Bulletin de l’Ermitage

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En direct de notre ermitage sur les flots

Au souffle parfumé des Marquises (5)

L’expérience fondamentale et la révélation en nous du divin, c’est l’acte créateur.

samedi 21 juillet 2007, par frere francois

Incroyable ! San Francisco n’est plus qu’à trois cents milles. Je rêve devant la table à cartes. Je rêve à l’Amérique. Je rêve aux paquets de dollars que je vais ramasser là-bas.(...)

Encore cent trente-deux milles et nous serons arrivés à bon port, sans un seul jour de vrai mauvais temps depuis le départ. Un grain a quand même eu la peau du génois... puis celle du foc. Ils sont bel et bien morts ; j’en récupère les ralingues, utilisables comme amarres de quai. L’ancre est parée, avec ses vingt mètres de chaîne et son cablot nylon de cinquante mètres correctement lové près du grand mât. Tout est en ordre sur le pont. A l’intérieur aussi.

Bientôt le port... il faudra me réadapter à d’autres bruits que ceux de la mer et du vent. L’une des merveilles de la voile hauturière, c’est qu’elle donne le temps de regarder vers le lointain. Hier, j’ai recopié une page de l’Appel aux vivants’ de Roger Garaudy, une page dont le souffle m’a littéralement envoyé sur orbite. Alors j’ai voulu que ces lignes inspirées par le ciel entrent dans le journal de bord pour que Stéphan puisse les méditer quand il aura grandi

« L’expérience fondamentale et la révélation en nous du divin, c’est l’acte créateur.

« Ouvrir cette brèche de transcendance en nous exige que l’on se place en ce lieu unique de jaillissement où l’acte de foi, la création poétique et l’action révolutionnaire ne font qu’un.

« Le grand art nous offre le modèle le plus évident de cette transcendance. J’appelle grand art (en me référant, pour l’essentiel, aux arts non occidentaux ou à l’art occidental avant la Renaissance) le
contraire de l’art individualiste qui cherche la singularité à tout prix, à la fois parce qu’il vise à l’intégration au marché et à la concurrence, et parce qu’il n’est que reflet d’un monde en miettes et sans espérance.

« Le grand art n’est pas reflet mais projet, exploration et expérimentation de mondes possibles. Au-delà de celui qui la crée, l’oeuvre suscite non des spectateurs ou des consommateurs passifs, mais des célébrants de cette vie en train de naître, des co-créateurs de la création. Pas seulement de la création artistique, mais de la création tout court.

« Cette imagination a valeur prophétique, subversive, car elle fait entrevoir des possibilités dont les conditions ne sont pas contenues dans ce qui existe déjà. Elle nous suggère que le monde n’est pas une réalité déjà faite, mais une oeuvre à créer.

« Dans cette perspective, l’éducation consiste non à préparer l’enfant à s’adapter à l’ordre existant ou à ses exigences techniques ou politiques, à le gaver de savoirs et de respects, mais à lui montrer les chemins pour accéder à la transcendance, c’est-à-dire à l’invention du futur. A faire émerger la transcendance au-delà de tous les conditionnements.

« La véritable éducation n’est pas dogmatique mais prophétique. Elle est subversive car elle apprend à vivre de façon créatrice, même au milieu du chaos, à ne pas fonder notre espérance sur les dérives de la nature ou de l’histoire, mais à faire prendre conscience qu’il est possible de vivre autrement.

« Les conséquences pratiques, concrètes, de cette affirmation intransigeante de la transcendance sont essentiellement révolutionnaires.

« Les seules révolutions possibles sont des révolutions qui ne font pas abstraction de cette dimension transcendante de l’homme, qui ne font pas abstraction du divin, celles qui se fondent sur cette certitude de la foi : le fond dernier de la réalité est un acte de cette liberté créatrice qu’on appelle Dieu.

