnait une prison pour une autre. Copier simplement la réalité telle q u’ on la voit ne mène à rien. La peinture a une autre tâche

Devant la montagne Sainte-Victoire, que Cézanne a
tant de fois peinte, nous vivons une expérience bien plus ample que le simple enregistrement d’une vision. Pour lui être fidèle, Cézanne se lance dans une quête longue et extraordinaire qui a ouvert la modernité. Pour des générations d’artistes, il est le Moïse des temps, justes. Il est « notre père à tous » selon Picasso, le « dieu de la peinture » pour Matisse, celui qui ouvre une nouvelle époque du monde. Les poètes, les philosophes les musiciens apprennent leur métier en regardant ses tableaux. Il leur montre comment faire l’épreuve de l’écroulement de tous les canons et y découvrir une chance. Au lieu de se lamenter, il faut retrousser ses manches. On ne peut plus s’appuyer sur l’enseignement des religions, mais il est possible de faire confiance à notre instinct spirituel le plus profond.

Lorsque Rainer Maria Rilke, durant son séjour parisien, en 1905, découvre la peinture de Cézanne, il est bouleversé. Non parce qu’il a vu de beaux tableau,. mais parce qu’il a enfin trouvé une oeuvre en résonance avec son temps, une oeuvre qui ouvre un réel chemin. Presque tous les jours, il retourne la voir et témoigne de ses découvertes à son épouse restée en Allemagne dans des lettres magnifiques.

Il est triste de voir la manière dont on parle généralement d’art - un élément de la bonne éducation ou encore un produit culturel. Tout le débat sur la démocratisation de la culture est une façon de l’assassiner en en faisant un divertissement accessoire. Mais il faut se méfier tout autant de la manière dont les intellectuels parlent des oeuvres, avec ce mélange de suffisance et d’érudition qui se répand sur tout ce qu’ils touchent et en tue toutes les ressources.

Jamais Rilke ne lisait un texte critique. Il y insiste dans ses Lettres â un jeune poète « Je vous adresse une prière. Lisez le moins possible d’ouvrages critiques ou esthétiques. Ce sont, ou bien des produits de l’esprit de chapelle, pétrifiés, privés de sens dans leur durcissement sans vie, ou bien d’habiles jeux verbaux ; un jour une opinion y fait loi, un autre jour c’est l’opinion contraire. Les oeuvres d’art sont d’une infinie solitude ; rien n’est pire que la critique pour les aborder.

Seul l’amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles. » La peinture dit la vérité dont nous sommes assoiffés. Certes, ses effets ne sont pas mesurables et semblent pour cela sans importance. Comment comparer le chemin de Cézanne à une loi votée par le gouvernement ou aux résultats financiers d’une multinationale ? Et pourtant... on y est peut-être plus près de la vérité et de cette dignité sans laquelle nous ne pouvons pas vraiment continuer de vivre.

Aussi loin que je me souvienne, j’ai aimé la peinture et m’y suis senti chez moi, à l’abri des paroles qui tournent en rond et ne disent rien. Enfant, puis adolescent, je ne comprenais pas ce que la plupart des gens disaient et il m’a fallu beaucoup d’années d’efforts pour réussir à soutenir une conversation normale sans en être longtemps accablé. Pendant des années, chaque fois que je me retrouvais dans un groupe, quel qu’il fût, je me sentais mal. Les mots débités les uns à la suite des autres m’empêchaient de respirer. Je sentais bien
que chacun se protégeait ainsi de l’ardeur qui pourtant, dans le fond de son être, l’animait.

Quand j’ai eu treize ans, et que j’ai compris que la plupart des adultes ne diraient pas la vérité et seraient pauvres en tendresse, je me suis décidé à faire ce qui me rendait vivant : regarder la peinture. Et comme j’habitais près du Centre Georges-Pompidou, j’ai passé la plupart de mon temps dans le musée d’Art moderne. J’y marchais au hasard et j’attendais qu’un tableau me fit signe. Pendant des semaines, par exemple, j’ai regardé une à une chacune des oeuvres de la dernière période de Kandinsky. Je me sentais chaque fois invité dans l’immensité du monde. J’étais lavé de la boue des mots et du manque de coeur. Voilà un endroit où l’on ne me mentait pas. J’ai appris peu à peu, ainsi, le sens de la vie. L’art, nous apprend Rilke, n’a pas d’autre raison d’être que de faire surgir l’essentiel dans la discrétion d’une conscience avertie. Et Cézanne a montré pour notre temps comment être fidèle à cet esprit.

