Bulletin de l’Ermitage

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En direct de notre ermitage de montagne (22)

Préparatifs de Passage

sur le départ pour une nouvelle Pâques ...et un nouvel enchantement

mercredi 28 mars 2007, par frere francois

Saviez-vous que les arbres parlent ?

Ils le font pourtant !

Ils se parlent entre eux
et vous parleront si vous écoutez.

L’ennui avec les Blancs, c’est qu’ils n’écoutent pas !
Ils n’ont jamais écouté les Indiens,
aussi je suppose qu’ils n’écouteront pas non plus les autres voix de la nature.

Pourtant, les arbres m’ont beaucoup appris :
tantôt sur le temps,
tantôt sur les animaux,
tantôt sur le Grand Esprit."

Tatanga Mani (ou Walking Buffalo), indien Stoney (Canada)

.

L’homme blanc, lui, retourne le sol,
abat les arbres,
détruit tout.

L’arbre dit « Arrête, je suis blessé, ne me fais pas mal ».

Mais il l’abat et le débite.

L’esprit de la terre le hait.

Il arrache les arbres et les ébranle jusqu’à leurs racines.
Il scie les arbres. Cela leur fait mal.
Les Indiens ne font jamais de mal, alors que l’homme blanc démolit tout.

Il fait exploser les rochers et les laisse épars sur le sol.
La roche dit « Arrête, tu me fais mal ».
Mais l’homme blanc n’y fait pas attention.

Quand les Indiens utilisent les pierres, ils les prennent petites et rondes pour y faire leur feu...
Comment l’esprit de la terre pourrait-il aimer l’homme blanc ?...

Partout où il la touche, il y laisse une plaie."

Vieille sage Wintu (Indiens de Californie)

.

Notre ermitage du Vercors ,Mercredi 28 Mars 2007

La cabane de l’ermite a retrouvé son calme et sa sérénité ...après la grande activité et fébrilité que représente pour nous la rédaction des textes de Carême suivis cette année par plus de 380 fidèles hélas par trop silencieux... pour engager une discussion...

La nature elle même s’est mise à l’unisson et hier encore il neigeait sur l’ermitage... bah ! une neige légère mais après l’hivers Indien de ces dernières semaine cela fait tout drôle de devoir enfiler nos pelisses ,nos duvets et nos collants... et de déblayer la poudre blanche...que le vent avait empilé en congères sur plus d’un mètre !!!

L’enchantement du Vendredi Saint n’en sera que plus beau...

Car lors de cette semaine dite sainte il n’y a rien à dire simplement se laisser guider par une liturgie très riche, qui des Leçons de ténèbres à la veillée pascale en passant par le chemin de croix conduira vos réflexions trop souvent doloristes ( mais cela fait du bien parfois de s’épancher) ..immense fresque unique ,en technicolor, de la souffrance humaine tout au long de ces longs récits de la passion où tant d’hommes reconnaissent des pans de leur destinée ou de leur existance

Comme d’habitude l’ermitage vous offrirales moyens pour le faire

Je voulais simplement revenir un peu sur l’enchantement du Vendredi saint de ce que peut apporter la douleur, l’échec , le manque ... éléments de contraste et nécessaires conduisant physiologiquement à réenchanter la nature ou le vécu...
l’homme est ainsi fait et la vie continue quelqu’en soient les épreuves... il n’en gardera que les souvenirs les plus bons...les autres s’enfonçant progressivement dans la brume ( à moins qu’il ne trouve un certain plaisir à l’évocation embellie des malheurs)

Cet enchantement : véritable illumination ou évéil se dit de manière admirable je l’ai déjà dit dans un opéra de Wagner : Parsifal qu’un jour j’étudierai avec vous...en détail...vous pouvez déjà en écouter les mesures en suivant ce lien ( merci Jess !) [1]

Je place içi et à la fin de ce texte quelques réflexions d’André Garagon qui pourront vous aider aussi à nourrir vos réflexions d’avant Pâques et à y voir plus clair...

« L’homme est une création du désir, non pas une création du besoin. » (G. Bachelard, in “Psychanalyse du Feu”)

Voilà la grossière erreur de perspective du monde moderne : le progrès (érigé comme but sacro-saint) est destiné à répondre aux besoins matériels de l’homme. Besoin de sécurité, de confort, de biens…

Mais la réponse à un besoin n’est pas ce dont l’homme… a le plus besoin !

