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Jeux de barrières (8)

les barrières de Coraux ou non sont toujours faites pour être franchies...ou déplacées...

jeudi 4 octobre 2007, par frere francois

Jusqu’au pied de la barrière

Y courrir désormais le plus vite possible était notre but...

Tout s’y prêtait d’ailleurs : une mer calme... un vent déchainé ,
des vagues et des courants qui semblaient nous y pousser de toutes leurs forces ....

et nous avons survolé ces étendues perdues,
états si souvent ignorés , républiques désolées, royautés du Commonwealth ...
républiques bananières à nos yeux :Kiribati, Rarotonga, iles Cook, Samoa, Tonga, les Fiji, Vanuatu...
autant de rivages escarpés ou plats , parfois à peine émergeants que l’occident dénigre ou ne connait qu’au travers de leur exploits sportifs...
il est vrai que eux aux moins ne mettent pas leur idéal dans le PIB ni le travail... mais dans l’être heureux et libre et l’harmonie du vivre...

Les républiques" bananières" ne sont pas celles que l’on croit et l’occident ferait mieux de se taire ....
lui qui désormais est la Honte de la Planète !

Eux comme nous ne voulons pas être réduits, malgré les discours anesthésiants de quelque nabot hyperactif ,discriminateur et mégalo à des pourcentages à la merci du quotidien sondage.

Notre vocation veut être celle de tous : d’être acteurs, auteurs ,joueurs, interpréteurs, incarneurs, créateurs de la grande oeuvre commune, universelle et singulière.

De vibrer à l’audition de ce leitmotiv :" A bas la Fatalité du rapport d’autorité, du pouvoir les uns sur les autres ! "

"Vive l’humanité intolérablement morcelée, gaspillée, vendue, achetée, prostituée, torturée, exterminée... et donc à "libérer, à sus-citer, à res-susciter avant la mort, pendant la mort, après la mort
par le grand Art de s’aimer d’amour et d’amitié universellement fraternelle ,
d’égal à égal, les uns les autres nous qui que nous soyons dans la fierté et le respect de nos différences,
de nos manques et même de nos déviances... par rapport aux bienpensances contemporaines"

C’était là le message d’un certain "anticonformiste Nazaréen"

A un postulant ermite me demandant des conseils éclairés de la route à suivre je répondais qu’il fallait d’abord et avant tout savoir cultiver notre bien le plus précieux : celui d’être libre...

car à coup sûr seule cette liberté conduit au bonheur...

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige

J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre

J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois

J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance

J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées

J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante

J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres

J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente

J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade

J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique

J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent

J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunis

J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Dur miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide

J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite

J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni

J’écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend

J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence

J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui

J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort

J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir

J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

Liberté !

Paul Eluard 1942

Une liberté que certains veulent travestir en vieillard barbu...ou en "Dieu"... "avec eux" pour mieux s’en saisir, le confisquer aux "autres", en faire une arme de pouvoir ou d’avoir ...
alors que la liberté vraie "échappe" toujours...

alors que la liberté est l’être même !

Hélas trop de gens souffrent en occident du fait qu’on leur propose une société frileuse et étriquée ...une société truquée ..où l’argent, la possession matérielle remplace leur libertée confisquée par d’autres...

les nantis...

et j’ai envie de leur dire... ne soyez plus aveugles ni tristes : venez voir dans le Pacifique là se construit la société de demain !
une société libre ,fraternelle, sans aucun ostracisme
une vie en osmose avec la nature et qui ne possède rien
si ce n’est sa barque pour aller pêcher sur l’océan immense
et un hamac pour se reposer et y faire l’amour

loin... très loin des nabots "fessus" et paranos qui voulent combler leurs complexes ou leurs frustrations en asservissant les autres !
et qui tout en ayant bénéficié de l’accueil jadis à bras ouverts d’une europe meurtrie veulent désormais établir leur grandeur sur la discrimination en refusant les autres... [1]

la HONTE ! après 20 siècles de civilisation voilà de quoi a accouché l’Europe qui se dit chrétienne !!!!

Australie, Nouvelle calédonie, Nouvelle Zélande , Mahoris et autres Polynésiens sont des peuples jeunes et fiers qui rient de voir la vieille europe vivre frileusement dans ses cavernes, sur ses tas d’or...
se consumer de désir,
s’enfermer dans ce qu’elle croit posséder ou fixer ,
bref de s’enterrer vivante sous des trombeaux de certitudes et de passer sa vie à rêver d’être

au lieu de laisser l’être vivre...

Le mythe de Fafner revisité ... [2]

Et que faudrait-il faire ?

Chercher un protecteur puissant ?, prendre un patron ?,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui lechant l’ecorce,
Grimper par ruse au lieu de s’elever par force ?

Non, merci.

Dédier, comme tous il le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon ?
Dans l’espoir vil de voir, aux levres d’un ministre,
Naitre un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?

Non, merci.

Dejeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre use par la marche ?
une peau Qui plus vite, a l’endroit des genoux, devient sale ?
Executer des tours de souplesse dorsale ?. . .

Non, merci.

D’une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et, donneur de séneépar desir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?

Non, merci !

Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?

Non, merci !

Chez le bon editeur de Sercy
Faire editer ses vers en payant ?

Non, merci !

S’aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbeciles ?

Non, merci !

Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ?

Non, Merci !

Ne decouvrir du talent qu’aux mazettes ?
Etre terrorise par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse ’Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du "Mercure Francois" ?’

Non, merci !

Calculer, avoir peur, être blème,
Aimer mieux faire une visite qu’un poême,
Rediger des placets, se faire présenter ?

Non, merci ! non, merci ! non, merci !

Mais. . .

Mais chanter,
Rêver, rire, passer,
être seul !
être libre !

Avoir l’oeil qui regarde bien, la voix qui vibre,

Mettre, quand il vous plait, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre,-
-ou faire un vers !

Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !

N’ecrire jamais rien qui de soi ne sortit,
Et modeste d’ailleurs, se dire mon petit,
Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !

Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas etre oblige d’en rien rendre à César, !

Vis-a-vis de soi-meme en garder le merite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul...

Ne pas monter bien haut, peut-être,

mais tout seul !

oh !que j’aime cette tirade du Cyrano d’Edmond Rostant

et je pense avec tristesse à ces pseudo-intellos ventripotents ...rêvant de chiffres, de statistiques,
de société devenues entreprises ...
comme si on pouvait limiter l’espérance des peuples à des boites de cassoulets ou des mètres de saucisses
voire des volumes d’exportations ...

Morts
Morts certes ils le sont déjà, ayant depuis longtemps oublié les rêves de leurs jeunesses ...
ayant du substitiuer l’avoir à l’être qu’il n’ont jamais su ou osé faire vivre en eux !

Heureusement de ces jours passés dans le Pacifique je sais qu’il y a là l’espoir, la beauté, l’espace, l’infini,
le vent libre et la tiédeur de l’océan
je sais que la tristesse n’est pas de mise aux Marquises ou ailleurs
je sais q’une aile d’oiseau sait y effacer la larme qui coule sur la joue rejetée
je sais que le soleil qui se couche y remplace mille méditations ou prières
je connais la tiédeur d’une chair ou de la terre qui brule d’un vrai désir içi
je sais que le parfum de la vanille ou de Tiaré y libère de toute contrainte et de toute hésitation

...à franchir la barrière...

Il suffit juste de se lever et de se décider à partir
de tout laisser

et de se laisser rouler par la nature ...

like a rolling stone

Un autre conseil serait de se’efforcer de bien se connaitre, de s’accepter et de s’apprivoiser tel quel afin de jouir de chacune de ses capacités de ses possibilités uniques et personnelles...

Chaque instrument possède une sonorité propre et l’art du musicien est de les mettre en valeur en frappant et faisant résonner les cordes aux sonorités les plus belles
ainsi est la voie de l’ermite

Enfin mon dernier conseil de vie est de réapprendre à accueillir l’autre comme soi même on aimerait l’être
et ça pour des occidentaux vieillissants... cela semble de plus en plus difficile à comprendre...

alors que c’est naturel içi !

De quelles richesses inouïes suis-je comblé pour avoir su accueillir ceux qui actuellement forment l’équipage du Kalliste !
chacun rencontré et accepté "au hasard" de la vie
chacun y ayant dévoilé et ouvert sans même s’en rendre compte y compris à lui même, une fenetre de l’humanité
chacun y ayant apporté un saveur et une odeur indicible et irremplaçable

s’en priver ou vouloir normaliser cet accueil c’est s’enfermer dans un conformisme triste et délétère
accueillir et accepter le monde dans sa diversité... c’est boire et se désaltérer à la source de vie !

Permettez moi de terminer ces réflexions tardives par ce petit poême de Prévert qui résume à sa manière et sans prétention l’odyssée du Kalliste...

Un Kalliste qui navigue loin des voies ferrées du conformisme, de l’enfermement et de l’abrutissement de certains...

En sortant de l’école
nous avons rencontré
un grand chemin de fer
qui nous a emmenés
tout autour de la terre
dans un wagon doré...

Tout autour de la terre
nous avons rencontré
la mer qui se promenait
avec tous ses coquillages
ses îles parfumées
...et puis ses beaux naufrages
et ses saumons fumés

Au-dessus de la mer
nous avons rencontré
la lune et les étoiles
sur un bateau à voiles
partant pour le Japon...