« Être révolutionnaire, c’est être un créateur de cette réalité, c’est participer à la vie divine. »

Je referme pensivement le journal de bord. J’ai relu une bonne dizaine de fois ce matin la page de Garaudy en songeant à Stéphan et à son attirance pour le lance-pierres. J’ignore où le conduira la vie, mals je souhaite le voir comprendre un jour qu’avec son lance-pierres et sa foi le minuscule David a fait mordre la poussière au terrible Goliath qui croyait seulement aux vertus de son glaive, de sa cuirasse
et de son or.

Le soleil se lève sur les collines de San Francisco après trente-huit jours d’horizons. Une traversée sans problèmes ni dégâts, sauf le génois et le foc. Quant à la trinquette, elle arrivera épuisée mais encore entière pour son galop final. Devant le bout-dehors, les premières balises du long chenal en forme d’entonnoir conduisent au Golden Gate Bridge qui enjambe le goulet.
Joshua entre avec moi dans le Nouveau Monde. Un immense plan d’eau protégé de partout. Des centaines de voiles sillonnent la baie. Je mouille dans une anse tranquille, entre deux marinas. Terminé pour la manoeuvre ! Non, pas tout à fait. Un hors-bord me longe au ralenti. Je l’invite à venir prendre une tasse de café. Nous le sirotons dans la cabine. J’écris sur une feuille de carnet le numéro de Ugo et Isabella. Il me promet de leur téléphoner dans une heure au plus tard.

Ugo et Isabella ! La mer, c’est formidable... mais la Californie aussi. J’ai tâté le terrain, c’est du solide. Nous allons bientôt commencer le boulot. J’ai câblé à Iléana qu’elle peut sauter avec Stéphan dans le premier avion en partance pour San Francisco. Et la vie tout entière est formidable !

Bernard Moitessier in Tamata et l’Alliance Arthaud

Les Marquises le 14 Juillet 2007

J’aurais aimé ami
T’écrire une chanson
Sur cette mélodie
Rencontrée une nuit

J’aurais aimé ami
Rien qu’au point d’Alençon
T’écrire un long poème
T’écrire un long "je t’aime"

Je t’aurais dit "amour"
Je t’aurais dit "toujours"
Mais de mille façons
Mais par mille détours

Je t’aurais dit "partons"
Je t’aurais dit "brûlons"
Brûlons de jour en jour
De saisons en saisons

Mais le temps que s’allume
L’idée sur le papier
Le temps de prendre une plume
Le temps de la tailler

Mais le temps de me dire
Comment vais-je l’écrire
Et le temps est venu
Où je ne pouvais plus
où je ne savais plus

Mais le temps que s’allume
L’idée sur le papier
Le temps de prendre une plume
Le temps de la tailler

Mais le temps de me dire
Comment vais-je l’écrire
Et le temps est venu
le temps où je me tus

celui du silence vécu...

( librement inspiré de Jacques Brel)

(ceux qui veulent le vrai texte de Brel doiventsuivre ce lien)

Pardon donc pour ce trop long silence...

Notre séjour aux Marquises s’achève et nous laisse bouche bée...
Jamais je n’ aurai pensé être écrasé par tant de beauté, d’infini, de saveurs et ... d’humanité

Jamais je n’aurai songé que des gosses marqués par la vie,l’égoïsme des hommes ou leur indifférence
s’y seraient révélés, retrouvés jour après jour
cautérisant leurs blessures jusqu’à les oublier

et pouvoir remarcher...

Transformés heures après heures au plus profond de leur mal être, dans leur chair même
confirmant les dires de Rousseau qui feront la méditation de ces semaines

Incapables le plus souvent de vous en parler,nous sommes resté hagards devant la beauté
au milieu des odeurs de Tiaré , de vanille, de canelle et de coprah mêlés...
des saveurs de sels ,de rocs et de vertiges
des images balancées de vagues, de coucher de soleils sompteux et de levers d’émeraude ocrée
de journées enchainées plus belles les unes que les autres...

de joie, de d’harmonie
béats
nous sommes restés...