La vraie dimension de l’homme, ce n’est pas dans la vie matérielle qu’elle se déploie, mais dans l’élan spirituel,

toute cette part d’invisible qui l’habite, l’anime et lui donne valeur et sens.

Ce qui fonde l’homme, c’est le désir, qui entraîne son élan vital,
qui l’engage à rassembler ses ressources les plus précieuses,
à réveiller le meilleur de lui-même,
à s’engager avec confiance vers un avenir qu’il veut radieux.

L’homme qui, tous ses besoins assouvis, ne désirerait plus rien serait comme mort.
Le désir, c’est l’appel de la vie, c’est ce qui nous permet de nous sentir pleinement vivants et de vivre la promesse d’une plénitude.
(François Garagnon,auteur du best-seller “Jade et les sacrés mystères de la vie”) [2]

Pour nous nous allons redescendre à Anglet pour aller passer la grande fête auprès de nos sœurs...
deux d’entre elles sont attendues içi pour nous y remplacer et s’occuper de nos amis les bêtes

Nous arracher de nos montagnes et de nos commenssaux pour les confier même à nos compagnes en érémitisme nous donnent toujours le cœur gros...
il faut cependant réarmer le bateau pour un long périple en mer...
compléter la caisse du bord même si on nous a promis de nombreux sponsoring et s’assurer qu’en cas de "pépin" de santé nous pourrons faire face...

Certes l’équipage est davantage aguerri mais il est jeune encore... alors que l’ermite lui ne l’est plus trop... et la mer ne pardonne rien... toute erreur ou négligence se paye cash !

Cette année je pense que nous aurons un nouveau membre d’équipage : Nico ( Nicolas) paralysé des jambes et que Jess vous a présenté au précédent bulletin...
ses parents insistent pour qu’il fasse ce voyage... et nous financeront en grande partie... comment dire non... car je pense que le loupiot a du talent et du courage ...
chaque année amène ainsi une bouffée de jeunesse et de sang plein de vie !

Cela évitera à José de décaler ses vacances ...il nous accompagnera une autre fois...

Dans la pratique c’est Jess qui vous tiendra informé de tout ce qui est maritime et de l’avancée des préparatifs du départ ... de la navigation , puis de la vie à bord elle même : certainement avec moins de fréquence que l’année passée car cela est trop lourd sur une longue période pour nos sœurs de la laure qui doivent assurer l’interface... mais il vous le dira lui même...il a carte blanche...il suffit de consulter cette page et de la mettre dans vos signets

Pour ma part je me contenterai d’une lettre mensuelle ( ou bi mensuelle) sur le bulletin dans une nouvelle rubrique " Ballade pacifique" où j’essaierai de vous donner des méditations et des réflexions sur ce que spirituellement nous vivons en mer et ce que cette immensité nous apporte suivre ce lien

Voilà l’électronique et notre base d’Anglet font que vous pourrez nous écrire et que nous sommes toujours communicants... et nos sites ouverts bien sûr ...

Nous devrions lever l’ancre début Avril vraisemblablement pour Pâques ... ce serait un magnifique symbole de la résurrection contre la maladie...
et puis nous avons hâte de quitter une atmosphère par trop faisandée par les comédies électorales hypocrites et mensongères... où l’on fait semblant de s’occuper des problèmes...

élections pièges à cons est et reste notre devise depuis 68

l’élection est une lacheté , celle de ceux qui n’osent se dire autrement et remettre en cause leurs acquis
c’est un artifice derrière lequel se protègent hypocritement les nantis pour faire croire à la démocratie...

Pourtant...seuls les consensus ou les révoltes ne laissent personne sur le bord du chemin et le nombre et les pourcentages ne font rien pour le bonheur de chacun

en attendant bande à part est notre règle et nous nous y tenons !
en attendant que les choses changent...