...et les trois mousquetaires
des cinq doigts de la main
tournant ma manivelle
d’un petit sous-marin
plongeant au fond des mers
pour chercher des oursins

Revenant sur la terre
nous avons rencontré
sur la voie de chemin de fer
une maison qui fuyait
fuyait tout autour de la Terre
fuyait tout autour de la mer
fuyait devant l’hiver
qui voulait l’attraper

Mais nous sur notre chemin de fer
on s’est mis à rouler
rouler derrière l’hiver
et on l’a écrasé
et la maison s’est arrêtée
et le printemps nous a salués !

C’était lui le garde-barrière
et il nous a bien remerciés

et toutes les fleurs de toute la terre
soudain se sont mises à pousser
pousser à tort et à travers
sur la voie du chemin de fer
qui ne voulait plus avancer
de peur de les abîmer

Alors on est revenu à pied

à pied tout autour de la terre !

à pied tout autour de la mer !

tout autour du soleil...

...de la lune et des étoiles

A pied à cheval en voiture

...et en bateau à voiles.
 
Jacques Prevert

Bonne méditation et à la prochaine

ff+ et l’équipage du Kalliste


La suite de nos aventures sera disponible durant toute la période estivales et automnale aux adresses suivantes

http://rmitte.free.fr/ermitage/2007/pre0.htm pour tout ce qui concerne notre position en mer, nos aventures, les événements traversés, nos découvertes , la rubrique est confiée à Jess

à cette adresse sur le Bulletin une serie de réflexions inspirées de ce que nous ressentons et contemplons sur les solitudes mouvantes faces aux horizons infinis, rubrique rédigée par nos soins

Rappelons que vous pourrez toujours nous écrire

- soit en réagissant aux bas des articles

- soit directement à rmitte@free.fr cela nous aide dans notre voyage et contribue à vous emmener un peu avec nous...
miracle de l’électronique ... nulle part on est isolé désormais

Notez bien ces adresses !...nous serons en mer jusqu’à l’hivers !... si Dieu le veut !


[1En janvier 1852, Louis-Napoléon Bonaparte signe le décret d’expulsion de Victor Hugo qui s’est violemment opposé au coup d’État du 2 décembre 1851.

Réfugié à Bruxelles, Victor Hugo lui répond en août 1852 par la publication d’un texte de combat, Napoléon le Petit, l’un des plus brillants pamphlets politiques jamais écrits contre un despote.

Il nous parait içi vu parfois les étonnants bégaiement de l’histoire d’en publier quelques extraits... pour votre méditation... personnelle... et votre action ...future...

(...) Avant d’être élu président de la République, Charles-Louis-Napoléon Bonaparte était représentant du peuple. Il siégeait dans l’Assemblée depuis plusieurs mois, et, quoiqu’il assistât rarement à des séances entières, on l’avait vu assez souvent s’asseoir à la place qu’il avait choisie sur les bancs supérieurs de la gauche, dans la cinquième travée, dans cette zone communément appelée la Montagne, derrière son ancien précepteur, le représentant Vieillard. Cet homme n’était pas une nouvelle figure pour l’Assemblée, son entrée y produisit pourtant une émotion profonde. C’est que pour tous, pour ses amis comme pour ses adversaires, c’était l’avenir qui entrait, un avenir inconnu.

Ce serment avait le double caractère de la nécessité et de la grandeur ; c’était le pouvoir exécutif, pouvoir subordonné, qui le prêtait au pouvoir législatif, pouvoir supérieur ; c’était mieux que cela encore : à l’inverse de la fiction monarchique où le peuple prêtait serment à l’homme investi de la puissance, c’était l’homme investi de la puissance qui prêtait serment au peuple. Le président, fonctionnaire et serviteur, jurait fidélité au peuple souverain. Incliné devant la majesté nationale visible dans l’Assemblée omnipotente, il recevait de l’Assemblée la Constitution et lui jurait obéissance. Les représentants étaient inviolables, et lui ne l’était pas. Nous le répétons, citoyen responsable devant tous les citoyens, il était dans la nation le seul homme lié de la sorte.

Le citoyen Louis-Napoléon Bonaparte déplia un papier et lut un discours. Dans ce discours il annonçait et il installait le ministère nommé par lui, et il disait :

"Je veux, comme vous, citoyens représentants, rasseoir la société sur ses bases, raffermir les institutions démocratiques, et rechercher tous les moyens propres à soulager les maux de ce peuple généreux et intelligent qui vient de me donner un témoignage si éclatant de sa confiance."
Il remerciait son prédécesseur au pouvoir exécutif, le même qui put dire plus tard ces belles paroles : Je ne suis pas tombé du pouvoir, j’en suis descendu, et il le glorifiait en ces termes :
"La nouvelle administration, en entrant aux affaires, doit remercier celle qui l’a précédée des efforts qu’elle a faits pour transmettre le pouvoir intact, pour maintenir la tranquillité publique.
"La conduite de l’honorable général Cavaignac a été digne de la loyauté de son caractère et de ce sentiment du devoir qui est la première qualité du chef d’un État."

L’Assemblée applaudit à ces paroles ; mais ce qui frappa tous les esprits, et ce qui se grava profondément dans toutes les mémoires, ce qui eut un écho dans toutes les consciences loyales, ce fut cette déclaration toute spontanée, nous le répétons, par laquelle il commença :
"Les suffrages de la nation et le serment que je viens de prêter commandent ma conduite future.
"Mon devoir est tracé. Je le remplirai en homme d’honneur.
"Je verrai des ennemis de la patrie dans tous ceux qui tenteraient de changer, par des voies illégales, ce que la France entière a établi."
Quand il eut fini de parler, l’Assemblée constituante se leva et poussa d’une seule voix ce grand cri : Vive la République !

(...)

Il est temps que la conscience humaine se réveille.

Depuis le 2 décembre 1851, un guet-apens réussi, un crime odieux, repoussant, infâme, inouï, si l’on songe au siècle où il a été commis, triomphe et domine, s’érige en théorie, s’épanouit à la face du soleil, fait des lois, rend des décrets, prend la société, la religion et la famille sous sa protection, tend la main aux rois de l’Europe qui l’acceptent, et leur dit : mon frère ou mon cousin.

Ce crime, personne ne le conteste, pas même ceux qui en profitent et qui en vivent, ils disent seulement qu’il a été "nécessaire " ; pas même celui qui l’a commis, il dit seulement que, lui criminel, il a été "absous". Ce crime contient tous les crimes, la trahison dans la conception, le parjure dans l’exécution, le meurtre et l’assassinat dans la lutte, la spoliation, l’escroquerie et le vol dans le triomphe ; ce crime traîne après lui, comme parties intégrantes de lui-même, la suppression des lois, la violation des inviolabilités constitutionnelles, la séquestration arbitraire, la confiscation des biens, les massacres nocturnes, les fusillades secrètes, les commissions remplaçant les tribunaux, dix mille citoyens déportés, quarante mille citoyens proscrits, soixante mille familles ruinées et désespérées. Ces choses sont patentes. Eh bien ! ceci est poignant à dire, le silence se fait sur ce crime ; il est là, on le touche, on le voit : on passe outre et l’on va à ses affaires ; la boutique ouvre, la Bourse agiote, le commerce, assis sur son ballot, se frotte les mains, et nous touchons presque au moment où l’on va trouver cela tout simple. Celui qui aune de l’étoffe n’entend pas que le mètre qu’il a dans la main lui parle et lui dit : "C’est une fausse mesure qui gouverne. "Celui qui pèse une denrée n’entend pas que sa balance élève la voix et lui dit : "C’est un faux poids qui règne. "Ordre étrange que celui-là, ayant pour base le désordre suprême, la négation de tout droit ! l’équilibre fondé sur l’iniquité !
Ajoutons, ce qui, du reste, va de soi, que l’auteur de ce crime est un malfaiteur de la plus cynique et de la plus basse espèce.

A l’heure qu’il est, que tous ceux qui portent une robe, une écharpe ou un uniforme, que tous ceux qui servent cet homme le sachent, s’ils se croient les agents d’un pouvoir, qu’ils se détrompent. Ils sont les camarades d’un pirate.

Depuis le 2 décembre, il n’y a plus en France de fonctionnaires, il n’y a que des complices. Le moment est venu que chacun se rende bien compte de ce qu’il a fait et de ce qu’il continue de faire. Le gendarme qui a arrêté ceux que l’homme de Strasbourg et de Boulogne appelle des "insurgés", a arrêté les gardiens de la Constitution. Le juge qui a jugé les combattants de Paris ou des provinces, a mis sur la sellette les soutiens de la loi. L’officier qui a gardé à fond de cale les "condamnés", a détenu les défenseurs de la République et de l’État. Le général d’Afrique qui emprisonne à Lambessa les déportés courbés sous le soleil, frissonnants de fièvre, creusant dans la terre brûlée un sillon qui sera leur fosse, ce général-là séquestre, torture et assassine les hommes du droit. Tous, généraux, officiers, gendarmes, juges, sont en pleine forfaiture. Ils ont devant eux plus que des innocents, des héros plus que des victimes, des martyrs !

Qu’on le sache donc, et qu’on se hâte, et, du moins, qu’on brise les chaînes, qu’on tire les verrous, qu’on vide les pontons, qu’on ouvre les geôles, puisqu’on n’a pas encore le courage de saisir l’épée ! Allons, consciences, debout ! éveillez-vous, il est temps !

(...)

Si la loi, le droit, le devoir, la raison, le bon sens, l’équité, la justice, ne suffisent pas, qu’on songe à l’avenir. Si le remords se tait, que la responsabilité parle !
Et que tous ceux qui, propriétaires, serrent la main d’un magistrat ; banquiers, fêtent un général ; paysans, saluent un gendarme ; que tous ceux qui ne s’éloignent pas de l’hôtel où est le ministre, de la maison où est le préfet, comme d’un lazaret ; que tous ceux qui, simples citoyens, non fonctionnaires, vont aux bals et aux banquets de Louis Bonaparte et ne voient pas que le drapeau noir est sur l’Élysée, que tous ceux-là le sachent également, ce genre d’opprobre est contagieux ; s’ils échappent à la complicité matérielle, ils n’échappent pas à la complicité morale. Le crime du 2 décembre les éclabousse.

