Bulletin de l’Ermitage

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En direct de notre ermitage de montagne (21)

Cinquième méditation du Carême 2007

Refusons de laisser la terre mourir pour le profit

mercredi 21 mars 2007, par frere francois

L’homme premier suit le chemin...
son chemin
qui est celui de se mettre en harmonie
avec le Tao

L’homme suit la Terre
La terre suit le Ciel
le Ciel suit le Tao
et le Tao suit ce qui est naturel

Si le monde suit le Chemin
les rapides coursiers engraissent les labours
Mais s’il ne suit pas le chemin
les chevaux de combat pullulent dans les faubourgs

( Lao tseu 6ème siècle av.J.C. )

.

Notre ermitage du Vercors le mercredi 21 Mars 2007

Déjà la dernière semaine de notre Carême 2007...et que de chemin parcouru....

Pour terminer je crois que finalement toutes nos considérations se résument en la nécessité d’une re-sacralisation de Gaïa , Gaïa notre terre.... un retour aux sources puisque cette divinité est connue dans tous les groupes humain comme étant la première a avoir été vénérée par les hommes... sous différents noms suivants les contrées

Sacralisation veut dire mettre à part comme quelque chose d’indispensable de constitutif à notre vie [1]

Bien sûr il ne s’agit pas d’aller célébrer un nouveau culte mais simplement faire preuve de respect et de considération envers la terre et les êtres qui en sont issus comme faisant partie essentielle de notre humanité et de nous même : c’est pas bien difficile ?

"L’homme blanc, dans son indifférence pour la signification de la nature, a profané la face de notre Mère la Terre. L’avance technologique de l’homme blanc s’est révélée comme une conséquence de son manque d’intérêt pour la voie spirituelle, et pour la signification de tout ce qui vit. L’appétit de l’homme blanc pour la possession matérielle et le pouvoir l’a aveuglé sur le mal qu’il a causé à notre Mère la Terre, dans sa recherche de ce qu’il appelle les ressources naturelles. Et la voie du Grand Esprit est devenue difficile à voir pour presque tous les hommes, et même pour beaucoup d’Indiens qui ont choisi de suivre la voie de l’homme blanc.

Aujourd’hui, les terres sacrées où vivent les Hopis sont profanées par des hommes qui cherchent du charbon et de l’eau dans notre sol, afin de créer plus d’énergie pour les villes de l’homme blanc. On ne doit pas permettre que cela continue. Sans quoi notre Mère la Nature réagirait de telle manière que presque tous les hommes auraient à subir la fin qui a déjà commencé. Le Grand Esprit a dit qu’on ne devait pas laisser cela arriver, même si la prédiction en a été faite à nos ancêtres. Le Grand Esprit a dit de ne pas prendre à la terre, de ne pas détruire les choses vivantes.

Aujourd’hui, presque toutes les prophéties se sont réalisées. Des routes grandes comme des rivières traversent le paysage ; l’homme parle à travers un réseau de téléphone et il voyage dans le ciel avec ses avions. Deux grandes guerres ont été faites par ceux qui arborent le swastika ou le soleil levant.

Le Grand Esprit a dit que si une gourde de cendres était renversée sur la terre, beaucoup d’hommes mourraient, et que la fin de cette manière de vivre était proche. Nous interprétons cela comme les bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki. Nous ne voulons pas que cela se reproduise dans aucun autre pays pour aucun autre peuple ; cette énergie devrait servir à des fins pacifiques, non pour la guerre.

Nous, les chefs religieux et porte-parole légitimes du peuple indépendant des Hopis, avons été chargés par le Grand Esprit d’envoyer au président des Etats-Unis et à tous les chefs spirituels une invitation à nous rencontrer pour discuter du salut de l’humanité, afin que la Paix, l’Unité et la Fraternité règnent partout où il y a des hommes."

Lettre des Indiens Hopis au président Nixon en 1970

Pour ce faire et nourrir vos réflexions je vous donnerai içi des extraits choisis de deux textes :

- un de Goldschmidt puisés dans le Tao de l’Ecologie [2]

- un de Théodore Monod extrait de : "et si l’aventure humaine devait échouer" [3]

1) Goldsmith ou le retour du paradis perdu

Dans une vision moderniste du monde, tous les bienfaits viennent essentiellement de l’homme et sont les produits du progrès scientifique, technique et industriel, rendus disponibles grâce au système du marché.

Ainsi la santé est considérée comme étant dispensée dans les hôpitaux, ou du moins par la profession médicale, avec le renfort des dernières découvertes pharmaceutiques et des gadgets technologiques les plus récents.
L’éducation est envisagée comme une marchandise qu’on ne peut acquérir que dans les écoles les lycées et les universités.
Le droit et l’ordre public, plutôt que des caractères naturels de la société humaine, émaneraient des forces de police conjointement avec les tribunaux et le système carcéral.
La société elle-même est considérée comme fabriquée par l’homme, issue d’un « contrat social ».

Selon les mêmes critères, la richesse d’un pays est mesurée par le Produit National Brut (PNB) par habitant, qui permet d’évaluer grossièrement sa capacité de fournir aux citoyens toutes les marchandises produites par l’homme, principe fidèlement reflété par l’économie moderne.

Pour les économistes formés à cette approche, les bienfaits naturels dispensés par le fonctionnement normal des processus biosphériques qui garantissent la stabilité du climat, la fertilité des sols, la reconstitution des réserves d’eau souterraines, l’intégrité et la cohésion des familles et des communautés, ne sont pas considérés comme des richesses ; les économistes ne leur attribuent en effet aucune espèce de valeur. ..

La privation de ces non-bénéfices ne peut donc pas constituer un « coût » et les systèmes naturels qui les fournissent peuvent être détruits en toute impunité économique.

Parmi les économistes, même ceux qui voient toute l’absurdité de ce système comptable persistent à nier que la destruction de l’environnement soit problématique, car ils ont appris à penser que le marché, en conjonction avec la science, la technique et l’industrie, est capable de pallier toute « pénurie de ressources ». (n’est-ce point la position de Mr Allègre sur le réchauffement atmosphérique ? N.D.L.R.) (...)