Elections ! Trahisons ! ces deux termes vont si bien ensembles... [3]

Terminons par Garagon... et à la semaine prochaine

ff+ et jess+... ermites en Vercors ...et Nat

Éloge de l’inutilité

Un ami m’a transmis récemment la copie d’une précieuse archive : un « Discours de Distribution des Prix » prononcé dans un lycée de province en juin 1949 par un professeur aussi éminent que facétieux. Ce discours, son auteur a voulu l’aborder avec cette plaisante formule : « Éloge de l’inutilité ». Sous une tournure humoristique, il aborde un sujet grave et toujours d’actualité : ce que l’école prétend faire des écoliers, c’est-à-dire la manière dont elle conçoit l’usage de la vie.

Voici son point de vue : « Si vous estimez que l’homme est avant tout un rouage de la mécanique sociale, un instrument de travail conçu pour produire et produire encore de l’argent, alors apprenez-lui un bon métier, de ceux qui rapportent beaucoup, et ne lui apprenez que cela ».

Face à cette vision restrictive de l’homme perçu dans sa seule fonction utilitaire, l’auteur de ce pamphlet s’efforce de réveiller ce qu’il y a de fort et d’altier dans notre civilisation : « C’est notre orgueil, à nous vieux peuples du vieux continent, de savoir encore apprécier les choses inutiles (…)

Grâce à Dieu, le monde est encore autour de nous rempli de ces choses qui ne servent à rien, de ces choses, du moins, dont on n’a pas encore songé à tirer de l’argent. Et presque toujours aussi ce sont les plus belles : les étoiles, les ruines, les précipices, les rochers, les couchers de soleil, le chant des oiseaux, les fleurs qui ne sentent rien, les nuages sans pluie, les larmes, les châteaux en Espagne, les clairs de lune. Ce sont toutes ces choses inutiles qui font le charme de la vie, qui font que celle-ci vaut la peine d’être vécue. »

Et il ajoute : « Si l’homme ne sent aucun besoin spirituel, alors il n’est plus qu’un homme-sac, un homme-métal, un homme-chiffre, un homme-insecte ».

Apostrophe vigoureuse et prémonitoire, dans notre monde obnubilé par le « À quoi ça sert ? » et qui a poussé le cynisme autodestructeur jusqu’à déverser dans cette défiance-à-broyer-les-rêves, ses aspirations les plus fondamentales.

« Les études, à quoi ça sert ? Avec le chômage actuel… » ; « L’amour conjugal, à quoi ça sert, avec le taux de divorce… » ; « Rêver, c’est bien gentil, mais à quoi ça sert ? Il faut vivre avec la réalité ! » ; « D’ailleurs, vivre, à quoi ça sert ? Y a-t-il vraiment un futur qui vaille d’être vécu ? » ; « Et Dieu, à quoi ça sert ? » (avec cet inavouable sous-entendu :) …si je n’ai pas plus de chances de gagner au loto !

Or, c’est précisément cette vision utilitariste, érigée en absolu, qui signe notre égarement et notre inexorable décadence. Ne cherchons pas ailleurs l’origine de nos maux. En effet, nous l’avons oublié, les joies de l’esprit sont durables, saines et bon marché. C’est cette simplicité du cœur, cet entêtement incompris pour l’expression de la beauté, cette quête dépourvue de gratification marchande, sociale ou mondaine, cet effort gratuit pour un résultat sans récompense, ce libre-arbitre de l’ascèse personnelle qui mènent le jeune homme en quête, l’apprenti-sportif ou l’apprenti-musicien sur les chemins de l’excellence : voilà ce qui n’a pas de prix, dans les deux sens du terme.
Voilà ce qui est à la fois inquantifiable et inestimable — au sens où on l’entend pour un œuvre d’art d’une immense valeur.

Sous une forme d’avertissement, Céline annonçait : « La ferveur pour le gratuit, ce qui manque le plus aujourd’hui, effroyablement. Le gratuit seul est divin ». Le gratuit est, par définition, sans prix, et c’est pourquoi il est inestimable…

« Apprendre à se vendre » professent les chasseurs de têtes qui ont le toupet de prétendre gérer les « ressources humaines » ! Perspective affreusement cynique en vérité ! La vie humaine n’est pas un bien marchand à monnayer au meilleur prix, c’est une œuvre d’art. En s’éloignant de ce qui fonde le génie de l’homme, mais aussi sa dignité, sa singularité irremplaçable, notre monde va devoir acquitter une très lourde facture, à la hauteur de la fracture humaine qu’elle a générée, en ne respectant pas assez l’équilibre de la personne, son identité irréductible.