(...)

La situation présente, qui semble calme à qui ne pense pas, est violente ; qu’on ne s’y méprenne point. Quand la moralité publique s’éclipse, il se fait dans l’ordre social une ombre qui épouvante.
Toutes les garanties s’en vont, tous les points d’appui s’évanouissent.

Désormais il n’y a pas en France un tribunal, pas une cour, pas un juge qui puisse rendre la justice et prononcer une peine, à propos de quoi que ce soit, contre qui que ce soit, au nom de quoi que ce soit.
Qu’on traduise devant les assises un malfaiteur quelconque, le voleur dira aux juges : Le chef de l’État a volé vingt-cinq millions à la Banque ; le faux témoin dira aux juges : Le chef de l’État a fait un serment à la face de Dieu et des hommes, et ce serment, il l’a violé ; le coupable de séquestration arbitraire dira : Le chef de l’État a arrêté et détenu contre toutes les lois les représentants inviolables du peuple souverain ; l’escroc dira : Le chef de l’État a escroqué son mandat, escroqué le pouvoir, escroqué les Tuileries ;
le faussaire dira : Le chef de l’État a falsifié un scrutin ;
le bandit du coin du bois dira : Le chef de l’État a coupé leur bourse aux princes d’Orléans ;
le meurtrier dira : Le chef de l’État a fusillé, mitraillé, sabré et égorgé les passants dans les rues ; - et tous ensemble, escroc, faussaire, faux témoin, bandit, voleur, assassin, ajouteront : - Et vous, juges, vous êtes allés saluer cet homme, vous êtes allés le louer de s’être parjuré, le complimenter d’avoir fait un faux, le glorifier d’avoir escroqué, le féliciter d’avoir volé et le remercier d’avoir assassiné ! qu’est-ce que vous nous voulez ?

Certes, c’est là un état de choses grave. S’endormir sur une telle situation, c’est une ignominie de plus.
Il est temps, répétons-le, que ce monstrueux sommeil des consciences finisse. Il ne faut pas qu’après cet effrayant scandale, le triomphe du crime, ce scandale plus effrayant encore soit donné aux hommes : l’indifférence du monde civilisé.
Si cela était, l’histoire apparaîtrait un jour comme une vengeresse ; et dès à présent, de même que les lions blessés s’enfoncent dans les solitudes, l’homme juste, voilant sa face en présence de cet abaissement universel, se réfugierait dans l’immensité du mépris.

(...)

Mais cela ne sera pas ; on se réveillera. !

Ce livre n’a pas d’autre but que de secouer ce sommeil. La France ne doit pas même adhérer à ce gouvernement par le consentement de la léthargie ; à de certaines heures, en de certains lieux, à de certaines ombres, dormir, c’est mourir.

Ajoutons qu’au moment où nous sommes, la France, chose étrange à dire et pourtant réelle, ne sait rien de ce qui s’est passé le 2 décembre et depuis, ou le sait mal, et c’est là qu’est l’excuse. Cependant, grâce à plusieurs publications généreuses et courageuses, les faits commencent à percer. Ce livre est destiné à en mettre quelques-uns en lumière, et, s’il plaît à Dieu, à les présenter tous sous leur vrai jour. Il importe qu’on sache un peu ce que c’est que M. Bonaparte.

A l’heure qu’il est, grâce à la suppression de la tribune, grâce à la suppression de la presse, grâce à la suppression de la parole, de la liberté et de la vérité, suppression qui a eu pour résultat de tout permettre à M. Bonaparte, mais qui a en même temps pour effet de frapper de nullité tous ses actes sans exception, y compris l’inqualifiable scrutin du 20 décembre, grâce, disons-nous, à cet étouffement de toute plainte et de toute clarté, aucune chose, aucun homme, aucun fait, n’ont leur vraie figure et ne portent leur vrai nom ; le crime de M. Bonaparte n’est pas crime, il s’appelle nécessité ;
le guet-apens de M. Bonaparte n’est pas guet-apens, il s’appelle défense de l’ordre ;
les vols de M. Bonaparte ne sont pas vols, ils s’appellent mesures d’État ;
les meurtres de M. Bonaparte ne sont pas meurtres, ils s’appellent salut public ;
les complices de M. Bonaparte ne sont pas des malfaiteurs, ils s’appellent magistrats, sénateurs et conseillers d’État ;
les adversaires de M. Bonaparte ne sont pas les soldats de la loi et du droit, ils s’appellent jacques, démagogues et partageux.

Aux yeux de la France, aux yeux de l’Europe, le 2 décembre est encore masqué. Ce livre n’est pas autre chose qu’une main qui sort de l’ombre et qui lui arrache ce masque.

(...)

Allons, nous allons exposer ce triomphe de l’ordre ; nous allons peindre ce gouvernement vigoureux, assis, carré, fort ; ayant pour lui une foule de petits jeunes gens qui ont plus d’ambition que de bottes, beaux fils et vilains gueux ; soutenu à la Bourse par Fould le juif, et à l’église par Montalembert le catholique ; estimé des femmes qui veulent être filles et des hommes qui veulent être préfets ; appuyé sur la coalition des prostitutions ; brassant des millions ; donnant des fêtes ; faisant des cardinaux ; portant cravate blanche et claque sous le bras, ganté beurre frais comme Morny, verni à neuf comme Maupas, frais brossé comme Persigny, riche, élégant, propre, doré, brossé, joyeux, né dans une mare de sang.

Oui, on se réveillera !

Oui, on sortira de cette torpeur qui, pour un tel peuple, est la honte ; et quand la France sera réveillée, quand elle ouvrira les yeux, quand elle distinguera, quand elle verra ce qu’elle a devant elle et à côté d’elle, elle reculera, cette France, avec un frémissement terrible, devant ce monstrueux forfait qui a osé l’épouser dans les ténèbres et dont elle a partagé le lit.

Alors l’heure suprême sonnera.

Les sceptiques sourient et insistent ; ils disent : "N’espérez rien. Ce régime, selon vous, est la honte de la France. Soit ; cette honte est cotée à la Bourse.
N’espérez rien. Vous êtes des poëtes et des rêveurs si vous espérez. Regardez donc : la tribune, la presse, l’intelligence, la parole, la pensée, tout ce qui était la liberté a disparu. Hier cela remuait, cela s’agitait, cela vivait, aujourd’hui cela est pétrifié.
Eh bien, on est content, on s’accommode de cette pétrification, on en tire parti, on y fait ses affaires, on vit là-dessus comme à l’ordinaire. La société continue, et force honnêtes gens trouvent les choses bien ainsi. Pourquoi voulez-vous que cette situation change ? pourquoi voulez-vous que cette situation finisse ? Ne vous faites pas illusion, ceci est solide, ceci est stable, ceci est le présent et l’avenir."

Nous sommes en Russie. La Néva est prise. On bâtit des maisons dessus ; de lourds chariots lui marchent sur le dos. Ce n’est plus de l’eau, c’est de la roche. Les passants vont et viennent sur ce marbre qui a été un fleuve. On improvise une ville, on trace des rues, on ouvre des boutiques, on vend, on achète, on boit, on mange, on dort ; on allume du feu sur cette eau. On peut tout se permettre. Ne craignez rien, faites ce qu’il vous plaira, riez, dansez, c’est plus solide que la terre ferme. Vraiment, cela sonne sous le pied comme du granit. Vive l’hiver ! vive la glace ! en voilà pour l’éternité. Et regardez le ciel, est-il jour ? est-il nuit ? Une lueur blafarde et blême se traîne sur la neige ; on dirait que le soleil meurt.

Non, tu ne meurs pas, liberté ! Un de ces jours, au moment où on s’y attendra le moins, à l’heure même où l’on t’aura le plus profondément oubliée, tu te lèveras ! - ô éblouissement ! on verra tout à coup ta face d’astre sortir de terre et resplendir à l’horizon. Sur toute cette neige, sur toute cette glace, sur cette plaine dure et blanche, sur cette eau devenue bloc, sur tout cet infâme hiver, tu lanceras ta flèche d’or, ton ardent et éclatant rayon ! la lumière, la chaleur, la vie ! - Et alors, écoutez ! entendez-vous ce bruit sourd ? entendez-vous ce craquement profond et formidable ? c’est la débâcle ! c’est la Néva qui s’écroule ! c’est le fleuve qui reprend son cours ! c’est l’eau vivante, joyeuse et terrible qui soulève la glace hideuse et morte et qui la brise ! C’était du granit, disiez-vous ; voyez, cela se fend comme une vitre ! c’est la débâcle, vous dis-je ! c’est la vérité qui revient, c’est le progrès qui recommence, c’est l’humanité qui se remet en marche et qui charrie, entraîne, arrache, emporte, heurte, mêle, écrase et noie dans ses flots, comme les pauvres misérables meubles d’une masure, non seulement l’empire tout neuf de Louis Bonaparte, mais toutes les constructions et toutes les oeuvres de l’antique despotisme éternel ! Regardez passer tout cela. Cela disparaît à jamais. Vous ne le reverrez plus. Ce livre à demi submergé, c’est le vieux code d’iniquité ! Ce tréteau qui s’engloutit, c’est le trône ! cet autre tréteau qui s’en va, c’est l’échafaud !
Et pour cet engloutissement immense, et pour cette victoire suprême de la vie sur la mort, qu’a-t-il fallu ? Un de tes regards, ô soleil ! un de tes rayons, ô liberté !