On a recours au même argument, pour tenter de nous convaincre que la dégradation des terres agricoles n’est pas un problème. Pour nos économistes, elles ne sont qu’une « ressource » parmi d’autres. Un professeur d’université et économiste bien connu, spécialiste des questions agricoles, affirme avec insistance que les ressources naturelles ne jouent qu’un rôle relativement secondaire dans la création de la richesse des nations.(...)

Supposer une pénurie de celles-ci est une erreur qui vient d’une définition erronée selon eux de la disponibilité des ressources, en termes physiques plutôt qu’en termes économiques. En effet, estimer qu’une terre ne se prête pas à un usage agricole ne fait que refléter les conditions actuelles du marché. S’il y avait un réel besoin de terre, une injection suffisante de savoir scientifique, de technique et de capital la rendrait productive. (...) Voire...

Un principe de base de la vision écologique du monde est que les bienfaits véritables, et donc la richesse réelle, proviennent au contraire du bon fonctionnement du monde naturel et du cosmos.
Nos plus précieuses richesses sont le climat favorable et stable, es forêts, les savanes et les terres agricoles fertiles, les rivières et ruisseaux, les sources et réserves d’eau souterraines, les marais et récifs coralliens, les mers et océans et les myriades d’espèces vivantes qui les peuplent - voilà ce qu’il faut considérer comme notre véritable richesse.

Nos lointains ancêtres, qui vivaient de cette extraordinaire richesse sans la piller, sont fréquemment décrits comme pauvres et malheureux.
On les dépeint le plus souvent souffrant de malnutrition chronique, vivant en permanence au bord de la famine.
Rien n’est plus éloigné de la vérité.

L’inimaginable richesse biologique offerte par l’immense territoire que recouvrent maintenant les ÉtatsUnis est bien décrite par John Bakeless Dans les grandes plaines, où l’agriculture moderne a fait disparaître la plus grande partie de la végétation d’origine, et dont la couche d’humus subit une érosion si rapide que dans moins de trente ans il n’en restera plus que des pâturages appauvris, on voyait des prairies pleines de bisons qui défilaient en troupeaux des journées entières, des élans majestueux sur les rives des lacs, et des daims en tout lieu. La vigne sauvage couvrait une grande partie de la forêt orientale ; on trouvait des fruits sauvages de toutes sortes, des poissons en abondance dans les lacs et les rivières ; des huîtres de 25 centimètres de long ou plus en grappes énormes, que les heureux habitants de l’île de Manhattan n’avaient qu’à sortir des eaux claires devant leur porte, des langoustes de plus de 10 kilos, faciles à capturer ; les dindons sauvages étaient si nombreux que leur glouglou matinal était assourdissant ; les vols de pigeons voyageurs assombrissaient littéralement le ciel. Il y avait des coqs de bruyère, des faisans de la prairie, des canards de toutes espèces, des oies sauvages si intrépides qu’elles essayaient parfois d’attaquer les chasseurs.

Ce serait pousser les choses un peu loin que de vouloir nous faire croire que les habitants du Manhattan d’alors souffraient de malnutrition et de famine. Ils étaient au contraire certainement bien mieux nourris que sa population d’aujourd’hui. (...)

Il en serait de même pour l’Afrique... (...)Deux voyageurs français du XVIIIème siècle, Poncet et Brevedent, signalent dans la région de Gezira, au Soudan, aujourd’hui recouverte de champs de coton appauvris par l’érosion, « de belles forêts d’acacias en fleurs emplis de petits perroquets verts », et « des plaines fertiles et bien cultivées » ; le nom de cette région était le Pays de Dieu (Belad-Allah), « en raison de sa grande abondance ».

Au Kenya, où une population à croissance explosive doit maintenant se nourrir d’un environnement de plus en plus dégradé, les pénuries alimentaires étaient rares.

Au cours de leurs voyages dans cette région, les explorateurs et les commerçants arabes n’avaient aucune difficulté à se procurer de la nourriture. Les conquérants européens avaient en réalité brûlé les cultures qu’ils avaient rencontrées et réussissaient néanmoins à subsister sans importer de nourriture. Ils se procuraient par la force des excédents qu’ils n’auraient jamais pu obtenir s’ils n’avaient pas été disponibles.

Le Bengale, qui incluait l’actuel Bangladesh, devenu l’une des régions les plus surpeuplées et les plus misérables de la planète, passait lui aussi jadis pour un pays de cocagne. etc...etc... (...) ( on pourrait poursuivre cette longue énumération)

Désormais c’est notre appétit de biens matériels et de gadgets technologiques qui paraît insatiable.
De fait, c’est à leur possession que
nous évaluons généralement notre richesse et même notre bien être.
Il est sans conteste vrai qu’une grande quantité de biens matériels et de technologie nous sont aujourd’hui nécessaires ; pourtant cela n’est pas dû à un besoin intrinsèque, mais au fait que, dans les conditions de vie aberrantes qui sont les nôtres, nous jugeons ces biens indispensables pour satisfaire nos besoins biologiques, sociaux, spirituels et esthétiques - nos nouveaux besoins.

L’automobile était un luxe à l’époque où elle fut inventée. Mais, à partir du moment où chacun en possède une, il apparaît normal de parcourir des distances de plus en plus grandes pour se rendre au travail, conduire les enfants à l’école, faire ses achats au centre commercial ou aller se distraire. La voiture est devenu une nécessité.

Ce n’est pas la religion qui est l’opium du peuple, comme le déclarait Marx, mais le matérialisme. L’homme a toujours été spirituel La possession de biens matériels n’est sa préoccupation dominante que depuis très peu de temps. On peut même considérer ces biens matériels et techniques comme de vulgaires pots-de-vin versés en compensation de l’anéantissement systématique de la richesse véritable, qui survient immanquablement avec le développement économique, ou « progrès ».

Aucun produit humain, aussi perfectionné soit-il, ne peut soutenir la comparaison avec le produit naturel qu’il est censé remplacer. La raison en est que ce dernier doit satisfaire les innombrables besoins des systèmes plus petits qu’il contient, comme ceux des systèmes plus vastes dont il fait partie - tandis que les artefacts humains ne sont conçus qu’en fonction de quelques unes de ces exigences.