Le professeur agrégé cité plus haut, dans son allocution de fin d’année en 1949, rappelait que les Grecs d’il y a vingt siècles, à l’origine de la civilisation raffinée et influente que l’on connaît, avaient fait de la musique l’un des éléments essentiels de l’éducation prodiguée aux enfants. En même temps qu’il exerçait son corps dans la palestre, en même temps qu’il acquérait l’art de la rhétorique afin de parler et de raisonner juste, le jeune Athénien apprenait à chanter, à jouer de la flûte ou de la lyre. Il apprenait aussi à courir vite, ou encore à discipliner sa force et sa dextérité corporelles dans le maniement du javelot.

C’est de ces pratiques difficiles à convertir en monnaie sonnante et trébuchante que naissaient des esprits assez harmonieux et bien structurés pour influencer le monde pendant mille ans ! Combien de matières d’éveil à la sensibilité, à la créativité, à l’attention au monde et aux autres, pourraient être ainsi réhabilitées ou réinventées dans notre société trop exclusivement orientée vers des résultats prétendument concrets et qui ne laisseront qu’une trace rapidement effacée dans notre histoire personnelle et dans l’Histoire du monde ? Quel ministre de l’Education Nationale osera reprendre cette résolution extraordinairement ambitieuse de Max Jacob : « J’ouvrirai une école de vie intérieure ; et j’écrirai sur la porte : école d’art ». Presque en écho, Christian Bobin, dans son “Éloge du rien”, disait faire de l’art d’apprendre « un art très subtil de l’offrande »…

Il existe en Autriche un collège d’un genre très particulier, qui accueille dans l’un de ces somptueux palais érigés durant la période austro-hongroise, de jeunes pensionnaires dont on a repéré les dons particuliers pour la musique. Considérés comme l’élite de leur pays, ces jeunes gens font l’objet de toutes les attentions, et sont conduits presque naturellement à la recherche de l’excellence. Une émission des « Racines et des Ailes » présentait à la fois la rigueur des règles et des exigences de l’établissement, et la parfaite liberté d’initiative dont ces jeunes gens disposent pour exercer cet art à leur guise, en régentant leur temps de loisir par la pratique personnelle de tel instrument, ou en s’évadant dans la lecture, ou encore en se promenant dans le vaste parc entourant leur école. En cet établissement, la discipline artistique est au centre de l’enseignement, et le plus étonnant est de constater que les jeunes gens qui en sont issus ont une brillante carrière assurée, pas uniquement comme chef d’orchestre ou instrumentiste mais dans la finance, la politique, ou de hautes fonctions institutionnelles ou commerciales. Preuve que l’équilibre de la personne passe par des disciplines qu’usuellement, le système scolaire discrédite totalement, puisque les programmes donnent à la musique un coefficient zéro — ce qui signifie implicitement que la musique est considérée comme inutile. On semble admettre officiellement qu’on peut très bien vivre sans savoir lire une seule note de musique. Et assurément, on le peut. Comme d’ailleurs, on peut vivre sans savoir lire ni écrire, sans avoir jamais mis le pied dans une forêt, sans respecter l’orthographe, ou son voisin, ou la nature, ou les femmes, ou le code de la route. Reste à savoir ce que l’on entend par « vivre »…

Voici une quarantaine d’années, un philosophe allemand du nom de Herrigel tenta une expérience peu ordinaire qu’il rapporta dans un petit livre édifiant : « Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc ». Le hasard de la vie professionnelle l’avait amené à passer plusieurs années au Japon et il voulut profiter de ce séjour prolongé pour s’initier à une tradition ancestrale locale, en l’occurrence la plus ancienne d’entre toutes : l’art du tir à l’arc. Or, son inclination occidentale à l’efficience lui valut une méprise considérable : il imaginait s’initier en quelques leçons à cet art ; de fait, il s’aperçut que le rapport à l’enseignement obéissait en ce pays à un rituel extrêmement codifié, et que l’accès à une pratique aussi noble qu’un art martial passait pas le respect d’une étiquette et de paliers de progrès très finement gradués. Il eut assez d’intelligence, de respect et de faculté d’adaptation pour persévérer dans ce long et difficile exercice d’apprentissage. Il apprit à élargir sa patience à l’échelle d’années et non plus de jours. Il passa des mois à fortifier son mental, à travailler sa posture, sa gestuelle… et il lui fallut pas moins de deux années de préparation avant de tirer sa première flèche !