Il met de côté tout le savoir pour se placer simplement devant le motif. Là, à la différence des impressionnistes, il ne se contente pas d’enregistrer ce qu’il voit, car il refuse d’être un simple oeil. Les impressions que l’on peut éprouver ne lui suffisent plus, il travaille à abandonner les habitudes qui conditionnent son regard pour retrouver la profondeur la plus ample du monde.

Jusqu’à Cézanne, dans un monde traditionnel, le rapport au monde passe par le respect d’un certain nombre de règles qui orientent nos actions, nos jugements, nos expériences, selon des principes clairs. Que ce soit en peinture, par la perspective, en poésie, par l’alexandrin, en politique, par le régime monarchique.
Cézanne se rend compte qu’une telle approche n’est plus légitime. Ce n’est pas une décision personnelle. Il éprouve, de manière poignante, que ces règles ne nous mettent plus en rapport avec la réalité de manière suffisamment vivante. Ceux qui veulent les maintenir ne font que garder des cadavres en décomposition. (...)

Cézanne abandonne la perspective pour découvrir sur le vif la profondeur telle qu’on peut la vivre. Non pas une profondeur conçue mentalement, mais éprouvée pleinement, tactilement. (...) rien de plus difficile que d’établir un rapport direct au inonde. Si je me place devant une montagne, il y a très peu de chances que je réussisse à la voir sans y projeter toutes les idées que j’ai sur ce qu’est une montagne et la masse des images que j’en ai vues. Comment être face à elle comme si c’était la première fois ? Comment témoigner de la manière dont la montagne, loin de reculer et de s’aplatir, se dresse et vient à notre rencontre pour nous envelopper de sa majesté monumentale ?

Là où les peintres académiques apprennent un ensemble de règles permettant de construire un tableau de manière plus ou moins habile et savante, Cézanne choisit de se confronter à la réalité. Habituellement, on se dit : « C’est une montagne que je vois », « C’est une pêche que je mange »... Et l’on esquive l’expérience que l’on aurait pu en faire.
Cézanne, lui, ne sait plus rien. Il ne sait pas même la grandeur d’une montagne ou la forme d’une pomme. Et au lieu d’être accablé par cette absence, il y trouve une occasion unique de liberté. Puisqu’il n’existe aucun chemin déjà établi, cherchons à en dessiner un qui soit fidèle à ce que nous éprouvons.

Cézanne est pour cette raison le père de la modernité avec lui, la tâche propre à chaque homme consiste à inventer son rapport à ce qu’il aime et rencontre. Rien n’est plus fixé une fois pour toutes. Un amandier, une vache, un nez peuvent devenir des occasions d’aventures singulières. Mais être un homme ou une femme, un ami ou un père, un peintre ou un menuisier, doit tout aussi bien être pensé à neuf - nullement cependant selon le caprice de chacun mais dans le souci d’être le plus respectueux de la situation et de sa vérité. C’est là la cause d’une terrible confusion : contrairement à une idée reçue, la modernité poétique ne nie pas la règle, mais son arbitraire qui s’impose comme norme absolue et rend, du coup, impossible un rapport vivant et sain à elle.

Cézanne, dans sa quête, découvre la ressource des couleurs. Le bleu, avant de devoir être posé sur la toile pour dire le ciel, a sa propre résonance unique. Il chante de sa manière unique. Cézanne lui donne droit et découvre combien les couleurs « remontent des
racines du monde », qu’elles sont « le lieu où notre cerveau et l’univers se rencontrent ».