Un excellent exemple en est la tentative de substituer le lait de vache au lait maternel. Inutile de dire qu’on trouvera toujours des experts qui, sur la base d’une conception simpliste de la nutrition, garantiront la supériorité du premier, affirmant, par exemple, que le lait de vache est plus riche en protéines. Or, comme le remarque le nutritionniste Ross Hume Hall, un veau a des besoins en protéines plus élevés pour la bonne raison qu’il se développe plus vite qu’un bébé humain. Plus important encore, comme le soulignent S. H. Katz et M. V. Young , le lait de vache contient moins de matières grasses polyinsaturées - nécessaires à la formation des tissus cérébraux - que le lait maternel, parce que le cerveau du veau croît moins vite que celui du bébé. Pour des quantités d’autres raisons, le lait de vache est un piètre substitut du lait maternel. Les teneurs en calcium et en
phosphore du premier sont à peu près égales, ce qui convient mal au bébé, dont les besoins en calcium sont supérieurs. Sa teneur en sodium est trop forte, ce qui peut provoquer une hypertension chez l’enfant. La faible teneur en cuivre du lait de vache expliquerait la moindre absorption du fer, dont la déficience, ou anémie, est si fréquente chez les petits. Le lait humain a pour autre avantage de contenir une plus forte proportion d’acides gras à longue chaîne, qui favorisent le stockage et la conversion d’énergie chez le bébé.

En outre, le système gastro-intestinal de l’enfant nourri au sein est colonisé par la bactérie Lactobacillis bifidus. Le rôle de ce bacille semble largement sous-estimé. Sa présence serait essentielle à l’absorption des protéines et autres éléments nutritifs contenus dans le lait. Il y a, par ailleurs, de plus en plus lieu de penser que la relation intime entre la mère et l’enfant au cours de l’allaitement a un effet positif sur les capacités digestives du petit. Le lait maternel contribue aussi efficacement à l’immunisation de l’enfant face aux maladies. (...)

Tout comme le lait maternel, les forêts naturelles qui naguère recouvraient une grande partie des terres émergées du globe, les
forêts tropicales en particulier, font partie des produits de la nature dont nous ne pouvons pas nous passer.

La liste des services irremplaçables que nous rendent les forêts tropicales serait presque interminable. Grâce à leur système de racines complexe, elles maintiennent littéralement le sol en place et empêchent l’érosion, sur les pentes les plus escarpées. Même dans les forêts qui reçoivent jusqu’à 8 mètres de précipitations annuelles, l’eau qui s’écoule jusqu’aux rivières a la limpidité du cristal. Grâce à leurs systèmes de racines, la terre y est spongieuse, ce qui lui permet de retenir au maximum les eaux de pluie et, en même temps, de ne libérer qu’une fraction de l’eau qu’elles retiennent vers les rivières, et d’en réguler ainsi le débit. Une fois les forêts coupées et les racines détruites, la terre se durcit et n’est plus capable de retenir l’eau. La plus grande partie s’en écoule immédiatement dans les rivières - dont le lit envasé par l’érosion des collines déboisées remonte, en provoquant des inondations de plus en plus catastrophiques. Les nappes phréatiques baissent, les rivières se transforment en torrents qui ne coulent plus qu’à la saison des pluies, ruisseaux et sources sont taris.

Ces forêts offrent en outre l’habitat le plus parfait pour les êtres vivants - on estime qu’entre 50 et 80 % des espèces vivantes de la planète, c’est-à-dire des dizaines de millions d’entre elles, habitent dans les forêts tropicales. Même après être devenus agriculteurs sédentaires, les habitants de ces régions continuent de tirer la plus grande partie de leurs ressources alimentaires des forêts environnantes. Ils y trouvent aussi les matériaux nécessaires à la construction de leurs maisons ou de leurs huttes, à la fabrication de leurs objets quotidiens et de leurs outils, les herbes médicinales et les teintures végétales dont ils ont besoin - elles leur fournissent la base matérielle même de leur culture, qui se désagrège inévitablement lorsque les forêts disparaissent. Ces forêts constituent également un piège à gaz carbonique important, tout en produisant l’oxygène nécessaire à la respiration animale. (...) sans compter leur rôle dans la régulation de l’eau atmosphérique et par là même sur le refroidissement planétaire :l’humidité qui se transforme en nuages e absorbe une bonne partie de la chaleur solaire, créant ainsi une sorte de système de refroidissement .

Presque tous les parasites potentiels des plantes sont naturellement contrôlés. Les insectes pollinisent la majeure partie des légumes, des fruits, des baies et des fleurs. La végétation limite
les inondations, empêche l’érosion des sols, climatise l’atmosphère et agrémente les paysages. Les champignons et les microorganismes oeuvrent de concert sur les débris végétaux et les roches désagrégées pour produire l’humus. Les poissons commercialisés sont presque entièrement la production des écosystèmes naturels. Les écosystèmes recyclent la matière à travers les plantes vertes, les animaux et les décomposeurs en éliminant les déchets. Les organismes régulent le nitrate, l’ammoniaque et le méthane dans l’environnement. À l’échelle géologique du temps, la vie régule les quantités de gaz carbonique, d’oxygène et d’azote qui composent l’atmosphère. (...)

La région amazonienne était couverte de forêts tempérées luxuriantes où le gibier abondait, et regorgeait de toutes sortes de fruits sauvages, de baies, d’herbes et de racines. À marée basse, les coquillages sur les plages étaient si nombreux que selon un dicton des gens du lieu « Lorsque la mer se retire, la table est servie » ; et il n’y avait, affirmait-on, aucun besoin de construire des ponts sur les rivières, car on pouvait les traverser à dos de saumon. Sauf catastrophe totalement imprévue, comme l’arrivée de l’homme blanc, les Indiens jouissaient de toute cette richesse écologique gratuitement offerte par les processus autorégulateurs de 1’écosphère, et ce sans aucunement en hypothéquer l’avenir par des prélèvements excessifs. (...)

Edifiant non ?...

Passons à notre second texte ; si vous êtes fatigués n’hésitez pas à faire une pause méditative !