...nous sommes restés
comme ces tiki aux yeux énormes et aux visages émerveillés
statues de l’ile de Pâques aux yeux écarquillés
contemplant les splendeurs de l’infini ...
quand il n’est pas dénaturé

dessinant avec lui des chemins somptueux que les airs parfumés
devant les sanctuaires de pierre
menaient là...
où l’homme savait offrir ce qu’il avait devant tant de beauté
l’infini contemplé de la mer
le vent du large frémissant ses narines
la seule chose qu’il ne pouvait inventer
mais savait reproduire et cultiver

la vie

Et ils sont nombreux de Brel à Gauguin...
de de Caunes à Antoine
de Thor Heyerdahl à Moitessier
de Gerbault à Stevenson
a les avoir côtoyées ? choyées et aimées
à en avoir été transfigurés

et qu’il faudrait citer ( ce sera pour plus tard)

un parfum d’une indiscible odeur s’ échappe de ces îles
qui marquent une destinée

Parfums salés des biquettes ensauvagées
de celui des petits coursiers au pied marin eux aussi...
qui se marient si bien au cours des chevauchées de liberté au doux balancement des oiseaux heureux ivres de l’infini espace...

seuls les col durs des curés
les certitudes des technocrates bornés et les financiers frustrés
ceux qui ne cherchent qu’à dominer
à travailler
à produire<br
à faire au lieu d’être
sont passés ( heureusement !) à côté de cette beauté

lourds
tellement lourds au point de ne songer qu’à expoilter et développer
pour de l’argent !
ce dérisoire succédané

Notre séjour s’achève pour cette année en ces iles
qui seront peut-être aussi notre future ( et dernière ?) demeure
et nous gagnons les atolls des Tuamotus et leurs splendeurs sous marines

Le voyage se poursuit alors qu’il devrait s’achever i...

J’aimerai vous laisser sur l’esplanade d’un de ces marae qui à flanc de montagne s’ouvrent sur la nature et l’Océan...

ne pouvant vous y téléporter je vous laisse avec Rousseau et des propos qui devraient inspirer tous les hommes qui se disent "modernes" et les guider pour "sauver la jeunesse"
non par des tabous qui ne sont que des égoïsmes cryptés

mais par l’ouverture à leur vérité essentielle : merveilleuse découverte réaffirmée de notre voyage

A très bientôt

Merci de votre présence

ff+ et l’équipage du Kalliste


On ne connaît point l’enfance :

sur les fausses idées qu’on en a, plus on va, plus on s’égare.

Les plus sages s’attachent à ce qu’il importe aux hommes de savoir, sans considérer ce que les enfants sont en état d’apprendre.

Ils cherchent toujours l’homme dans l’enfant, sans penser à ce qu’il est avant que d’être homme.

Voilà l’étude à laquelle je me suis le plus appliqué, afin que, quand toute ma méthode serait chimérique et fausse, on pût toujours profiter de mes observations. Je puis avoir très mal vu ce qu’il faut faire ; mais je crois avoir bien vu le sujet sur lequel on doit opérer. Commencez donc par mieux étudier vos élèves ; car très assurément vous ne les connaissez point ; or, si vous lisez ce livre dans cette vue, je ne le crois pas sans utilité pour vous. (...)

Tout est bien sortant des mains de l’Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l’homme.
Il force une terre à nourrir les productions d’une autre, un arbre à porter les fruits d’un autre ; il mêle et confond les climats, les éléments, les saisons ; il mutile son chien, son cheval, son esclave ; il bouleverse tout, il défigure tout, il aime la difformité, les monstres ; il ne veut rien tel que l’a fait la nature, pas même l’homme ; il le faut dresser pour lui, comme un cheval de manège ; il le faut contourner à sa mode, comme un arbre de son jardin.