(...)

Si on le juge en dehors de ce qu’il appelle "ses actes nécessaires "ou "ses grands actes", c’est un personnage vulgaire, puéril, théâtral et vain. Les personnes invitées chez lui, l’été, à Saint-Cloud, reçoivent, en même temps que l’invitation, l’ordre d’apporter une toilette du matin et une toilette du soir. Il aime la gloriole, le pompon, l’aigrette, la broderie, les paillettes et les passe-quilles, les grands mots, les grand titres, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir. En sa qualité de parent de la bataille d’Austerlitz, il s’habille en général.
Peu lui importe d’être méprisé, il se contente de la figure du respect.
Cet homme ternirait le second plan de l’histoire, il souille le premier. L’Europe riait de l’autre continent en regardant Haïti quand elle a vu apparaître ce Soulouque blanc. Il y a maintenant en Europe, au fond de toutes les intelligences, même à l’étranger, une stupeur profonde, et comme le sentiment d’un affront personnel ; car le continent européen, qu’il le veuille ou non, est solidaire de la France, et ce qui abaisse la France humilie l’Europe.

Avant le 2 décembre, les chefs de la droite disaient volontiers de Louis Bonaparte : C’est un idiot. Ils se trompaient. Certes, ce cerveau est trouble, ce cerveau a des lacunes, mais on peut y déchiffrer par endroits plusieurs pensées de suite et suffisamment enchaînées. C’est un livre où il y a des pages arrachées. A tout moment quelque chose manque. Louis Bonaparte a une idée fixe, mais une idée fixe n’est pas l’idiotisme. Il sait ce qu’il veut, et il y va. A travers la justice, à travers la loi, à travers la raison, à travers l’honnêteté, à travers l’humanité, soit, mais il y va.

Ce n’est pas un idiot. C’est tout simplement un homme d’un autre temps que le nôtre. Il semble absurde et fou parce qu’il est dépareillé. Transportez-le au seizième siècle en Espagne, et Philippe II le reconnaîtra ; en Angleterre, et Henry VIII lui sourira ; en Italie, et César Borgia lui sautera au cou. Ou même bornez-vous à le placer hors de la civilisation européenne, mettez-le, en 1817, à Janina, Ali-pacha lui tendra la main.

Il y en lui du moyen âge et du bas-empire. Ce qu’il fait eût semblé tout simple à Michel Ducas, à Romain Diogène, à Nicéphore Botoniate, à l’eunuque Narsès, au vandale Stilicon, à Mahomet II, à Alexandre VI, à Christiern II, à Ezzelin de Padoue, et lui semble tout simple à lui. Seulement il oublie ou il ignore qu’au temps où nous sommes, ses actions auront à traverser ces grands effluves de moralité humaine dégagés par nos trois siècles lettrés et par la révolution française, et que, dans ce milieu, ses actions prendront leur vraie figure et apparaîtront ce qu’elles sont, hideuses.
Ses partisans - il en a - le mettent volontiers en parallèle avec son oncle, le premier Bonaparte. Ils disent : "L’un a fait le 18 brumaire, l’autre a fait le 2 décembre ; ce sont deux ambitieux. "Le premier Bonaparte voulait réédifier l’empire d’occident, faire l’Europe vassale, dominer le continent de sa puissance et l’éblouir de sa grandeur, prendre un fauteuil et donner aux rois des tabourets, faire dire à l’histoire : Nemrod, Cyrus, Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, Napoléon, être un maître du monde. Il l’a été. C’est pour cela qu’il a fait le 18 brumaire. Celui-ci veut avoir des chevaux et des filles, être appelé monseigneur, et bien vivre. C’est pour cela qu’il a fait le 2 décembre. - Ce sont deux ambitieux ; la comparaison est juste.
Ajoutons que, comme le premier, celui-ci veut aussi être empereur. Mais ce qui calme un peu les comparaisons, c’est qu’il y a peut-être quelque différence entre conquérir l’empire et le filouter.
Quoi qu’il en soit, ce qui est certain, et ce que rien ne peut voiler, pas même cet éblouissant rideau de gloire et de malheur sur lequel on lit : Arcole, Lodi, les Pyramides, Eylau, Friedland, Saint-Hélène, ce qui est certain, disons-nous, c’est que le 18 brumaire est un crime dont le 2 décembre a élargi la tache sur la mémoire de Napoléon.
M. Louis Bonaparte se laisse volontiers entrevoir socialiste. Il sent qu’il y a là pour lui une sorte de champ vague, exploitable à l’ambition. Nous l’avons dit, il a passé son temps dans sa prison à se faire une quasi-réputation de démocrate. Un fait le peint. Quand il publia, étant à Ham, son livre sur l’Extinction du paupérisme, livre en apparence ayant pour but unique et exclusif de sonder la plaie des misères du peuple et d’indiquer les moyens de la guérir, il envoya l’ouvrage à un de ses amis avec ce billet qui a passé sous nos yeux : "Lisez ce travail sur le paupérisme et dites-moi si vous pensez qu’il soit de nature à me faire du bien."

Le grand talent de M. Louis Bonaparte, c’est le silence.

Ce silence, cependant, Louis Bonaparte le rompt quelquefois. Alors il ne parle pas, il ment. Cet homme ment comme les autres hommes respirent. Il annonce une intention honnête, prenez garde ; il affirme, méfiez vous ; il fait un serment, tremblez.
Machiavel a fait des petits. Louis Bonaparte en est un.
Annoncer une enormité dont le monde se récrie, la désavouer avec indignation, jurer ses grands dieux, se déclarer honnête homme, puis au moment où l’on se rassure et où l’on rit de l’énormité en question, l’exécuter. Ainsi il a fait pour le coup d’État, ainsi pour les décrets de proscription, ainsi pour la spoliation des princes d’Orléans ; ainsi il fera pour l’invasion de la Belgique et de la Suisse, et pour le reste. C’est là son procédé ; pensez-en ce que vous voudrez ; il s’en sert, il le trouve bon, cela le regarde. Il aura à démêler la chose avec l’histoire.

On est de son cercle intime ; il laisse entrevoir un projet qui semble, non immoral, on n’y regarde pas de si près, mais insensé et dangereux, et dangereux pour lui-même ; on élève des objections ; il écoute, ne répond pas, cède quelquefois pour deux ou trois jours, puis reprend son dessein, et fait sa volonté. Il y a à sa table, dans son cabinet de l’Élysée, un tiroir souvent entr’ouvert. Il tire de là un papier, le lit à un ministre, c’est un décret. Le ministre adhère ou résiste. S’il résiste, Louis Bonaparte rejette le papier dans le tiroir où il y a beaucoup d’autres paperasses, rêves d’homme tout-puissant, ferme ce tiroir, en prend la clef, et s’en va sans dire mot. Le ministre salue et se retire charmé de la déférence. Le lendemain matin, le décret est au Moniteur.
Quelquefois avec la signature du ministre.

Grâce à cette façon de faire, il a toujours à son service l’inattendu, grande force ; et, ne rencontrant en lui-même aucun obstacle intérieur dans ce que les autres hommes appellent conscience, il pousse son dessein, n’importe à travers quoi, nous l’avons dit, n’importe sur quoi, et touche son but.
Il recule quelquefois, non devant l’effet moral de ses actes, mais devant l’effet matériel. Les décrets d’expulsion de quatre-vingt-quatre représentants, publiés le 6 janvier par le Moniteur, révoltèrent le sentiment public. Si bien liée que fût la France, on sentit le tressaillement. On était encore très près du 2 décembre ; toute émotion pouvait avoir son danger. Louis Bonaparte le comprit. Le lendemain 10, un second décret d’expulsion devait paraître, contenant huit cents noms. Louis Bonaparte se fit apporter l’épreuve du Moniteur ; la liste remplissait quatorze colonnes du journal officiel. Il froissa l’épreuve, la jeta au feu, et le décret ne parut pas. Les proscriptions continuèrent, sans décret.

Dans ses entreprises il a besoin d’aides et de collaborateurs ; il lui faut ce qu’il appelle lui-même "des hommes". Diogène les cherchait tenant une lanterne, lui il les cherche un billet de banque à la main. Il les trouve. De certains côtés de la nature humaine produisent toute une espèce de personnages dont il est le centre naturel et qui se groupent nécessairement autour de lui selon cette mystérieuse loi de gravitation qui ne régit pas moins l’être moral que l’atome cosmique. Pour entreprendre "l’acte du 2 décembre", pour l’exécuter et pour le compléter, il lui fallait de ces hommes ; il en eut. Aujourd’hui il en est environné, ces hommes lui font cour et cortège ; ils mêlent leur rayonnement au sien. A de certaines époques de l’histoire, il y a des pléiades de grands hommes ; à d’autres époques, il y a des pléiades de chenapans.

Pourtant, ne pas confondre l’époque, la minute de Louis Bonaparte, avec le dix-neuvième siècle ; le champignon vénéneux pousse au pied du chêne, mais n’est pas le chêne.
M. Louis Bonaparte a réussi. Il a pour lui désormais l’argent, l’agio, la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort, et tous ces hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber que de la honte. Il a fait de M. Changarnier une dupe, de M. Thiers une bouchée, de M. de Montalembert un complice, du pouvoir une caverne, du budget sa métairie. Il a frappé de son stylet la République, mais la République est comme les déesses d’Homère, elle saigne et ne meurt pas. On grave à la Monnaie une médaille, dite médaille du 2 décembre, en l’honneur de la manière dont il tient ses serments. La frégate la Constitution a été débaptisée, et s’appelle la frégate l’Elysée. Il peut, quand il voudra, se faire sacrer par M. Sibour et échanger la couchette de l’Élysée contre le lit des Tuileries. En attendant, depuis sept mois, il s’étale ; il a harangué, triomphé, présidé des banquets, pris des millions, donné des bals, dansé, régné, paradé et fait la roue ; il s’est épanoui dans sa laideur à une loge d’Opéra, il s’est fait appeler prince-président, il a distribué des drapeaux à l’armée et des croix d’honneur aux commissaires de police. Quand il s’est agi de se choisir un symbole, il s’est effacé et a pris l’aigle ; modestie d’épervier.