Tu me diras que j’ai tort de chanter
La révolution et la liberté
Que tout ça ne sert à rien
Que ce n’est pas encore pour demain
Et pourtant dans le monde
D’autre voix me répondent
Et pourtant dans le monde

Tu me diras que j’ai tort de rêver
En croyant vivre la réalité
Qu’il faut rester les yeux ouverts
Et regarder tout ce qui va de travers
Et pourtant dans le monde
D’autre voix me répondent
Et pourtant dans le monde

Tu me diras que j’ai tort de crier
Et de clamer mes quatre vérités
Qui vaut mieux se taire ou mentir
Surtout savoir garder le sourire
Et pourtant dans le monde
D’autre voix me répondent
Et pourtant dans le monde

Tu me diras que j’ai tort de parler
De l’amour comme s’il existait
Qu’il ne s’agit que d’un mirage
D’une illusion qui n’est plus de mon âge
Et pourtant dans le monde
D’autre voix me répondent
Et pourtant dans le monde

Tu me diras que j’ai tort ou raison
Ça ne me fera pas changer de chanson
Je te la donne comme elle est
Tu pourras en faire ce qui te plaît
Et pourtant dans le monde
D’autre voix me répondent
Et pourtant dans le monde

Et pourtant dans le monde
D’autre voix me répondent
Et pourtant dans le monde

Et pourtant dans le monde
D’autre voix me répondent
Et pourtant dans le monde

Et pourtant dans le monde
D’autre voix me répondent
Et pourtant dans le monde

Georges Moustaki

2) Jérôme Monod : Soyez réalistes ! Demandez l’impossible !

L’homme, d’abord,...

il n’est, et ne peut être, qu’un des éléments de la biocénose dont il fait partie. C’est un mammifère récolteur et prédateur parmi d’autres.

Ni le chasseur, ni le pêcheur, ni le ramasseur ne serait autre chose, à ce stade, et tant que leur nombre demeurera négligeable et leur technologie archaïque, qu’un des éléments, inter pares, de la biocénose, un des rouages, parmi tant d’autres, d’une réalité cosmologique dans laquelle l’homme va se découvrir directement inséré.

Mais le progrès technique s’est lentement affirmé et, à partir d’un certain degré de puissance, l’agression se développera dans de nombreux domaines auxquels la presse fait de plus en plus allusion. Personne ne saurait plus ignorer aujourd’hui l’étendue des dégâts déjà commis et l’ampleur des menaces à craindre pour l’avenir.

Les destructions anarchiques et insensées se poursuivent à un rythme accéléré malgré de timides règlements, trop souvent violés d’ailleurs par celui-là même qui est chargé de les faire observer.
Le jour n’est, hélas ! pas venu où l’extinction d’une espèce vivante sera tenue pour un délit aussi grave que la destruction d’un chef-d’oeuvre artistique. Le fait est d’ailleurs plus grave encore, évidemment, puisqu’on peut reconstruire un monument ou même refaire un tableau, mais qui rappellera à la vie le grand pingouin, le pigeon migrateur, le dodo ou le zèbre quagga ?

« Tu crois pouvoir écraser cette chenille ?
Bien, c’est fait : ce n’était pas difficile
Bon, maintenant, refais la chenille... »

Lanza del Vasto

Philippe Saint-Marc l’a fortement affirmé dans un livre lucide et courageux : « la politique économique suppose une métaphysique’ ». C’est l’évidence, mais le sait-on déjà chez les puissants du jour, responsables de l’avenir de la planète et de ses habitants ?

Les naturalistes, eux, ne l’ignorent pas : après Charles Elston, Marston Bates notait que trois ordres de considérations devaient inspirer nos relations avec la nature éthiques, esthétiques, utilitaires, avec l’intention de maintenir les diversités naturelles, ce qui est « morally the right thing to do ».

Ce qui implique l’acquisition d’une vision nouvelle du monde,
d’une morale nouvelle,
d’une conscience nouvelle.

Utopie ?
Rêverie ?
Je ne sais, mais une chose en tout cas demeure certaine :

ou l’homme acceptera la réconciliation avec la nature, et les responsabilités qu’elle implique,

ou bien il ira joyeusement engager sa race dans les plus graves périls.

Il faut donc à l’homme une éthique nouvelle ou, plus exactement, renouvelée, du moins s’il doit demeurer fidèle à sa vocation véritable et, ce faisant, écarter les menaces les plus graves que son activité désordonnée et imprudente a accumulées sur sa route. Faute de quoi, il renoncera à sa dignité d’homme : « Un système de valeurs morales construit sur la base du confort ou du bonheur individuel est tout juste suffisant pour un troupeau de bétail », disait Einstein.

La nécessité de parvenir à voir le combat pour l’environnement sous-tendu par des préoccupations morales se trouve d’ailleurs sans cesse plus nettement reconnue, mais rarement, il est vrai, du côté du pouvoir.(...)

Je me contenterai seulement de rappeler deux des plus importantes contributions à la création
d’une éthique fixant à l’homme des devoirs à l’égard de la nature vivante.

La première est, bien entendu, celle de Schopenhauer, l’un des très rares philosophes à avoir su intégrer le monde animal dans son système de morale.

Pour Schopenhauer, la maxime fondamentale serait : « Ne nuis à personne mais viens en aide à tous autant que tu le peux », qui
résume tout le principe de la morale.

Le fondement de toute éthique c’est la pitié, donc la sympathie, mouvement spontané où moi et non-moi se rejoignent et qui deviendra la source à la fois de la justice et de la charité, au sens fort, bien entendu, et paulinien de ce dernier mot : agape (caritas).

Il est évident que mis en pratique et appliqués aux relations de l’homme et de son milieu naturel, ces principes bouleverseraient le comportement des États comme celui des individus : la nature pourrait, enfin, guérir des maux et des blessures que nous lui infligeons sans scrupules. On peut lutter pour la conservation par intérêt, immédiat ou non (assurer la prospérité et la survie de l’humanité), mais c’est seulement quand l’entreprise reposera sur des exigences morales reconnues et adoptées pour règle de vie que la victoire sera définitive.

Le second exemple est, bien sûr, celui d’Albert Schweitzer, acceptant le principe du respect de la vie comme base de toute morale . La grande découverte (ou, plus exactement, re-découverte car la chose n’était neuve que dans l’Occident « chrétien ») c’était, bien entendu, que l’éthique, dépassant son cadre accoutumé mais limité - les relations d’homme à homme - allait, d’un coup, s’étendre à l’ensemble des êtres. On mesure les conséquences de ce principe et ce que deviendrait le monde s’il se voyait pris au sérieux, et résolument appliqué. Non seulement la non-violence deviendrait une loi morale à la fois individuelle et collective mais les ravages de nos économies de proie se verraient interrompus, une ère nouvelle commencerait, celle de la solidarité et de la guérison.