Sans cela, tout irait plus mal encore, et notre espèce ne veut pas être façonnée à demi. Dans l’état où sont désormais les choses, un homme abandonné dès sa naissance à lui-même parmi les autres serait le plus défiguré de tous. Les préjugés, l’autorité, la nécessité, l’exemple, toutes les institutions sociales, dans lesquelles nous nous trouvons submergés, étoufferaient en lui la nature, et ne mettraient rien à la place. Elle y serait comme un arbrisseau que le hasard fait naître au milieu d’un chemin, et que les passants font bientôt périr, en le heurtant de toutes parts et le pliant dans tous les sens.

C’est à toi que je m’adresse, tendre et prévoyante mère , qui sus t’écarter de la grande route, et garantir l’arbrisseau naissant du choc des opinions humaines ! Cultive, arrose la jeune plante avant qu’elle meure : ses fruits feront un jour tes délices. Forme de bonne heure une enceinte autour de l’âme de ton enfant ; un autre en peut marquer le circuit, mais toi seule y dois poser la barrière . (...)

Nous naissons faibles, nous avons besoin de force ; nous naissons dépourvus de tout, nous avons besoin d’assistance ; nous naissons stupides, nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous n’avons pas à notre naissance et dont nous avons besoin étant grands, nous est donné par l’éducation.

Cette éducation nous vient de la nature, ou des hommes ou des choses. Le développement interne de nos facultés et de nos organes est l’éducation de la nature ; l’usage qu’on nous apprend à faire de ce développement est l’éducation des hommes ; et l’acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent est l’éducation des choses.

Chacun de nous est donc formé par trois sortes de maîtres. Le disciple dans lequel leurs diverses leçons se contrarient est mal élevé, et ne sera jamais d’accord avec lui-même ; celui dans lequel elles tombent toutes sur les mêmes points, et tendent aux mêmes fins, va seul à son but et vit conséquemment. Celui-là seul est bien élevé.

Or, de ces trois éducations différentes, celle de la nature ne dépend point de nous ; celle des choses n’en dépend qu’à certains égards. Celle des hommes est la seule dont nous soyons vraiment les maîtres ; encore ne le sommes-nous que par supposition ; car qui est-ce qui peut espérer de diriger entièrement les discours et les actions de tous ceux qui environnent un enfant ?

Sitôt donc que l’éducation est un art, il est presque impossible qu’elle réussisse, puisque le concours nécessaire à son succès ne dépend de personne. Tout ce qu’on peut faire à force de soins est d’approcher plus ou moins du but, mais il faut du bonheur pour l’atteindre.
Quel est ce but ? c’est celui même de la nature ; cela vient d’être prouvé. (...)

La nature, nous dit-on, n’est que l’habitude . Que signifie cela ? N’y a-t-il pas des habitudes qu’on ne contracte que par force, et qui n’étouffent jamais la nature ? Telle est, par exemple, l’habitude des plantes dont on gêne la direction verticale. La plante mise en liberté garde l’inclinaison qu’on l’a forcée à prendre ; mais la sève n’a point changé pour cela sa direction primitive ; et, si la plante continue à végéter, son prolongement redevient vertical. Il en est de même des inclinations des hommes.(...)

Nous naissons sensibles, et, dès notre naissance, nous sommes affectés de diverses manières par les objets qui nous environnent. Sitôt que nous avons pour ainsi dire la conscience de nos sensations, nous sommes disposés à rechercher ou à fuir les objets qui les produisent, d’abord, selon qu’elles nous sont agréables ou déplaisantes, puis, selon la convenance ou disconvenance que nous trouvons entre nous et ces objets, et enfin, selon les jugements que nous en portons sur l’idée de bonheur ou de perfection que la raison nous donne. Ces dispositions s’étendent et s’affermissent à mesure que nous devenons plus sensibles et plus éclairés ; mais, contraintes par nos habitudes, elles s’altèrent plus ou moins par nos opinions. Avant cette altération, elles sont ce que j’appelle en nous la nature.