(...)

Il a réussi. Il en résulte que les apothéoses ne lui manquent pas. Des panégyristes, il en a plus que Trajan. Une chose me frappe pourtant, c’est que dans toutes les qualités qu’on lui reconnaît depuis le 2 décembre, dans tous les éloges qu’on lui adresse, il n’y a pas un mot qui sorte de ceci : habileté, sang-froid, audace, adresse, affaire admirablement préparée et conduite, instant bien choisi, secret bien gardé, mesures bien prises. Fausses clefs bien faites. Tout est là. Quand ces choses sont dites, tout est dit, à part quelques phrases sur la "clémence", et encore est-ce qu’on n’a pas loué la magnanimité de Mandrin qui, quelquefois, ne prenait pas tout l’argent, et de Jean l’Écorcheur qui, quelquefois, ne tuait pas tous les voyageurs !
En dotant M. Bonaparte de douze millions, plus quatre millions pour l’entretien des châteaux, le Sénat, doté par M. Bonaparte d’un million, félicite M. Bonaparte d’avoir "sauvé la société", à peu près comme un personnage de comédie en félicite un autre d’avoir "sauvé la caisse".
Quant à moi, j’en suis encore à chercher, dans les glorifications que font de M. Bonaparte ses plus ardents apologistes, une louange qui ne conviendrait pas à Cartouche et à Poulailler après un bon coup ; et je rougis quelquefois, pour la langue française et pour le nom de Napoléon, des termes, vraiment un peu crus et trop peu gazés et trop appropriés aux faits, dans lesquels la magistrature et le clergé félicitent cet homme pour avoir volé le pouvoir avec effraction de la Constitution et s’être nuitamment évadé de son serment.

Après que toutes les effractions et tous les vols dont se compose le succès de sa politique ont été accomplis, il a repris son vrai nom ; chacun alors a reconnu que cet homme était un monseigneur. C’est M. Fortoul, disons-le en son honneur, qui s’en est aperçu le premier.
Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit, et qu’ensuite on mesure le succès et qu’on le trouve si énorme, il est impossible que l’esprit n’éprouve pas quelque surprise. On se demande : comment a-t-il fait ? On décompose l’aventure et l’aventurier, et, en laissant à part le parti qu’il tire de son nom et certains faits extérieurs dont il s’est aidé dans son escalade, on ne trouve au fond de l’homme et de son procédé que deux choses : la ruse et l’argent.
La ruse : nous avons caractérisé déjà ce grand côté de Louis Bonaparte, mais il est utile d’y insister.
Le 27 novembre 1848, il disait à ses concitoyens dans son manifeste :
"Je me sens obligé de vous faire connaître mes sentiments et mes principes. Il ne faut pas qu’il y ait d’équivoque entre vous et moi. Je ne suis pas un ambitieux... Élevé dans les pays libres, à l’école du malheur, je resterai toujours fidèle aux devoirs que m’imposeront vos suffrages et les volontés de l’Assemblée.
"Je mettrai mon honneur à laisser, au bout de quatre ans, à mon successeur, le pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès réel accompli."
Le 31 décembre 1849, dans son premier message à l’Assemblée, il écrivait : "Je veux être digne de la confiance de la nation en maintenant la Constitution que j’ai jurée. "Le 12 novembre 1850 dans son second message annuel à l’Assemblée il disait : "Si la Constitution renferme des vices et des dangers, vous êtes tous libres de les faire ressortir aux yeux du pays ; moi seul, lié par mon serment, je me renferme dans les strictes limites qu’elle a tracées. "Le 4 septembre de la même année, à Caen, il disait : "Lorsque partout la prospérité semble renaître, il serait bien coupable, celui qui tenterait d’en arrêter l’essor par le changement de ce qui existe aujourd’hui. "Quelque temps auparavant, le 22 juillet 1849, lors de l’inauguration du chemin de fer de Saint-Quentin, il était allé à Ham, il s’était frappé la poitrine devant les souvenirs de Boulogne, et il avait prononcé ces paroles solennelles :
"Aujourd’hui qu’élu par la France entière je suis devenu le chef légitime de cette grande nation, je ne saurais me glorifier d’une captivité qui avait pour cause l’attaque contre un gouvernement régulier.
"Quand on a vu combien les révolutions les plus justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine l’audace d’avoir voulu assumer sur soi la terrible responsabilité d’un changement ; je ne me plains donc pas d’avoir expié ici, par un emprisonnement de six années, ma témérité contre les lois de ma patrie, et c’est avec bonheur que, dans ces lieux mêmes où j’ai souffert, je vous propose un toast en l’honneur des hommes qui sont déterminés, malgré leurs convictions, à respecter les institutions de leur pays."
Tout en disant cela, il conservait au fond de son coeur, et il l’a prouvé depuis, à sa façon, cette pensée écrite par lui dans cette même prison de Ham : "Rarement les grandes entreprises réussissent du premier coup."

(...)

Il y a donc eu en France, il faut en venir à parler froidement de ces choses, en France, dans ce pays de l’épée, dans ce pays des chevaliers, dans ce pays de Hoche, de Drouot et de Bayard, il y a eu un jour où un homme, entouré de cinq ou six grecs politiques, experts en guets-apens et maquignons de coups d’État, accoudé dans un cabinet doré, les pieds sur les chenets, le cigare à la bouche, a tarifé l’honneur militaire, l’a pesé dans un trébuchet comme denrée, comme chose vendable et achetable, a estimé le général un million et le soldat un louis, et a dit de la conscience de l’armée française : cela vaut tant.
Et cet homme est le neveu de l’empereur.
Du reste, ce neveu n’est pas superbe ; il sait s’accommoder aux nécessités de ses aventures, et il prend facilement et sans révolte le pli quelconque de la destinée. Mettez-le à Londres, et qu’il ait intérêt à complaire au gouvernement anglais, il n’hésitera point, et de cette même main qui veut saisir le sceptre de Charlemagne, il empoignera le bâton du policeman. Si je n’étais Napoléon, je voudrais être Vidocq.
Et maintenant la pensée s’arrête.
Et voilà par quel homme la France est gouvernée ! Que dis-je, gouvernée ? possédée souverainement !
Et chaque jour, et tous les matins, par ses décrets, par ses messages, par ses harangues, par toutes les fatuités inouïes qu’il étale dans le Moniteur, cet émigré, qui ne connaît pas la France, fait la leçon à la France ! et ce faquin dit à la France qu’il l’a sauvée ! Et de qui ? d’elle-même ! Avant lui la providence ne faisait que des sottises ; le bon Dieu l’a attendu pour tout remettre en ordre ; enfin il est venu !

Depuis trente-six ans il y avait en France toutes sortes de choses pernicieuses : cette "sonorité", la tribune ; ce vacarme, la presse ; cette insolence, la pensée ; cet abus criant, la liberté ; il est venu, lui, et à la place de la tribune il a mis le sénat ; à la place de la presse, la censure ; à la place de la pensée, l’ineptie ; à la place de la liberté, le sabre ; et de par le sabre, la censure, l’ineptie et le sénat, la France est sauvée ! Sauvée, bravo ! et de qui, je le répète ? d’elle-même ; car, qu’était-ce que la France, s’il vous plaît ? c’était une peuplade de pillards, de voleurs, de jacques, d’assassins et de démagogues. Il a fallu la lier, cette forcenée, cette France, et c’est M. Bonaparte Louis qui lui a mis les poucettes. Maintenant elle est au cachot, à la diète, au pain et à l’eau, punie, humiliée, garrottée, sous bonne garde ; soyez tranquilles, le sieur Bonaparte, gendarme à la résidence de l’Élysée, en répond à l’Europe ; il en fait son affaire ; cette misérable France a la camisole de force, et si elle bouge :... - Ah ! qu’est-ce que c’est que ce spectacle-là ? qu’est-ce que c’est que ce rêve-là ? qu’est-ce que c’est que ce cauchemar-là ? d’un côté une nation, la première des nations, et de l’autre un homme, le dernier des hommes, et voilà ce que cet homme fait à cette nation ! Quoi ! il la foule aux pieds, il lui rit au nez, il la raille, il la brave, il la nie, il l’insulte, il la bafoue ! Quoi ! il dit : il n’y a que moi ! Quoi ! dans ce pays de France où l’on ne pourrait pas souffleter un homme, on peut souffleter le peuple ! Ah ! quelle abominable honte ! chaque fois que M. Bonaparte crache, il faut que tous les visages s’essuient ! Et cela pourrait durer ! et vous me dites que cela durera ! non ! non ! non ! par tout le sang que nous avons tous dans les veines, non ! cela ne durera pas ! Ah ! si cela durait, c’est qu’en effet il n’y aurait pas de Dieu dans le ciel, ou qu’il n’y aurait plus de France sur la terre !

[...]

Mais soyez tranquilles, l’histoire le tient.