Si l’éthique du respect de la vie est née si tardivement en Europe, ailleurs, elle était connue depuis très longtemps. Que l’on songe aux religions de l’Orient, au jaïnisme, au bouddhisme, au taoïsme, etc. Un célèbre texte chinois du xve siècle, le Livre des récompenses et des peines, devance Albert Schweitzer de 500 ans avec des maximes comme celle-ci. : « Montrez-vous humains envers les animaux... Il faut aimer non seulement tous les hommes mais même tous les animaux... Quelque petits que soient un grand nombre d’entre eux, un même principe de vie les anime, tous sont attachés à l’existence, tous redoutent la mort... Il ne faut pas se livrer à cette barbarie qui porte certains hommes à les tuer... Ne faites pas le mal, même aux insectes, aux plantes et aux oeufs... »

Parmi les choses à éviter : « Lancer des flèches aux oiseaux, et chasser les quadrupèdes. Faire sortir les insectes de leurs trous, effrayer les oiseaux qui sont endormis dans les arbres... Boucher les trous des insectes, détruire les nids des oiseaux... Tuer les femelles qui portent, briser les neufs des oiseaux... »

Une moralité nouvelle ?

Oui et non tout à la fois

Non, d’abord, si l’on songe qu’au fond il pourrait s’agir bien plutôt d’appliquer enfin, dans la pratique, des règles morales connues depuis longtemps mais auxquelles les hommes n’ont jamais obéi qu’individuellement, et le plus souvent de façon très imparfaite et fragmentaire, mais jamais en groupe : les États, par exemple, n’ont pas de morale et n’ont jamais hésité devant le mensonge, la fourberie ou la violence.

Historiquement, l’essentiel des grands codes moraux de l’humanité se voit formulé de très bonne heure. En gros, avec les VIIe-VIe siècles av. J.-C., donc avec un âge moyen de 2 500 ans, on assiste à une floraison extraordinaire sans doute mais - et qui s’en étonnerait ?

- aussi convergente que des sentiers gravissant, chacun de son côté, une même montagne : et voici s’élevant coup sur coup comme les pièces successives d’un feu d’artifice éclatant en plein ciel : les Upanisads, Zarathoustra, le Tao de Lao Tseu, les prophètes pré - exiliques d’Israël, une religion de la non-violence (le jaïnisme de Mahavira) et le Sermon de Bénarès : celui sur la Montagne n’est que de cinq siècles plus jeune mais vieux déjà pour nous de quelque 2000 ans. En fait, depuis vingt et un siècles, les plus hautes expressions d’un idéal moral se trouvent déjà formulées et « théoriquement » connues : il ne reste « qu’à » les appliquer et à les traduire en actes.
On voit mal, en tous les cas, ce que, dans ce domaine, nous pourrions avoir la prétention d’inventer.

Mais ce qui précède ne satisfera personne car en réalité, il y a tout de même du nouveau.

Non pas, répétons le, que nous puissions nous imaginer appelés à « perfectionner » le Tao-Te King ou les Béatitudes, mais parce que notre propre tradition morale, judéo-chrétienne, premièrement a présenté, dans le domaine qui nous occupe, de trop évidentes lacunes et deuxièmement se trouve confrontée aujourd’hui à des problèmes nouveaux, créés par le développement anarchique d’une religion du progrès mécanique, du profit matériel, d’une technolâtrie finissant par tenir l’objet pour une fin en soi indépendamment de sa valeur humaine et de toute signification morale.

Le premier point n’exige guère de développements tant il est évident. Quel est en effet le postulat des trois grands monothéismes : judaïsme, christianisme, islam, sinon un anthropocentrisme radical, tenant l’homme pour le roi d’une création faite en quelque sorte pour lui seul et sur laquelle il va jouir d’un droit régalien sans réserves, celui de la soumettre à son usage et de la contraindre à le servir. D’un côté un propriétaire souverain titulaire du , de l’autre la propriété, animée ou inerte, mais identiquement soumise au bon plaisir du maître, taillable et corvéable à merci. (..)

Rien d’étonnant en tout cas que, partant de semblables prémisses, les religions du Livre n’aient envisagé les rapports de l’homme et de la nature que comme ceux de maître à esclave. Les théologies monothéistes se ressentent d’ailleurs jusqu’ici de ce mauvais départ et n’enseignent pas encore une éthique de la sympathie et du respect de la vie. Ce courant religieux d’utilitarisme et de matérialisme pratique allait d’ailleurs se voir rejoint et fortifié par un cartésianisme mécaniste, théoricien de l’animal-machine. (...)

Une seconde religion, en effet, celle du scientisme matérialiste et du progrès technique, s’est développée à partir du XVIIe siècle au point d’être devenue aujourd’hui la doctrine incontestée des Etats modernes, et d’ailleurs quel que soit leur régime économique : capitalisme et socialisme demeurent, avec des nuances sans doute, fondamentalement d’accord dans la pratique d’une mystique de la production, de l’exploitation des ressources naturelles.

Si d’un côté la Genèse autorise l‘exploitation de la terre, de l’autre c’est le marxisme qui entonne un hymne prométhéen à la domination d’un Homo soi disant sapiens destiné à transformer la nature sous toutes ses formes : les finalités pourront être différentes, la pratique demeure très comparable.

Marculesco se demande à ce sujet si le marxisme ne serait « qu’un rejeton à peine hétérodoxe » de la théologie judéo-chrétienne et il poursuit : « Est-ce l’idée de l’homme maître-de-la-nature, de l’unicité de l’homme, mandataire de Dieu, de l’anthropocentrisme qui est une conséquence de ce prétendu type théologique, qui ont amené les désastres qui nous menacent ?