C’est donc à ces dispositions primitives qu’il faudrait tout rapporter ; et cela se pourrait, si nos trois éducations n’étaient que différentes : mais que faire quand elles sont opposées ; quand, au lieu d’élever un homme pour lui-même, on veut l’élever pour les autres ? Alors le concert est impossible. Forcé de combattre la nature ou les institutions sociales, il faut opter entre faire un homme ou un citoyen : car on ne peut faire à la fois l’un et l’autre.

Toute société partielle, quand elle est étroite et bien unie, s’aliène de la grande. Tout patriote est dur aux étrangers : ils ne sont qu’hommes, ils ne sont rien à ses yeux [5]. Cet inconvénient est inévitable, mais il est faible. L’essentiel est d’être bon aux gens avec qui l’on vit. Au dehors le Spartiate était ambitieux, avare, inique ; mais le désintéressement, l’équité, la concorde régnaient dans ses murs. Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins.

L’homme naturel est tout pour lui ; il est l’unité numérique, l’entier absolu, qui n’a de rapport qu’à lui-même ou à son semblable. L’homme civil n’est qu’une unité fractionnaire qui tient au dénominateur, et dont la valeur est dans son rapport avec l’entier, qui est le corps social.

Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans l’unité commune ; en sorte que chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de l’unité, et ne soit plus sensible que dans le tout.

Un citoyen de Rome n’était ni Caïus, ni Lucius ; c’était un Romain ; (...)

Celui qui, dans l’ordre civil, veut conserver la primauté des sentiments de la nature ne sait ce qu’il veut. Toujours en contradiction avec lui-même, toujours flottant entre ses penchants et ses devoirs, il ne sera jamais ni homme ni citoyen ; il ne sera bon ni pour lui ni pour les autres. Ce sera un de ces hommes de nos jours, un Français, un Anglais, un bourgeois ; ce ne sera rien.

Pour être quelque chose, pour être soi-même et toujours un, il faut agir comme on parle ; il faut être toujours décidé sur le parti que l’on doit prendre, le prendre hautement, et le suivre toujours. (...)

L’institution publique n’existe plus, et ne peut plus exister, parce qu’où il n’y a plus de patrie, il ne peut plus y avoir de citoyens. Ces deux mots patrie et citoyen doivent être effacés des langues modernes. J’en sais bien la raison, mais je ne veux pas la dire ; elle ne fait rien à mon sujet.
Je n’envisage pas comme une institution publique ces risibles établissements qu’on appelle collèges . Je ne compte pas non plus l’éducation du monde, parce que cette éducation tendant à deux fins contraires, les manque toutes deux : elle n’est propre qu’à faire des hommes doubles paraissant toujours rapporter tout aux autres, et ne rapportant jamais rien qu’à eux seuls. Or ces démonstrations, étant communes à tout le monde, n’abusent personne. Ce sont autant de soins perdus.

De ces contradictions naît celle que nous éprouvons sans cesse en nous-mêmes. Entraînés par la nature et par les hommes dans des routes contraires, forcés de nous partager entre ces diverses impulsions, nous en suivons une composée qui ne nous mène ni à l’un ni à l’autre but. Ainsi combattus et flottants durant tout le cours de notre vie, nous la terminons sans avoir pu nous accorder avec nous, et sans avoir été bons ni pour nous ni pour les autres.

Reste enfin l’éducation domestique ou celle de la nature, mais que deviendra pour les autres un homme uniquement élevé pour lui ? Si peut-être le double objet qu’on se propose pouvait se réunir en un seul, en ôtant les contradictions de l’homme on ôterait un grand obstacle à son bonheur. Il faudrait, pour en juger, le voir tout formé ; il faudrait avoir observé ses penchants, vu ses progrès, suivi sa marche ; il faudrait, en un mot, connaître l’homme naturel. Je crois qu’on aura fait quelques pas dans ces recherches après avoir lu cet écrit.