Du reste, si ceci flatte l’amour-propre de M. Bonaparte d’être saisi par l’histoire, s’il a par hasard, et vraiment on le croirait, sur sa valeur comme scélérat politique, une illusion dans l’esprit, qu’il se l’ôte.
Qu’il n’aille pas s’imaginer, parce qu’il a entassé horreurs sur horreurs, qu’il se hissera jamais à la hauteur des grands bandits historiques. Nous avons eu tort peut-être, dans quelques pages de ce livre, çà et là, de le rapprocher de ces hommes. Non, quoiqu’il ait commis des crimes énormes, il restera mesquin. Il ne sera jamais que l’étrangleur nocturne de la liberté ; il ne sera jamais que l’homme qui a soûlé les soldats, non avec de la gloire, comme le premier Napoléon, mais avec du vin ; il ne sera jamais que le tyran pygmée d’un grand peuple. L’acabit de l’individu se refuse de fond en comble à la grandeur, même dans l’infamie. Dictateur, il est bouffon ; qu’il se fasse empereur, il sera grotesque. Ceci l’achèvera. Faire hausser les épaules au genre humain, ce sera sa destinée. Sera-t-il moins rudement corrigé pour cela ? Point. Le dédain n’ôte rien à la colère ; il sera hideux, et il restera ridicule. Voilà tout. L’histoire rit et foudroie.
Les plus indignés même ne le tireront point de là. Les grands penseurs se plaisent à châtier les grands despotes, et quelquefois même les grandissent un peu pour les rendre dignes de leur furie ; mais que voulez-vous que l’historien fasse de ce personnage ?
L’historien ne pourra que le mener à la postérité par l’oreille.
L’homme une fois déshabillé du succès, le piédestal ôté, la poussière tombée, le clinquant et l’oripeau et le grand sabre détachés, le pauvre petit squelette mis à nu et grelottant, peut-on s’imaginer rien de plus chétif et de plus piteux ?
L’histoire a ses tigres. Les historiens, gardiens immortels d’animaux féroces, montrent aux nations cette ménagerie impériale. Tacite à lui seul, ce grand belluaire, a pris et enfermé huit ou dix de ces tigres dans les cages de fer de son style. Regardez-les, ils sont épouvantables et superbes ; leurs taches font partie de leur beauté. Celui-ci, c’est Nemrod, le chasseur d’hommes ; celui-ci, c’est Busiris, le tyran d’Egypte ; celui-ci, c’est Phalaris, qui faisait cuire des hommes vivants dans un taureau d’airain, afin de faire mugir le taureau ; celui-ci, c’est Assuérus qui arracha la peau de la tête aux sept Macchabées et les fit rôtir vifs ; celui-ci, c’est Néron, le brûleur de Rome, qui enduisait les chrétiens de cire et de bitume et les allumait comme des flambeaux ; celui-ci, c’est Tibère, l’homme de Caprée ; celui-ci, c’est Domitien ; celui-ci, c’est Caracalla ; celui-ci, c’est Héliogabale ; cet autre, c’est Commode, qui a ce mérite de plus dans l’horreur qu’il était le fils de Marc-Aurèle ; ceux-ci sont des czars ; ceux-ci sont des sultans ; ceux-ci sont des papes ; remarquez parmi eux le tigre Borgia ; voici Philippe dit le Bon, comme les furies étaient dites Euménides ; voici Richard III, sinistre et difforme ; voici, avec sa large face et son gros ventre, Henri VIII, qui sur cinq femmes qu’il eut en tua trois dont il éventra une ; voici Christiern II, le Néron du nord ; voici Philippe II, le Démon du midi. Ils sont effrayants ; écoutez-les rugir, considérez-les l’un après l’autre ; l’historien vous les amène, l’historien les traîne, furieux et terribles, au bord de la cage, vous ouvre les gueules, vous fait voir les dents, vous montre les griffes ; vous pouvez dire de chacun d’eux : c’est un tigre royal. En effet, ils ont été pris sur tous les trônes. L’histoire les promène à travers les siècles. Elle empêche qu’ils ne meurent ; elle en a soin. Ce sont ses tigres.
Elle ne mêle pas avec eux les chacals.
Elle met et garde à part les bêtes immondes. M. Bonaparte sera, avec Claude, avec Ferdinand VII d’Espagne, avec Ferdinand II de Naples, dans la cage des hyènes.

C’est un peu un brigand et beaucoup un coquin. On sent toujours en lui le pauvre prince d’industrie qui vivait d’expédients en Angleterre ; sa prospérité actuelle, son triomphe et son empire et son gonflement n’y font rien ; ce manteau de pourpre traîne sur des bottes éculées. Napoléon-le-Petit : rien de plus, rien de moins. Le titre de ce livre est bon.

La bassesse de ses vices nuit à la grandeur de ses crimes. Que voulez-vous ? Pierre le Cruel massacrait, mais ne volait pas ; Henri VIII assassinait, mais n’escroquait pas ; Timour écrasait les enfants aux pieds des chevaux, à peu près comme M. Bonaparte a exterminé les femmes et les vieillards sur le boulevard, mais il ne mentait pas.

(...)

Monsieur Louis-Napoléon, vous êtes ambitieux, vous visez haut, mais il faut bien vous dire la vérité. Eh bien, que voulez-vous que nous y fassions ?

Vous avez eu beau, en renversant la tribune de France, réaliser à votre manière le voeu de Caligula : je voudrais que le genre humain n’eut qu’une tête pour le pouvoir décapiter d’un coup ;
vous avez eu beau bannir par milliers les républicains, comme Philippe III expulsait les Maures et comme Torquemada chassait les Juifs ;
vous avez beau avoir des casemates comme Pierre le Cruel, des pontons comme Hariadan, des dragonnades comme le père Letellier, et des oubliettes comme Ezzelin III ;
vous avez beau vous être parjuré comme Ludovic Sforce ;
vous avez beau avoir massacré et assassiné en masse comme Charles IX ; vous avez beau avoir fait tout cela ; vous avez beau faire venir tous ces noms à l’esprit quand on songe à votre nom, vous n’êtes qu’un drôle. N’est pas un monstre qui veut.

De toute agglomération d’hommes, de toute cité, de toute nation, il se dégage fatalement une force collective.
Mettez cette force collective au service de la liberté, faites-la régir par le suffrage universel, la cité devient commune, la nation devient république.
Cette force collective n’est pas, de sa nature, intelligente. Etant à tous, elle n’est à personne ; elle flotte pour ainsi dire en dehors du peuple.
Jusqu’au jour ou, selon la vraie formule sociale qui est : - le moins de gouvernement possible - cette force pourra être réduite à ne plus être qu’une police de la rue et du chemin, pavant les routes, allumant les réverbères et surveillant les malfaiteurs, jusqu’à ce jour-là, cette force collective, étant à la merci de beaucoup de hasards et d’ambitions, a besoin d’être gardée et défendue par des institutions jalouses, clairvoyantes, bien armées.
Elle peut être asservie par la tradition ; elle peut être surprise par la ruse.

Un homme peut se jeter dessus, la saisir, la brider, la dompter et la faire marcher sur les citoyens.
Le tyran est cet homme qui, sorti de la tradition comme Nicolas de Russie, ou de la ruse comme Louis Bonaparte, s’empare à son profit et dispose à son gré de la force collective d’un peuple.
Cet homme-là, s’il est de naissance ce qu’est Nicolas, c’est l’ennemi social ; s’il a fait ce qu’a fait Louis Bonaparte, c’est le voleur public.

Le premier n’a rien à démêler avec la justice régulière et légale, avec les articles des codes. Il a derrière lui, l’épiant et le guettant, la haine au coeur et la vengeance à la main, dans son palais Orloff et dans son peuple Mouravieff ; il peut être assassiné par quelqu’un de son armée ou empoisonné par quelqu’un de sa famille ; il court la chance des conspirations de casernes, des révoltes de régiments, des sociétés militaires secrètes, des complots domestiques, des maladies brusques et obscures, des coups terribles, des grandes catastrophes. Le second doit tout simplement aller à Poissy.
Le premier a ce qu’il faut pour mourir dans la pourpre et pour finir pompeusement et royalement comme finissent les monarchies et les tragédies. Le second doit vivre ; vivre entre quatre murs derrière des grilles qui le laissent voir au peuple, balayant des cours, faisant des brosses de crin ou des chaussons de lisière, vidant des baquets, avec un bonnet vert sur la tête, et des sabots aux pieds, et de la paille dans ses sabots.

Ah ! meneurs de vieux partis, hommes de l’absolutisme, en France vous avez voté en masse dans les 7,500,000, hors de France vous avez applaudi ; et vous avez pris ce Cartouche pour le héros de l’ordre. Il est assez féroce pour cela, j’en conviens ; mais regardez la taille. Ne soyez pas ingrats pour vos vrais colosses. Vous avez destitué trop vite vos Haynau et vos Radetzky. Méditez surtout ce rapprochement qui s’offre si naturellement à l’esprit. Qu’est-ce que c’est que ce Mandrin de Lilliput près de Nicolas, czar et césar, empereur et pape, pouvoir mi-parti bible et knout, qui damne et condamne, commande l’exercice à huit cent mille soldats et à deux cent mille prêtres, tient dans sa main droite les clefs du paradis et dans sa main gauche les clefs de la Sibérie, et possède comme sa chose soixante millions d’hommes, les âmes comme s’il était Dieu, les corps comme s’il était la tombe !

S’il n’y avait pas avant peu un dénouement brusque, imposant et éclatant, si la situation actuelle de la nation française se prolongeait et durait, le grand dommage, l’effrayant dommage, ce serait le dommage moral.