L’enseignement de son Maître reposait sur cette règle fondamentale : « Quand tout découle de l’oubli total de soi et du fait qu’on s’intègre à l’événement sans aucune intention propre, il convient que, sans aucune réflexion, direction ou contrôle, l’accomplissement extérieur de l’acte se déroule de lui-même. » Notre présomption occidentale nous incite à railler ce délai extrême entre la préparation de l’action et l’acte d’agir. De fait, y compris dans le monde des affaires, les Japonais sont réputés pour déployer une éthique de l’efficace particulièrement soucieuse de la justesse et de l’harmonie. Partant du principe, réputé dans les arts martiaux, que c’est la beauté du geste qui en fait l’efficacité, et que le succès de l’action dépend de la préparation de l’esprit.

À sa manière, Herrigel pratique à travers son livre l’éloge de l’inutilité. Devoir, pour s’initier au tir à l’arc, passer deux ans avant de s’exercer à tirer sa première flèche, à quoi bon ? Il nous rappelle d’une part à un questionnement d’humilité (à savoir que rien d’excellent ne se fait soudainement) et d’autre part à un questionnement d’ordre spirituel (à savoir que le voyage compte davantage que le but, ou en d’autres termes qu’il importe moins de faire de grandes choses que de s’efforcer de mettre de la grandeur dans ce que l’on fait). « Chez nous, dit le maître japonais qui prône l’entraînement du cœur par l’épée, on conseille à celui qui a cent milles à parcourir de considérer quatre-vingt dix comme la moitié… » Cette pratique ne vise pas un résultat simplement utilitaire ou une jouissance uniquement esthétique, elle cherche à former le mental et même à « le mettre en contact avec la réalité ultime ».

Autre exemplarité en provenance du Japon : les « trésors vivants ». Le pays du Soleil-Levant a compris que certains savoir-faire ancestraux, incompatibles avec les notions de rendement modernes, seraient amenés à disparaître s’il ne se préoccupait instamment de leur survivance. C’est ainsi que le gouvernement japonais a défini ce statut honorifique de « trésor vivant » pour protéger les détenteurs ultimes d’un savoir-faire ancien, comme on protège des espèces animales ou végétales en voie de disparition. Les Japonais ont compris qu’à travers cette pérennité de spécificités culturelles et artistiques typiquement nippones, c’est l’âme de leur pays qui était en question. Ces « trésors vivants » disposent donc d’une rente à vie qui leur permet de s’adonner à leur art en toute quiétude, sans avoir à passer par les fourches caudines du rendement et de la rentabilité : s’il leur faut dix ans pour broder un kimono en fils de soie, eh bien ils prennent dix ans… Une exposition de ces kimonos voici une quinzaine d’années au Palais de Tokyo à Paris, rendait compte de cette prodigieuse habileté et aussi de cette patience qu’on pourrait presque qualifier d’intemporelle, tant elle semble échapper à la fugacité du temps qui passe. N’est-ce pas du reste le propre de tous les artistes authentiques de n’obéir plus aux lois de l’époque et de s’affranchir des servitudes du rendement pour s’inscrire dans une gratuité qui honore le beau, sans autre objectif ? C’est en quoi, l’art ne peut probablement pas appartenir au monde utilitaire : il ne sert à rien, il n’a pas de prix (même celui que lui accordent certains collectionneurs est hautement subjectif).

Pour conclure cet « éloge de l’inutilité », je voudrais évoquer deux retournements de situation, familières aux chrétiens, et susceptibles de nous faire réviser certaines inclinations un peu hâtives pour définir le bon sens de la vie.