Pour former cet homme rare, qu’avons-nous à faire ? beaucoup, sans doute : c’est d’empêcher que rien ne soit fait. Quand il ne s’agit que d’aller contre le vent, on louvoie ; mais si la mer est forte et qu’on veuille rester en place, il faut jeter l’ancre. Prends garde, jeune pilote, que ton câble ne file ou que ton ancre ne laboure, et que le vaisseau ne dérive avant que tu t’en sois aperçu.

Dans l’ordre social, où toutes les places sont marquées, chacun doit être élevé pour la sienne. Si un particulier formé pour sa place en sort, il n’est plus propre à rien. L’éducation n’est utile qu’autant que la fortune s’accorde avec la vocation des parents ; en tout autre cas elle est nuisible à l’élève, ne fût-ce que par les préjugés qu’elle lui a donnés.

En Egypte, où le fils était obligé d’embrasser l’état de son père, l’éducation du moins avait un but assuré ; mais, parmi nous, où les rangs seuls demeurent, et où les hommes en changent sans cesse, nul ne sait si, en élevant son fils pour le sien, il ne travaille pas contre lui.

Dans l’ordre naturel, les hommes étant tous égaux, leur vocation commune est l’état d’homme ; et quiconque est bien élevé pour celui-là ne peut mal remplir ceux qui s’y rapportent. Qu’on destine mon élève à l’épée, à l’église, au barreau, peu m’importe. Avant la vocation des parents, la nature l’appelle à la vie humaine. Vivre est le métier que je lui veux apprendre. En sortant de mes mains, il ne sera, j’en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre ; il sera premièrement homme : tout ce qu’un homme doit être, il saura l’être au besoin tout aussi bien que qui que ce soit ; et la fortune aura beau le faire changer de place, il sera toujours à la sienne.

Notre véritable étude est celle de la condition humaine. Celui d’entre nous qui sait le mieux supporter les biens et les maux de cette vie est à mon gré le mieux élevé ; d’où il suit que la véritable éducation consiste moins en préceptes qu’en exercices. Nous commençons à nous instruire en commençant à vivre ; notre éducation commence avec nous ; notre premier précepteur est notre nourrice. Aussi ce mot éducation avait-il chez les anciens un autre sens que nous ne lui donnons plus : il signifiait nourriture.

Ainsi l’éducation, l’institution, l’instruction, sont trois choses aussi différentes dans leur objet que la gouvernante, le précepteur et le maître. Mais ces distinctions sont mal entendues ; et, pour être bien conduit, l’enfant ne doit suivre qu’un seul guide.
Il faut donc généraliser nos vues, et considérer dans notre élève l’homme abstrait, l’homme exposé à tous les accidents de la vie humaine. Si les hommes naissaient attachés au sol d’un pays, si la même saison durait toute l’année, si chacun tenait à sa fortune de manière à n’en pouvoir jamais changer, la pratique établie serait bonne à certains égards ; l’enfant élevé pour son état, n’en sortant jamais, ne pourrait être exposé aux inconvénients d’un autre.
Mais, vu la mobilité des choses humaines, vu l’esprit inquiet et remuant de ce siècle qui bouleverse tout à chaque génération, peut-on concevoir une méthode plus insensée que d’élever un enfant comme n’ayant jamais à sortir de sa chambre, comme devant être sans cesse entouré de ses gens ? Si le malheureux fait un seul pas sur la terre, s’il descend d’un seul degré, il est perdu. Ce n’est pas lui apprendre à supporter la peine ; c’est l’exercer à la sentir.