Rilke en est profondément frappé, « comme si ces couleurs, écrit-il dans une de ses lettres, vous débarrassaient définitivement de toute incertitude. La conscience tranquille qu’ont ces rouges, ces bleus, leur véracité simple vous éduquent ; pourvu que l’on se montre parmi eux parfaitement disponible, on dirait qu’ils font quelque chose pour vous »’. Dans la peinture classique, nous percevons un ensemble de choses clairement définies. La couleur vient par-dessus les formes, de manière accessoire. Le cheval est un cheval avant même d’être peint en ocre ou en gris.

De plus, Cézanne découvre que l’espace n’est pas un simple contenant où les choses et les êtres prennent place - il est ce qu’il importe de montrer. Devant moi, il n’y a pas qu’un arbre, mais l’espace où il se trouve, la lumière dans sa modulation. Cézanne fait alors un saut fulgurant : il porte son attention sur l’espace à partir duquel les choses viennent en présence. Il peint l’unité de la présence et de l’absence, du visible et de l’invisible, ou pour le dire de manière encore plus précise, « ce qui vient en présence et la présence elle-même ».

Rilke est bouleversé non seulement par l’oeuvre de Cézanne mais aussi par la manière dont le peintre s’engage dans son travail. Il est pour cette raison même un modèle. Toute son existence, le poète y revient « N’oubliez pas que c’est cette tâche à laquelle la volonté mâle et enragée de Cézanne s’épuisa pendant trente cinq ans de sa -vie, et que pour faire quelques pas seulement sur ce chemin de la passion, il a dû se détourner de tout, non pas avec dédain, niais avec l’héroïsme de quelqu’un qui choisit les apparences de la mort par amour de la vie’. » Voilà comment vivre. Et pour le jeune Rilke, cela ne fait pas de doute : nous devons tous découvrir notre propre chemin de Cézanne. Répondre à ce qui s’offre à nous. Devenir soi. L’idéologie actuelle de la compétitivité rend difficile d’entendre le sens d’un chemin car elle tend à tout uniformiser, à nous faire suivre des voies balisées d’avance. Un des slogans préférés de Chogyam Trungpa [2] était : « Ne renonce jamais », « Never give up ». Il y aura toujours des obstacles, les sirènes des compromissions ne cesseront pas leur séduction - mais il ne faut pas renoncer. Jamais.

Voilà la leçon de Cézanne, trouver un chemin qui jamais ne nous écarte de ce qui importe pour nous. Lorsque, adolescent, j’allais regarder un tableau de Kandinsky de la même manière que Léa allait se promener dans les bruyères, je cherchais cette source où tout se réaccorde. Tant pis si nous nous trompons parfois. Osons. C’est la seule possibilité d’être fidèle au grand réel, à ce moment de vérité indiscutable où l’on se sent libéré de tout.

Donner une branche de bruyère ou une carte postale d’un tableau ne va aider personne à vivre une telle expérience. Si nous n’entrons pas dans la vallée et si nous ne marchons pas sur le sentier, si nous n’allons pas dans la salle du musée nous mettre à l’épreuve du tableau, aucune porte ne peut s’ouvrir. Voilà le vrai secret. Voilà ce que m’ont appris les peintres et les poètes et que la méditation m’a permis de soutenir au moment critique où j’allais renoncer et croire ceux qui expliquent si savamment que cette quête n’est pas sérieuse.

Le chemin est ardu, difficile, car il demande de la discipline et de la persévérance. Mais ne pas le suivre, renoncer, c’est se condamner à faire semblant de vivre. Autrement plus important que de savoir bien pratiquer ou de comprendre les enseignements est de prendre sa vie au sérieux. Bien sûr, pour la plupart des hommes, quelqu’un qui suit le chemin de Cézanne, et qui passe son temps à peindre une montagne ou quelques pommes, est un fantaisiste, voire un doux dingue. Pour eux, réussir, c’est faire des études brillantes, se marier et avoir des enfants, un travail bien rémunéré, et partir en voyage dans des pays lointains. Cézanne est pris par un feu dont ils n’ont plus aucune idée. Toute son ardeur est consacrée à gagner, pas à pas, un peu de liberté bleue, un peu d’espace ouvert, un peu de présence. C’est lui le véritable héros. Chaque jour, nous devons nous méfier de notre tendance à la servitude volontaire. A ne plus faire confiance à ce que pourtant nous savons au fond de nous, à cette soif qui nous meut.