Les boulevards de Paris, les rues de Paris, les places publiques de Paris, les champs et les villes de vingt départements en France ont été jonchés au 2 décembre de citoyens tués et gisants ; on a vu devant les seuils des pères et des maris égorgés, des enfants sabrés, des femmes échevelées dans le sang et éventrées par la mitraille ; on a vu dans les maisons des suppliants massacrés, les uns fusillés en tas dans leur cave, les autres dépêchés à coups de bayonnette sous leurs lits, les autres renversés par une balle sur la dalle de leur foyer ; toutes sortes de mains sanglantes sont encore empreintes à l’heure qu’il est, ici sur un mur, là sur une porte, là dans une alcôve ; après la victoire de Louis Bonaparte, Paris a piétiné trois jours dans une boue rougeâtre ; une casquette pleine de cervelle humaine a été accrochée à un arbre du boulevard des Italiens ; moi qui écris ces lignes, j’ai vu, entre autres victimes, j’ai vu dans la nuit du 4, près la barricade Mauconseil, un vieillard en cheveux blancs étendu sur le pavé, la poitrine traversée d’un biscaïen et la clavicule cassée ; le ruisseau de la rue qui coulait sous lui entraînait son sang ; j’ai vu, j’ai touché de mes mains, j’ai aidé à déshabiller un pauvre enfant de sept ans, tué, m’a-t-on dit, rue Tiquetonne ; il était pâle, sa tête allait et venait d’une épaule à l’autre pendant qu’on lui ôtait ses vêtements, ses veux à demi fermés étaient fixes, et en se penchant près de sa bouche entr’ouverte il semblait qu’on l’entendît encore murmurer faiblement : ma mère !
Eh bien ! il y a quelque chose qui est plus poignant que cet enfant tué, plus lamentable que ce vieillard mitraillé, plus horrible que cette loque tachée de cervelle humaine, plus effrayant que ces pavés rougis de carnage, plus irréparable que ces hommes et ces femmes, que ces pères et ces mères égorgés et assassinés, c’est l’honneur d’un grand peuple qui s’évanouit.

Certes, ces pyramides de morts qu’on voyait dans les cimetières après que les fourgons qui venaient du Champ de Mars s’y étaient déchargés, ces immenses fosses ouvertes qu’on emplissait le matin avec les corps humains en se hâtant à cause des clartés grandissantes du crépuscule, c’était affreux ; mais ce qui est plus affreux encore, c’est de songer qu’à l’heure où nous sommes les peuples doutent, et que pour eux la France, cette grande splendeur morale, a disparu !
Ce qui est plus navrant que les crânes fendus par le sabre, que les poitrines défoncées par les boulets, plus désastreux que les maisons violées, que le meurtre emplissant les rues, que le sang versé à ruisseaux, c’est de penser que maintenant on se dit parmi tous les peuples de la terre : Vous savez bien, cette nation des nations, ce peuple du 14 juillet, ce peuple du 10 août, ce peuple de 1830, ce peuple de 1848, cette race de géants qui rasait les bastilles, cette race d’hommes dont le visage éclairait, cette patrie du genre humain qui produisait les héros et les penseurs, ces autres héros, qui faisait toutes les révolutions et enfantait tous les enfantements, cette France dont le nom voulait dire liberté, cette espèce d’âme du monde qui rayonnait en Europe, cette lumière, eh bien ! quelqu’un a marché dessus, et l’a éteinte. Il n’y a plus de France. C’est fini. Regardez, ténèbres partout. Le monde est à tâtons.
Ah ! c’était si grand ! Où sont ces temps, ces beaux temps mêlés d’orages, mais splendides, où tout était vie, où tout était liberté, où tout était gloire ! ces temps où le peuple français réveillé avant tous et debout dans l’ombre, le front blanchi par l’aube de l’avenir déjà levée pour lui, disait aux autres peuples, encore assoupis et accablés et remuant à peine leurs chaînes dans leur sommeil : Soyez tranquilles, je fais la besogne de tous, je bêche la terre pour tous, je suis l’ouvrier de Dieu.
Quelle douleur profonde ! regardez, cette torpeur où il y avait cette puissance ! regardez cette honte où il y avait cet orgueil ! regardez ce superbe peuple qui levait la tête, et qui la baisse !
Hélas ! Louis Bonaparte a fait plus que tuer les personnes, il a amoindri les âmes ; il a rapetissé le coeur du citoyen. Il faut être de la race des indomptables et des invincibles pour persévérer à cette heure dans l’âpre voie du renoncement et du devoir. Je ne sais quelle gangrène de prospérité matérielle menace de faire tomber l’honnêteté publique en pourriture. Oh ! quel bonheur d’être banni, d’être tombé, d’être ruiné, n’est-ce pas, braves ouvriers ? n’est-ce pas, dignes paysans, chassés de France, et qui n’avez pas d’asile, et qui n’avez pas de souliers ? Quel bonheur de manger du pain noir, de coucher sur un matelas jeté à terre, d’avoir les coudes percés, d’être hors de tout cela, et à ceux qui vous disent : vous êtes français ! de répondre : je suis proscrit !

Quelle misère que cette joie des intérêts et des cupidités s’assouvissant dans l’auge du 2 décembre ! Ma foi ! vivons, faisons des affaires, tripotons dans les actions de zinc ou de chemin de fer, gagnons de l’argent ; c’est ignoble, mais c’est excellent ; un scrupule de moins, un louis de plus ; vendons toute notre âme à ce taux ! On court, on se rue, on fait antichambre, on boit toute honte, et si l’on peut avoir une concession de chemins en France ou de terrains en Afrique, on demande une place. Une foule de dévouements intrépides assiègent l’Elysée et se groupent autour de l’homme. Junot, près du premier Bonaparte, bravait les éclaboussures d’obus ; ceux-ci, près du second, bravent les éclaboussures de boue. Partager son ignominie, qu’est-ce que cela leur fait, pourvu qu’ils partagent sa fortune ! C’est à qui fera ce trafic de soi-même le plus cyniquement, et parmi ces êtres il y a des jeunes gens qui ont l’oeil pur et limpide et toute l’apparence de l’âge généreux, et il y a des vieillards qui n’ont qu’une peur, c’est que la place sollicitée ne leur arrive pas à temps et qu’ils ne parviennent pas à se déshonorer avant de mourir. L’un se donnerait pour une préfecture, l’autre pour une recette, l’autre pour un consulat, l’autre veut un bureau de tabac, l’autre veut une ambassade. Tous veulent de l’argent, ceux-ci moins, ceux-ci plus, car c’est au traitement qu’on songe, non à la fonction. Chacun tend la main. Tous s’offrent. Un de ces jours on établira un essayeur de consciences à la monnaie.

Quoi ! c’est là qu’on en est ! Quoi ! ceux mêmes qui ont soutenu le coup d’Etat, ceux mêmes qui avaient peur du croquemitaine rouge et des balivernes de jacquerie en 1852 ; ceux mêmes qui ont trouvé ce crime bon, parce que, selon eux, il a tiré du péril leur rente, leur bordereau, leur caisse, leur portefeuille, ceux-là mêmes ne comprennent pas que l’intérêt matériel surnageant seul ne serait après tout qu’une triste épave au milieu d’un immense naufrage moral, et que c’est une situation effrayante et monstrueuse qu’on dise : tout est sauvé, fors l’honneur.
Les mots indépendance, affranchissement, progrès, orgueil populaire, fierté nationale, grandeur française, on ne peut plus les prononcer en France. Chut ! ces mots-là font trop de bruit ; marchons sur la pointe du pied et parlons bas. Nous sommes dans la chambre d’un malade.

- Qu’est-ce que c’est que cet homme ? - C’est le chef, c’est le maître. Tout le monde lui obéit. - Ah ! tout le monde le respecte alors ? - Non, tout le monde le méprise. - O situation !

(...)

Avançons dans ce douloureux sujet, et voyons-en toutes les faces.
Rien que le spectacle d’une fortune comme celle de M. Bonaparte placé au sommet de l’état suffirait pour démoraliser un peuple.

Il y a toujours, et par la faute des institutions sociales qui devraient, avant tout, éclairer et civiliser, il y a toujours dans une population nombreuse comme la population de la France une classe qui ignore, qui souffre, qui convoite, qui lutte, placée entre l’instinct bestial qui pousse à prendre et la loi morale qui invite à travailler. Dans la condition douloureuse et accablée où elle est encore, cette classe, pour se maintenir dans la droiture et dans le bien, a besoin de toutes les pures et saintes clartés qui se dégagent de l’évangile ; elle a besoin que l’esprit de Jésus d’une part, et d’autre part l’esprit de la Révolution française, lui adressent les mêmes mâles paroles, et lui montrent sans cesse, comme les seules lumières dignes des yeux de l’homme, les hautes et mystérieuses lois de la destinée humaine, l’abnégation, le dévouement, le sacrifice, le travail qui mène au bien-être matériel, la probité qui mène au bien-être intérieur ; même avec ce perpétuel enseignement, à la fois divin et humain, cette classe si digne de sympathie et de fraternité succombe souvent. La souffrance et la tentation sont plus fortes que la vertu. Maintenant comprenez-vous les infâmes conseils que le succès de M. Bonaparte lui donne ? Un homme pauvre, déguenillé, sans ressources, sans travail, est là dans l’ombre au coin d’une rue, assis sur une borne ; il médite et en même temps repousse une mauvaise action ; par moments il chancelle, par moments il se redresse ; il a faim et il a envie de voler ; pour voler, il faut faire une fausse clef, il faut escalader un mur ; puis, la fausse clef faite et le mur escaladé, il sera devant le coffre-fort ; si quelqu’un se réveille, si on lui résiste, il faudra tuer ; ses cheveux se hérissent, ses yeux deviennent hagards, sa conscience, voix de Dieu, se révolte en lui et lui crie : arrête ! c’est mal ! ce sont des crimes ! En ce moment, le chef de l’état passe ; l’homme voit M. Bonaparte en habit de général, avec le cordon rouge, et des laquais en livrée galonnée d’or, galopant vers son palais dans une voiture à quatre chevaux ; le malheureux, incertain devant son crime, regarde avidement cette vision splendide, et la sérénité de M. Bonaparte, et ses épaulettes d’or, et le cordon rouge, et la livrée, et le palais, et la voiture à quatre chevaux, lui disent : Réussis !