On ne songe qu’à conserver son enfant ; ce n’est pas assez ; on doit lui apprendre à se conserver étant homme, à supporter les coups du sort, à braver l’opulence et la misère, à vivre, s’il le faut, dans les glaces d’Islande ou sur le brûlant rocher de Malte. Vous avez beau prendre des précautions pour qu’il ne meure pas, il faudra pourtant qu’il meure ; et, quand sa mort ne serait pas l’ouvrage de vos soins, encore seraient-ils mal entendus. Il s’agit moins de l’empêcher de mourir que de le faire vivre.
Vivre, ce n’est pas respirer, c’est agir ; c’est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes, qui nous donnent le sentiment de notre existence. L’homme qui a le plus vécu n’est pas celui qui a compté le plus d’années, mais celui qui a le plus senti la vie. Tel s’est fait enterrer à cent ans, qui mourut dès sa naissance. Il eût gagné d’aller au tombeau dans sa jeunesse, s’il eût vécu du moins jusqu’à ce temps-là.

Toute notre sagesse consiste en préjugés serviles ;
tous nos usages ne sont qu’assujettissement, gêne et contrainte. L’homme civil naît, vit et meurt dans l’esclavage : à sa naissance on le coud dans un maillot ; à sa mort on le cloue dans une bière ; tant qu’il garde la figure humaine, il est enchaîné par nos institutions. (...)

Voilà la règle de la nature. Pourquoi la contrariez-vous ? Ne voyez-vous pas qu’en pensant la corriger, vous détruisez son ouvrage, vous empêchez l’effet de ses soins ? Faire au dehors ce qu’elle fait au dedans, c’est, selon vous, redoubler le danger ; et au contraire c’est y faire diversion, c’est l’exténuer. L’expérience apprend qu’il meurt encore plus d’enfants élevés délicatement que d’autres. Pourvu qu’on ne passe pas la mesure de leurs forces, on risque moins à les employer qu’à les ménager. Exercez-les donc aux atteintes qu’ils auront à supporter un jour. Endurcissez leurs corps aux intempéries des saisons, des climats, des éléments, à la faim, à la soif, à la fatigue ; trempez-les dans l’eau du Styx.(...)

Quel éducateur ?...Ce rare mortel est-il introuvable ? Je l’ignore. En ces temps d’avilissement, qui sait à quel point de vertu peut atteindre encore une âme humaine ? Mais supposons ce prodige trouvé. C’est en considérant ce qu’il doit faire que nous verrons ce qu’il doit être. Ce que je crois voir d’avance est qu’un père qui sentirait tout le prix d’un bon gouverneur prendrait le parti de s’en passer ; car il mettrait plus de peine à l’acquérir qu’à le devenir lui-même. Veut-il donc se faire un ami ? qu’il élève son fils pour l’être ; le voilà dispensé de le chercher ailleurs, et la nature a déjà fait la moitié de l’ouvrage.

Quelqu’un dont je ne connais que le rang m’a fait proposer d’élever son fils. Il m’a fait beaucoup d’honneur sans doute ; mais, loin de se plaindre de mon refus, il doit se louer de ma discrétion. Si j’avais accepté son offre, et que j’eusse erré dans ma méthode, c’était une éducation manquée ; si j’avais réussi, c’eût été bien pis, son fils aurait renié son titre, il n’eût plus voulu être prince.(...)

Je remarquerai seulement, contre l’opinion commune, que le gouverneur d’un enfant doit être jeune, et même aussi jeune que peut l’être un homme sage. Je voudrais qu’il fût lui-même enfant, s’il était possible, qu’il pût devenir le compagnon de son élève, et s’attirer sa confiance en partageant ses amusements. Il n’y a pas assez de choses communes entre l’enfance et l’âge mûr pour qu’il se forme jamais un attachement bien solide à cette distance. Les enfants flattent quelquefois les vieillards, mais ils ne les aiment jamais.
On voudrait que le gouverneur eût déjà fait une éducation. C’est trop ; un même homme n’en peut faire qu’une : s’il en fallait deux pour réussir, de quel droit entreprendrait-on la première ?