Cézanne révèle que tout chemin est d’abord éducation, c’est-à-dire nécessité pour l’homme d’entrer dans l’inconnu qui le grandit. En latin, educere veut dire « faire sortir » - quitter les certitudes étroites, les habitudes, pour pénétrer dans un monde que nous ne connaissons pas.

Nous nous croyions incapables de chanter ou de dessiner, de lire un poème, de résoudre un problème mathématique - et nous voilà pourtant en train de le faire. De manière magnifiquement parlante, les Grecs pensent l’éducation comme le don du centaure Chiron. Le centaure est un être dont le corps est celui d’un cheval et la tête celle d’un homme. De cette double nature, le centaure reçoit la présence d’esprit et la profondeur du sens. L’art d’élever un être humain, nous dit ce mythe, ne peut pas avoir été inventé par l’homme car celui-ci ne connaît pas les obscures racines de sa provenance et il ne saisit pas non plus la lumière au sein de laquelle il se tient et est appelé à marcher. Seul un centaure peut nous montrer que nous sommes capables du meilleur et faits pour l’impossible.

L’une des fautes de notre temps est d’avoir restreint l’enseignement à l’acquisition de connaissance, d’informations et de savoir-faire. Qu’il y soit question du plus intime de notre être, de la possibilité de devenir homme, d’apprendre à être - voilà ce qui, pour le pire, est sans cesse oublié.
Lorsque j’enseigne, on me demande souvent des conseils, comme si j’avais toutes les réponses. Or dire à quelqu’un ce qu’il devrait faire, c’est le contraire de toute éducation. C’est l’empêcher d’être libre. Tel est bien le ressort de l’enfermement religieux. L’invitation du Bouddha vise d’abord à nous permettre de voir les choses telles qu’elles sont, à nous rendre toujours plus sensibles à ce qui est, à nous faire sauter dans le feu du ciel. À l’endroit où la vie brûle. Il ne faut pas tant répondre aux demandes des gens que les aider à rendre encore plus brûlant leur questionnement. Et même là
où la tradition évoque la figure du maître spirituel
rien en lui ne vise à la soumission niais à l’amour qui féconde et libère.

Un jour que j’assistais à une conférence d’un psychiatre renommé, on lui demanda ce qu’il pensait de la spiritualité. Il expliqua qu’il était méfiant car, selon lui, elle conduit l’individu à se fondre dans le « grand nous » d’une communauté. L’essentiel lui semblait être au contraire la nécessité d’advenir à ce que nous sommes. J’ai été stupéfait par cette réponse car l’invitation spirituelle vise, en réalité, à nous libérer des habitudes de comportement et de la médiocrité des compromis pour oser l’inespéré. C’est sa seule raison d’être. Mais ce psychiatre mettait le doigt sur la réalité de la spiritualité comme elle est généralement vécue - et en vérité le plus souvent trahie. Chdgyam Trungpa était très clair à ce sujet : « Certains disent que nous ne faisons qu’un et croient à l’universalité du pouvoir. A mon sens, tout ça n’est que l’expression d’une frustration chez des gens incapables d’accepter leur propre individualité. C’est la raison pour laquelle ils désirent se conformer aux règles d’une vaste organisation. [...] Sur le plan spirituel comme sur d’autres plans, nous ne faisons pas confiance à notre individualité. C’est l’un de nos problèmes les plus graves. Notre préférence va à une figure monolithique, un principe directeur coulé dans le béton . »

J’ai compris que si je voulais continuer à enseigner, la tâche principale qui serait la mienne serait d’inviter chacun à marcher sur le chemin de sa propre excellence - nullement de dispenser un enseignement normatif ou de donner des conseils au petit bonheur la chance. Lorsqu’on regarde un être humain, il est tellement merveilleux de percevoir comment il pourrait trouver son chemin de Cézanne, par où la grandeur s’appelle à lui. Mais nous sommes si profondément endoctrinés par le règne de la culpabilité, la nécessité d’être toujours plus efficaces et par les faux accomplissements, que toute affirmation de nos qualités nous semble de la flatterie. Nous sommes aveugles à nos propres ressources.