La bombe atomique serait-elle une conséquence funeste mais prévisible d’une attitude qui conçoit la conquête, la domination, la maîtrise par l’homme de tout ce qui n’est pas lui, comme une loi fondamentale ? »

Remarques auxquelles fait écho le philosophe Paul Ricoeur : « La mythologie productiviste est-elle inscrite directement dans le socialisme et commune à tous les régimes connus ?... Rien ne dit que le phénomène cancéreux de croissance galopante de la technologie puisse être aisément jugulé et qu’un "socialisme à visage humain", comme on dit, soit en état de maîtriser les forces déchaînées de la technologie. »

On est souvent surpris de constater à quel point le dogme de la nature « propriété » de l’homme a marqué la pensée occidentale.
Qu’un forestier puisse déclarer que la forêt a besoin de l’homme, c’est qu’il ne songe qu’à la forêt jardinée, exploitée, source de profit et oublie la vraie forêt, celle qui est encore autonome et libre. Mais on s’étonnera de trouver sous la plume d’un ardent défenseur du milieu naturel cet aphorisme : « La Nature n’a de sens que par l’homme, c’est pour lui qu’elle existe... » Ici encore, on n’a sans doute songé qu’à la nature domestiquée, peignée, asservie de nos paysages occidentaux : il en existe encore, Dieu merci, bien d’autres.

Toutefois, si les morales traditionnelles n’ont en général pas voulu - ou pas su ? - découvrir la solidarité qui unit entre eux tous les êtres vivants, elles vont se trouver, volens nolens, confrontées tout de même, et par le jeu de l’activité humaine, aux problèmes qu’elles avaient cru pouvoir durablement ignorer.
En effet, le moteur emballé de l’industrialisation, panacée universelle, le libéralisme matérialiste du « laisser-faire », le culte de l’argent, une technocratie finissant par se prendre pour un but en soi, l’identification du seul progrès véritable, celui des comportements moraux et des finalités supérieures, avec celui du PNB tenu pour une mesure valable du degré d’évolution d’un pays, cent autres préjugés, erreurs ou hérésies, devaient bientôt porter leurs fruits, leurs fruits empoisonnés.

On le voit assez aujourd’hui et à l’ampleur des dégâts déjà commis, et à celle des menaces nouvelles pesant désormais, chaque jour aggravées, sur la planète, et aussi, il faut bien le reconnaître, à la notoire insuffisance des réactions de l’opinion comme de l’Etat devant la montée des périls.

Philippe Saint-Marc n’hésite pas à le proclamer : « Ce dont la Nature a le plus besoin, c’est d’une politique nouvelle, d’un refus de laisser notre terre mourir pour le profit.
Pour éviter la catastrophe, il faudra ralentir fortement l’expansion de la population... Mais cela ne suffira pas.
La croissance économique, beaucoup plus rapide que la croissance démographique, continuera à aggraver les nuisances jusqu’au point de rupture psychique et physique, si nous ne transformons pas fondamentalement l’orientation du développement.
Il n’y a pas de solution à la crise de l’environnement, si l’on ne change pas de système économique en substituant au libéralisme matérialiste un humanisme socialiste, au culte du veau d’or l’idéal d’un progrès de l’homme, au "laisser-faire" la direction de l’Etat, au nationalisme le mondialisme. »

Oui, mais qui écoutera la voix du prophète, risquant une fois de plus de crier « dans le désert » ?
Qui osera, par-delà les chatoyantes fascinations de l’apparence et de l’illusion, par-delà les séductions du confort ou les tentations de l’intérêt, découvrir les vrais problèmes, ceux que ne résoudront qu’un choix réfléchi et courageux : pour ou contre « l’homme et la Nature », plus que jamais inséparables ?

Car en face des dangers sans cesse croissants qui le menacent, l’homme ne se sauvera pas seul.

Ou bien, se découvrant enfin solidaire de l’ensemble du monde vivant, il acceptera la réconciliation qui s’impose et renoncera à ses cruels orgueils,
ou bien il ira tout droit, à bord du convoi dont il ne contrôle déjà plus la course, à une catastrophe où il risque d’entraîner, avec l’apprenti sorcier puni de sa déraison, d’autres êtres, eux bien innocents des apocalypses, nucléaires ou non, qui déjà rougeoient sur l’horizon.

A la croisée des chemins : le choix des finalités

Deux jeunes auteurs soucieux de voir les biens non matériels intégrés enfin à leur tour dans la notion d’économie, jusqu’ici toute quantitative, n ’ hésitent pas a affirmer que « la finalité économique n’est pas la sécrétion du plus mais l’avènement du mieux’ », et à conclure : « Il faut choisir : voulons-nous une économie de destruction ou une économie de création ? L’être ou l’avoir ? »

Ils posent ainsi un problème majeur et qui sera, cela va sans dire, moral, puisque l’économique, ici, « intègre en soi la réalisation d’une fin éthique ».

Rien de plus, mais rien de moins, bien que l’attitude soit encore très répandue qui veut limiter à l’utilité les raisons qu’a l’homme de défendre la nature.
On en retrouve parfois la trace jusque chez certains conservationnistes estimant par exemple que « la conservation est une philosophie qui préconise l’utilisation rationnelle des ressources dans l’intérêt du public », définition dont les défauts et les limitations sautent aux yeux, et tout à fait typique d’un certain anthropocentrisme courant.

Pour beaucoup, la seule justification d’une défense de la nature contre les excès d’une activité humaine incontrôlée, sauvage et, parfois, cruelle reste donc l’utilité. On se place alors sur le seul terrain de l’économie pour n’accepter que ce qui se révèle, comme on dit, « rentable », que ce qui se vend ou s’achète, que ce qui paye...

Mais l’Homo economicus est-il tout l’homme ?,
comme si seuls comptaient le quantifiable, le mesurable, le pesable, le vendable,
comme si le domaine de la qualité était devenu négligeable et pour certains même, à la limite, méprisable ?

On comprend donc Sir Julian Huxley déclarant qu’il préférait au terme de « ressources » naturelles celui de « valeurs », de façon précisément à empêcher « conservation » de devenir synonyme de « matériellement profitable », risque dont on voit tout le danger car, si l’on accepte de protéger la forêt uniquement parce qu’elle produit du bois, quelles raisons de la protéger le jour où le bois serait devenu sans utilisation pratique ?

Ce qui signifie que le problème des relations entre l’homme et son milieu reste, avant tout, un problème de choix et de finalités.