Il s’attache à cette apparition, il la suit, il court à l’Elysée ; une foule dorée s’y précipite à la suite du prince. Toutes sortes de voitures passent sous cette porte, et il y entrevoit des hommes heureux et rayonnants. Celui-ci, c’est un ambassadeur ; l’ambassadeur le regarde et lui dit : Réussis.

Celui-ci, c’est un évêque ; l’évêque le regarde et lui dit : Réussis. Celui-ci, c’est un juge ; le juge le regarde et lui sourit, et lui dit : Réussis.

Ainsi, échapper aux gendarmes, voilà désormais toute la loi morale. Voler, piller, poignarder, assassiner, ce n’est mal que si on a la bêtise de se laisser prendre. Tout homme qui médite un crime a une constitution à violer, un serment à enfreindre, un obstacle à détruire ; en un mot, prenez bien vos mesures. Soyez habiles. Réussissez. Il n’y a d’actions coupables que les coups manqués.

Vous mettez la main dans la poche d’un passant, le soir, à la nuit tombante, dans un lieu désert ; il vous saisit ; vous lâchez prise ; il vous arrête et vous mène au poste. Vous êtes coupable. Aux galères ! Vous ne lâchez pas prise, vous avez un couteau sur vous, vous l’enfoncez dans la gorge de l’homme ; il tombe, le voilà mort ; maintenant prenez-lui sa bourse et allez-vous-en. Bravo ! c’est une chose bien faite. Vous avez fermé la bouche à la victime, au seul témoin qui pouvait parler. On n’a rien à vous dire.
Si vous n’aviez fait que voler l’homme, vous auriez tort ; tuez-le, vous avez raison.
Réussissez, tout est là.

Ah ! ceci est redoutable.
Le jour où la conscience humaine se déconcerterait, le jour où le succès aurait raison devant elle, tout serait dit. La dernière lueur morale remonterait au ciel. Il ferait nuit dans l’intérieur de l’homme. Vous n’auriez plus qu’à vous dévorer entre vous, bêtes féroces !
A la dégradation morale se joint la dégradation politique. M. Bonaparte traite les gens de France en pays conquis. Il efface les inscriptions républicaines ; il coupe les arbres de la liberté et en fait des fagots. Il y avait, place Bourgogne, une statue de la République, il y met la pioche ; il y avait sur les monnaies une figure de la République couronnée d’épis, M. Bonaparte la remplace par le profil de M. Bonaparte. Il fait couronner et haranguer son buste dans les marchés comme le bailli Gessler faisait saluer son bonnet. Ces manants des faubourgs avaient l’habitude de chanter en choeur, le soir, en revenant du travail ; ils chantaient les grands chants républicains, la Marseillaise, le Chant du départ ; injonction de se taire, le faubourien ne chantera plus, il y a amnistie seulement pour les obscénités et les chansons d’ivrogne. Le triomphe est tel qu’on ne se gêne plus. Hier on se cachait encore, on fusillait la nuit ; c’était de l’horreur, mais c’était aussi de la pudeur ; c’était un reste de respect pour le peuple ; on semblait supposer qu’il était encore assez vivant pour se révolter s’il voyait de telles choses. Aujourd’hui on se montre, on ne craint plus rien, on guillotine en plein jour. Qui guillotine-t-on ? Qui ? Les hommes de la loi ! et la justice est là. Qui ? Les hommes du peuple, et le peuple est là, ! Ce n’est pas tout. Il y a un homme en Europe qui fait horreur à l’Europe ; cet homme a mis à sac la Lombardie, il a dressé les potences de la Hongrie, il a fait fouetter des femmes sur les places publiques ; il appelait cela "les cravacher", et à ses yeux, c’était clémence. Après une de ces exécutions, le mari de l’une de ces femmes se tua. On se rappelle encore la lettre terrible où la femme, Mme Maderspach, raconte le fait et dit : Mon coeur est devenu de pierre. L’an dernier cet homme eut l’idée de visiter l’Angleterre en touriste, et, étant à Londres, il lui prit la fantaisie d’entrer dans une brasserie, la brasserie Barclay et Perkins. Là il fut reconnu ; une voix murmura : C’est Haynau ! - C’est Haynau ! répétèrent les ouvriers. - Ce fut un cri effrayant ; la foule se rua sur le misérable, lui arracha à poignée ses infâmes cheveux blancs, lui cracha au visage et le jeta dehors. Eh bien, ce vieux bandit à épaulettes, ce Haynau, cet homme qui porte encore sur sa joue l’immense soufflet du peuple anglais, on annonce que "monseigneur le prince-président l’invite à visiter la France".

C’est juste ; Londres lui a fait une avanie, Paris lui doit une ovation. C’est une réparation. Soit. Nous assisterons à cela. Haynau a recueilli des malédictions et des huées à la brasserie Perkins ; il ira chercher des fleurs à la brasserie Saint-Antoine. Le faubourg Saint-Antoine recevra l’ordre d’être sage. Le faubourg Saint-Antoine, muet, immobile, impassible, verra passer, triomphants et causant comme deux amis, dans ses vieilles rues révolutionnaires, l’un en uniforme français, l’autre en uniforme autrichien, Louis Bonaparte, le tueur du boulevard, donnant le bras à Haynau, le fouetteur de femmes... - Va, continue, affront sur affront, défigure cette France tombée à la renverse sur le pavé ! rends-la méconnaissable ! écrase la face du peuple à coups de talon !

Oh ! inspirez-moi, cherchez-moi, donnez-moi, inventez-moi un moyen, quel qu’il soit, au poignard près dont je ne veux pas - un Brutus à cet homme ! fi donc ! il ne mérite pas même Louvel ! - trouvez-moi un moyen quelconque de jeter bas cet homme et de délivrer ma patrie ! de jeter bas cet homme ! cet homme de ruse, cet homme de force, cet homme de mensonge, cet homme de succès, cet homme de malheur ! Un moyen, le premier venu, plume, épée, pavé, émeute, par le peuple, par le soldat ; oui, quel qu’il soit, pourvu qu’il soit loyal et au grand jour, je le prends, nous le prenons tous, nous proscrits, s’il peut rétablir la liberté, délivrer la République, relever notre pays de la honte, et faire rentrer dans sa poussière, dans son oubli, dans son cloaque, ce ruffian impérial, ce prince vide-gousset, ce bohémien des rois, ce traître, ce maître, cet écuyer de Franconi ! ce gouvernant radieux, inébranlable, satisfait, couronné de son crime heureux, qui va et vient et se promène paisiblement à travers Paris frémissant, et qui a tout pour lui, tout, la bourse, la boutique, la magistrature, toutes les influences, toutes les cautions, toutes les invocations, depuis le Nom de Dieu du soldat jusqu’au Te Deum du prêtre !
Vraiment, quand on a fixé trop longtemps son regard sur de certains côtés de ce spectacle, il y a des heures où une sorte de vertige prendrait les plus fermes esprits.
Mais au moins se rend-il justice, ce Bonaparte ? A-t-il une lueur, une idée, un soupçon, une perception quelconque de son infamie ? Réellement, on est réduit à en douter.
Oui, quelquefois, aux paroles superbes qui lui échappent, à le voir adresser d’incroyables appels à la postérité, à cette postérité qui frémira d’horreur et de colère devant lui, à l’entendre parler avec aplomb de sa "légitimité"et de sa "mission", on serait presque tenté de croire qu’il en est venu à se prendre lui-même en haute considération et que la tête lui a tourné au point qu’il ne s’aperçoit plus de ce qu’il est ni de ce qu’il fait.
Il croit à l’adhésion des prolétaires, il croit à la bonne volonté des rois, il croit à la fête des aigles, il croit aux harangues du conseil d’état, il croit aux bénédictions des évêques, il croit au serment qu’il s’est fait jurer, il croit aux sept millions cinq cent mille voix !
Il parle à cette heure, se sentant en humeur d’Auguste, d’amnistier les proscrits. L’usurpation amnistiant le droit ! la trahison amnistiant l’honneur ! la lâcheté amnistiant le courage ! le crime amnistiant la vertu ! Il est à ce point abruti par son succès qu’il trouve cela tout simple.
Bizarre effet d’enivrement ! illusion d’optique ! il voit dorée, splendide et rayonnante cette chose du 14 janvier, cette Constitution souillée de boue, tachée de sang, ornée de chaînes, traînée au milieu des huées de l’Europe par la police, le sénat, le corps législatif et le conseil d’état ferrés à neuf ! Il prend pour un char de triomphe et veut faire passer sous l’arc de l’Etoile cette claie sur laquelle, debout, hideux et le fouet à la main, il promène le cadavre sanglant de la République ! (...)

Le texte dans son intégralité peut se consulter à :

http://www.ac-strasbourg.fr/pedago/lettres/Victor%20Hugo/Napoleon-le-Petit/Sommaire1.htm

[2le dragon qui trompé par Wotan échangea la déesse de vie et de la jeunesse contre un tas de lingots d’or ...et l’anneau de la Puissance du Pouvoir ! ( lire l’Or du Rhin de Wagner)