L’enseignement doit pour cette raison révéler la grandeur en chaque être - par où chacun est appelé à être un Bouddha. C’est une des seules manières de permettre aux hommes de se détendre, de cesser la lutte qui les étreint sans leur laisser de répit.(..)

« Sachez, écrit Rilke, que m’est incompréhensible ou indifférente toute piété qui n’invente pas, qui répète, qui s’accommode de ce qui est, à grand renfort d’espérance et de résignation. La relation à Dieu suppose, comme je la comprends, une productivité, et même une sorte de génie inventif que je dirais au moins à usage privé, même s’il ne convainc pas autrui ; un génie que je puis imaginer poussé au point qu’on en arrive à ne plus comprendre le sens du mot Dieu, même en se le faisant répéter dix fois, rien que pour le redécouvrir à neuf, quelque part à son origine, à sa source’. »

Si Rilke a évidemment raison, s’imaginer que nous pourrions, du coup, nous appuyer sur nos seules forces est une grave illusion. Les élucubrations égocentriques de tant d’artistes actuels sont aussi nulles que celles de leurs ancêtres académiques - qui au moins avaient du métier. Sur cette même arrogance aveugle provient l’émergence d’une spiritualité à la carte. Pour soi-disant éviter les enfermements identitaires, chacun bricole son kit. Cette attitude est vouée à l’échec. Si les institutions tuent l’esprit, ne rien faire d’autre que suivre ses impulsions et caprices - quel que soit le nom qu’on leur donne - n’est nullement préférable.

Si quelqu’un est animé d’une foi vivante pour le Christ, il n’est pas insensé d’aller dans les églises, de suivre la messe et de pouvoir communier. Certes, cela ne peut suffire et peut aisément tuer l’inspiration première. Mais le danger de s’enfermer dans les méandres de ses émotions et de ses constructions intellectuelles est bien plus grave encore. C’est un des grands égarements de notre temps. En vérité, toute tradition authentique peut réussir à nous déplacer pour le meilleur. Surtout si l’on se souvient que, dans son sens véritable, la tradition est en rapport avec cette source que j’ai évoquée. Aucune institution ne peut se l’approprier sans la perdre. Parfois, elle la défigure au point de la détruire tout à fait. Mais souvent, parfois malgré elle, elle en transmet le souffle. Un baptême, une initiation peuvent, malgré les circonstances adverses et confuses, être pour nous l’occasion d’une nouvelle naissance, et nous permettre d’entrer plus avant au coeur de notre être.

Cette situation est inconfortable. Aucune garantie que nous soyons dans le bon chemin n’existe. Je connais des cursus universitaires et des centres de méditation qui sont des lieux de perdition. Des lieux d’endoctrinement identitaire qui coupent leurs membres de leurs inspirations véritables. Le bouddhisme tibétain, conscient de ce piège inhérent à toute institution, a inventé la notion de tertôn. Puisque l’institution fige la source, il a pensé la possibilité que des êtres humains entrent directement en contact avec cette dernière, sans passer par aucune médiation.

Le tertôn est l’homme qui, brûlé d’amour, brûlé par l’espace de la présence, par l’appel du Bouddha,
par les hommes et leurs faiblesses, leurs hésitations et leur beauté, découvre des manières neuves de dire. Il découvre, généralement par l’intermédiaire du féminin, de l’intuition nue et percutante, dans les rochers, dans les cavernes, dans le ciel, les lacs ou même son esprit, les signes d’Orphée-Padmasambhava qui nomment un chemin pour l’aujourd’hui. Grâce à lui, la tradition est sauve. Seuls les tertôns, poètes et hommes libres, peuvent encore nous aider aujourd’hui - car ils sont tout à la fois, comme Chogyam Trungpa en témoigne, au plus près de la tradition et absolument modernes. En dernier ressort, seuls les poètes nous permettront d’être en rapport au sacré parce que eux seuls nous rendent vraiment libres.
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[1nos ânes maison

[2penseur bouddhiste

[3Extraits de : "Risquer la liberté de Fabrice Midal .Seuil que nous vous conseillons de lire bien sûr dans son intégralité ces extraits n’étant là que pour illustrer nos propos