Il ne faut pas avoir peur des mots, même au risque de s’attirer la réprobation des sages et des habiles. La solution de problèmes qui intéressent tout l’avenir de l’humanité, et sans doute même son existence, est bien loin de n’être que technique, d’autant plus que les progrès matériels sont trop souvent l’objet d’applications diaboliques, destinées, par exemple, à tuer mieux, de plus loin et en plus grande quantité, objectifs qui, eux, se voient beaucoup plus substantiellement financés que la lutte contre la maladie, la misère ou la faim.

On en revient toujours au problème central, celui d’une option morale à effectuer et par conséquent d’une philosophie à adopter, d’un choix portant sur la fin de la destinée humaine.

Que voulons-nous, que devons-nous vouloir ?

Posséder de plus en plus (et « être possédés » !), augmenter notre puissance (matérielle !) et multiplier nos « gadgets » ?

ou viser à un accroissement de l’être, à l’hominisation véritable seule en mesure de nous arracher aux barbaries ancestrales et de rendre enfin possible notre réconciliation avec la nature ?

Continuer à « sacrifier le bonheur » au profit et à la puissance, à rester « un homme vide aux mains pleines’ », à justifier la définition de Thoreau : « improved means to unimproved ends » ?

Ou bien, tandis qu’il en est temps encore, peut-être, bifurquer hardiment, courageusement, sans arrière-pensée, dans l’autre direction, celle qui fait passer l’homme avant le profit, la croissance spirituelle avant celle du PNB, le bonheur vrai avant la religion de la production ?

Je n’ignore pas que l’antithèse du « plus » et du « mieux » n’est pas admise de tous : mais quand M. le président-directeur général d’ une grande compagnie pétrolière affirme par exemple que c’est un « faux problème », on n’est pas obligé d’accepter une vue aussi optimiste, et l’on préférera conserver une liberté de jugement bien nécessaire à une heure où l’on voit tant de puissants et notoires pollueurs se convertir, au moins en paroles, à la protection de la nature et même, à l’occasion, la subventionner.

L’opposition du « plus » et du « mieux » n’est pas nouvelle et on lui découvrirait sans peine une dimension historique si on lui superpose celle que décrivait Gutkind’ entre les deux types de relations I-Thou et I-It, le second caractérisant le monde moderne industrialisé, ou celle qui pour Servier sépare civilisations traditionnelle et occidentale : la première admet un monde-en-moi et un moi-dans-le-monde, la seconde sépare moi et non-moi (monde).

On a dit : « la barbarie c’est s’éloigner de la nature ». Il faudra donc y revenir, et d’autant plus qu’il s’agit d’une double exigence, puisqu’il importe à la fois, par une acceptation réfléchie de l’unité des choses et des êtres, de guérir les maux d’aujourd’hui et de prévenir
ceux de demain.

Quand l’archevêque de Montréal, Mgr Paul Grégoire, écrivait : « Le problème de l’environnement passe par le coeur de l’homme », il rejoint, par une convergence absolument naturelle et significative, le célèbre écologiste américain Paul B. Sears qui avait en 1969 le courage d’en convenir : « La protection de nos ressources pour en tirer le plus grand bénéfice, tant actuel que futur, et la santé de l’écosystème dont nous faisons partie, ne dépendra pas seulement de notre nombre, mais de ce que nous savons, croyons, pensons ou éprouvons. Le résultat se verra déterminé par les valeurs qui donnent sa forme à notre culture. »

Le scientisme est en train de rejoindre la vaine religion du « Progrès » dans les vitrines du musée historique. Ce qu’on a appelé déjà la « révolution écologique » - et qui pourrait bien annoncer et préfigurer une ère post-industrielle risquant d’ailleurs de s’ouvrir avant que les chantres officiels de la technique et du « développement » n’aient renoncé à l’orthodoxie régnante - dépasse, et de loin, les problèmes journaliers, techniquement solubles dès que l’on acceptera d’y mettre le prix, des pollutions industrielles.
Il s’agit d’une autre dimension que peu d’esprits acceptent encore de découvrir, il s’agit, comme l’a montré récemment Fournier, de la substitution d’un système de base à un autre, celui de la « vie » à celui de la « raison »

« Bref, il s’agit de passer d’une échelle de valeurs à une autre... On assiste à l’écroulement du système du critère de référence "raison" et à son remplacement par le critère de référence "vie".

La crise écologique c’est bien autre chose que "la pollution", problème marginal appelant des solutions appropriées.

La raison ne pouvait constituer, à elle seule, ni un moyen ni un but, c’est-à-dire qu’elle ne pouvait fournir de base matérielle ni spirituelle viable... Le critère "raison" se dévalue, le critère "vie" hérite de la cote’. »

On approche peut-être, on approche sans doute ici du coeur de la question qui nous préoccupe. L’adoption du respect de la vie d’une part comme fondement possible d’une morale capable de renouveler les rapports homme-nature, le passage, d’autre part, plus ou moins rapide, mais apparemment inéluctable si du moins la survie du naked ape doit être assurée, du centre de gravité « raison » au centre de gravité « vie », ces deux mouvements convergents, encore que jusqu’ici non concertés, seront-ils capables d’entraîner dans le comportement des summoprimates les bouleversements qui s’imposent ?

On doit le souhaiter car l’alternative se précise chaque jour :

ou « une morale à la mesure de notre puissance » (Robert Hainard) et une révolution éthique à penser, puis à faire triompher, ou l’implacable montée des périls,

ou une moralité résolument neuve, ou du moins foncièrement réorientée, et la bataille gagnée de la « révolution contre l’absurde » (J. Madaule, 1971),

ou la victoire, et cette fois définitive, de l’inhumain.

« Utopie ! » vont s’écrier les « sages », les réalistes, les partisans de l’ordre établi, d’ailleurs singulièrement illogiques quand ils célèbrent à grands flonflons tous les 14 juillet l’assaut et l’occupation d’une prison nationale, crime qui se verrait aujourd’hui sévèrement puni par la Cour de sûreté de l’Etat...

« Vous êtes des utopistes, des rêveurs, des naïfs, des irresponsables... Et de quoi, au fond, vous mêlez-vous ? »

N’ont-ils pas en effet à leur solde une légion de techniciens, d’ingénieurs, de politiciens, de notables de tout poil, prêts à « démontrer » que le pouvoir a raison, a toujours raison, même quand il ose engager l’avenir de l’homme sans oser consulter les principaux intéressés, et même pas le parlement ?