(...)Mais, quand ils se regardent comme devant passer leurs jours ensemble, il leur importe de se faire aimer l’un de l’autre, et par cela même ils se deviennent chers. L’élève ne rougit point de suivre dans son enfance l’ami qu’il doit avoir étant grand ; le gouverneur prend intérêt à des soins dont il doit recueillir le fruit, et tout le mérite qu’il donne à son élève est un fonds qu’il place au profit de ses vieux jours. (...)

( extrait d’Emile de Jean-Jacques Rousseau)


La suite de nos aventures sera disponible durant toute la période estivales aux adresses suivantes

http://rmitte.free.fr/ermitage/2007/pre0.htm pour tout ce qui concerne notre position en mer, nos aventures, les événements traversés, nos découvertes , la rubrique est confiée à Jess

à cette adresse sur le Bulletin une serie de réflexions inspirées de ce que nous ressentons et contemplons sur les solitudes mouvantes faces aux horizons infinis, rubrique rédigée par nos soins

Rappelons que vous pourrez toujours nous écrire

- soit en réagissant aux bas des articles

- soit directement à rmitte@free.fr cela nous aide dans notre voyage et contribue à vous emmener un peu avec nous...
miracle de l’électronique ... nulle part on est isolé désormais

Notez bien ces adresses !...nous serons en mer jusqu’à l’automne !... si Dieu le veut !

Messages

  • Publication d’une très gentille lettre reçue ...parmis tant d’autres...

    Frère François ,

    et tous les moussaillons , + Igor

    Que de merveilles vous nous décrivez ,
    que de richesses emmagasinées dans le coeur des petits loupiots ,
    que de beautés inscrites et découvertes sous d’autres cieux ,
    qui comme vous le dites si bien risquent un jour de ne plus exister
    à cause de la cupidité de certains dans ce monde .

    Quand on prend le temps de vous lire , d’imaginer le lieu où vous vous trouver,
    le parfum des fleurs , le sourire et la gentillesse des personnes rencontrées
    sortent de ce petit écran qui nous relient les uns aux autres ,

    je n’arrive pas à comprendre qu’a l’époque où nous vivons ,
    où la terre paraît si petite et les régions si lointaines semblent être très proches,
    parce que des jeunes , des adultes se donnent la peine de partager toutes les merveilles qu’ils découvrent.

    On arrive encore dans nos villes , nos quartiers , à fermer la porte au voisin parce qu’il n’a pas la couleur ,
    ou la religion qu’il faut, pour être de la bonne catégorie, de la bonne classe,
    quand l’humain comprendra -t -il que tout est beau même si les tailles , la grosseur ,
    l’épaisseur du portefeuille varie avec celui de l’autre.

    Même quand vous ne donnez pas de nouvelles , je vous imagine ancrés dans un petit lagon ,
    vous prélassant sous la caresse du vent et du soleil ,
    ou alors luttant de toutes vos forces contre des vents plus forts ,
    petite embarcation ,
    au milieu des vagues ou des gros bateaux qui voyagent eux aussi sur les océans .

    Comme j’accompagne en ce moment par la pensée un ami parti pour quelques semaines marcher sur les routes de St Jacques.

    Bien des évènements sont importants pour moi , même si je les vis de loin,
    on peut voyager par la pensée , par les livres et surtout par la prière,
    cela prend dans ma vie une grande importance et me permet de m’éloigner de tout ce qui est loin de me satisfaire,
    famille éclatée , très peu ou pas de contact et surtout mépris au sujet de mes activités.

    Je me protège , et me rend compte que cela m’apporte une paix intérieure que je ne connaissais plus depuis longtemps .
    Le bonheur que vous partagez en décrivant les merveilles découvertes , apporte à ceux qui vous lisent (enfin pour moi )
    beaucoup de satisfaction .

    Merci , à bientôt ,

    Grosses bises à tous , et surtout aux petits loupiots , qu’ils profitent de toutes ces merveilles le plus possible
    De tout coeur avec vous ,

    Amitiés .