La première, c’est celle de François Bernardone, fils d’un riche drapier dans l’Italie du XIII° siècle, promis à une glorieuse destinée de chevalier, aimé des femmes, respecté par ses pairs, prêt à goûter à tous les plaisirs de la vie et à remporter mille exploits. Voici que, par un étrange retournement du cœur survenu après une captivité ponctuelle, il renonce à toutes ses ambitions, à toutes les promesses de la destinée, à tous les appels mondains dont il fait l’objet, à tous ses biens même dont il décide soudain de se dépouiller pour les donner aux plus pauvres. Comment son père, riche marchand au fait des réalités, des responsabilités et des obligations de chaque jour, pourrait-il ne pas croire que son fils a perdu l’esprit en le voyant faire vœu de pauvreté volontaire, alors que toutes les fées s’étaient penchées sur son berceau pour lui préparer une vie riche et pleine de succès ? Comment ce renoncement ne serait-il pas perçu comme un aveu d’échec ou une preuve manifeste de folie, alors qu’il décide de se vouer définitivement à cette seule noblesse : celle du cœur ? C’est pourtant ce témoignage en actes et en vérité qui a fait de cet homme, devenu François d’Assise, l’un des saints les plus populaires de tous les temps. N’est-ce pas en se vouant à “l’inutile”, l’inquantifiable, l’immatériel, la vie invisible, que François accomplit le sublime de sa destinée ?

La seconde confrontation que j’aimerais évoquer est rapportée dans l’Évangile de Luc (Lc, 10, 38-42). Jésus rend visite à Marthe et à sa sœur Marie. Marthe s’active en tous sens, elle s’affaire ; elle est tout entière vouée et dévouée à l’action. Marie, elle, s’asseoit aux pieds du Seigneur, se détournant de sa tâche, offrant sa totale disponibilité de temps, de cœur et d’esprit : elle est tout entière absorbée par la contemplation. Au bout d’un moment, n’y tenant plus, Marthe irritée par l’attitude passive de Marie rappelle celle-ci aux servitudes, aux urgences et au réalisme de la vie quotidienne, en s’adressant à Jésus : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur me laisse servir toute seule ? Dis-lui donc de m’aider. » Jésus a cette réponse inattendue : « Marthe, Marthe, tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses. Pourtant il en faut peu, une seule même. C’est Marie qui a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas enlevée. »

Admirable parabole qui nous montre la perspective imprenable de l’attention gratuite, hors du temps et hors des préoccupations du monde, dans la bienveillante docilité à l’événement qui se présente.

Dans un discours de remise de prix, datant cette fois de 1936, un professeur, Paul Gadenne, abordait ce sujet de l’attention contemplative en des termes qui font merveilleusement écho à la parabole de Marthe et de Marie : « La plupart des hommes ne supportent ni l’immobilité ni l’attente. Ils ne savent point s’arrêter. Ils vivent mobilisés : mobilisés pour l’action, pour le remuement, pour le plaisir, pour l’honneur. Et pourtant c’est seulement dans les instants où il suspend son geste ou sa parole ou sa marche en avant, que l’homme se sent porté à prendre conscience de soi. Toutes les heures où l’on attend ce qui ne doit pas venir, les chemins sans issue, les voyages sans but, les routes désertes, les jours de pluie, les petites rues de province où personne ne passe, les heures de panne, les journées de maladie, en un mot toutes les circonstances où il n’y a rien à faire, où il faut nécessairement s’arrêter et se croiser les bras, ces journées-là peuvent être pour nous les plus fécondes ; et je ne craindrai pas de dire que le monde appartient à qui sait se tenir immobile. »

Il y a peut-être là une vérité biblique inattendue : l’homme est plus grand dans la contemplation que dans l’action — sauf à considérer que l’une mène à l’autre. En effet, les plus actifs sont les plus immobiles, car les plus immobiles sont ceux qui sont le plus capables d’attention. Et c’est l’attention qui fonde l’événement, la rencontre, le savoir-vivre et, en somme, ce qui mérite d’être vécu. Dans nos sociétés asservies à « l’utilitaire », cette moralité qui parie sur les bienfaits d’une authentique gratuité, de la pure offrande de soi qui fait que l’instant qui passe devient un instant qui demeure, mérite attention. Non ?

À bon réenchanteur, salut !

François Garagnon


[1ce n’est certes pas la meilleure des interprétations ...mais a le mérite de ne rien coûter... bref c’est ce que pourrait être le net sans les "marchands"... et la sacem

[2Tous les livres de François Garagnon sont disponibles sur le site www.montecristo-editions.com

[3un jour où j’aurai le temps j’expliciterai