Donc, nous serons des « utopistes »...

Et l’on croira avoir tout dit, et clos le débat.

Mais, messieurs, y avez-vous seulement songé ? Cette « utopie », qui vous rassure en rejetant nos espoirs, et nos exigences, dans les fumées d’un vain rêve ne risquant pas de menacer vos profitables opérations, est-elle bien l’irréalisable ou seulement l’irréalisé ?

Ce qui ne sera jamais, ou ce qui - si nous sommes fidèles et résolus - sera tôt ou tard, et préfigure dès aujourd’hui le monde réconcilié, pacifié, enfin humanisé, enfin vraiment « civilisé » de demain,
un monde où ministres et diplomates ne mentiront plus,
où la police ne sera plus au-dessus des lois,
où les casernes, inutiles, se verront transformées en musées,
où aucun hymne national ne se terminera plus par un couplet raciste et un appel au meurtre,
où les bêtes des mers, des forêts et des champs vivront en paix,
où l’arbre fera reculer le béton,
où l’argent et le profit ne seront plus la base même de la société.

J’entends le rire des puissants du jour, des Hinterwelter du vocabulaire nietzschéen, les « hallucinés de l’arrière-monde » : je l’entends, mais je ne l’écoute pas.

Il y a, au seuil de l’ère écologique, mieux à faire, plus urgent, plus efficace.
Par exemple accepter désormais, pour tout résumer d’un mot, l’un de ceux qu’avaient criés les murs de mai 1968 :

« Soyez réalistes, demandez l’impossible ! »

À regarder le monde s’agiter et paraître
En habit d’imposture et de supercherie
On peut être mendiant et orgueilleux de l’être
Porter ses guenilles sans en être appauvri

L’humour n’a pas de rang il traîne dans la rue
Avec la dérision pour compagne fidèle
La force est impuissante devant les mains nues
De ceux qui savent rire encore et de plus belle

On voit sur le trottoir des maîtres philosophes
Qui n’ont jamais rien lu mais qui ont tout compris
On voit dans le ruisseau des filles qui vous offrent
Un instant qui ressemble à mille et une nuits

Il y a des enfants rois que le soleil couronne
Même si leurs palais ne sont que des taudis
Ils vivent en seigneurs dans une Babylone
Aux jardins suspendus de légumes et des fruits

À l’heure où tous les bruits de la ville se taisent
Un verre de thé noir à l’ombre d’un café
Un peu d’herbe qui brûle sur un feu de braise
Le paradis perdu est enfin retrouvé

À regarder le monde s’agiter et paraître
En habit d’imposture et de supercherie
On peut être mendiant et orgueilleux de l’être
Porter ses guenilles sans être appauvri.

*

Je déclare l’état de bonheur permanent
Et le droit de chacun à tous les privilèges
Je dis que la souffrance est chose sacrilège
Quand il y a pour tous des roses et du pain blanc

Je conteste la légitimité des guerres
La justice qui tue et la mort qui punit
Les consciences qui dorment au fond de leur lit
La civilisation au bras des mercenaires

Je regarde mourir ce siècle vieillissant
Un monde différent renaîtra de ses cendres
Mais il ne suffit plus simplement de l’attendre
Je l’ai trop attendu je le veux à présent

Que ma femme soit belle à chaque heure du jour
Sans avoir à se dissimuler sous le fard
Et qu’il ne soit plus dit de remettre à plus tard
L’envie que j’ai d’elle et de lui faire l’amour

Que nos fils soient des hommes non pas des adultes
Et qu’ils soient ce que nous voulions être jadis
Que nous soyons frères camarades et complices
Au lieu d’être deux générations qui s’insultent

Que nos pères puissent enfin s’émanciper
Et qu’ils prennent le temps de caresser leur femme
Après toute une vie de sueur et de larmes
Et des entre-deux-guerres qui n’étaient pas la paix

Je déclare l’état de bonheur permanent
Sans que ce soit des mots avec de la musique
Sans attendre que viennent les temps messianiques
Sans que ce soit voté dans aucun parlement

Je dis que désormais nous serons responsables
Nous ne rendrons de compte à personne et à rien
Et nous transformerons le hasard en destin
Seuls à bord et sans maître et sans dieu et sans diable

Et si tu veux venir passe la passerelle
Il y a de la place pour tous et pour chacun
Mais il nous reste à faire encore du chemin
Pour aller voir briller une étoile nouvelle

Je déclare l’état de bonheur permanent

*

Je voudrais rendre grâce a celui qui peut-être
A été mon premier et mon unique maître
Un philosophe mort voici quelques décades
Mort de son propre choix ni trop vieux ni malade

Il n’était pas de ceux qui entre dans l’histoire
Nous sommes peu nombreux à servir sa mémoire
Il ne se posait pas en saint ou en prophète
Mais cherchait avant nous le bonheur et la fête

Il rêvait d’une vie que l’on prend par la taille
Sans avoir à la gagner comme une bataille
Nous disait que la terre était pleine de fruits
Et de pain et d’amour et que c’était gratuit

Il parlait de ne plus jamais plier l’échine
Ni de se prosterner devant une machine
Il souhaitait pour les générations futures
De ne souffrir jamais d’aucune courbature

Sans vouloir enseigner sa parole était claire
En cela peut-être elle est révolutionnaire
Je voudrais rendre grâce à ce maître en sagesse
Qui ne nous arrivait ni d’Orient ni de Grèce

Je voudrais rendre grâce à ce maître en sagesse
Qui ne demandait que le droit à la paresse...

Georges Moustaki


Voilà cette série de méditations est terminée. Merci d’avoir été si nombreux à la suivre...

Vous pouvez y participer

- soit en écrivant çi dessous

- soit à rmite@free.fr

Je vous écrirai pour la semaine sainte et Jess vous donnera de nos nouvelles ...et de nos projets...

Bonne fin de Carême et MERCI !

ff+


[1le terme est lié d’ailleurs à la sexualité... nous en reparlerons mais si vous êtes impatient lisez à ce sujet Odon Vallet : Petite grammaire de l’érotisme divin chez Albin Michel

[2éditions du Rocher

[3paru chez Grasset

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