Bulletin de l’Ermitage

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Violences urbaines

mardi 8 novembre 2005, par frere francois

12 jours d’émeutes
le mépris d’élus traitant ceux qui n’en peuvent plus de racaille et souhaitant les "nettoyer au Karcher"
14000 véhicules incendiés
3600 arrestations
des écoles, des supermarchés... quelques églises s’embrasent
des pouvoirs spéciaux fascisant
un couvre-feu typique des régimes totalitaires...

la banlieue se manifeste au grand jour !

Pour de nombreux somnolents élus, souvent chrétiens c’est une surprise...
Coooomment très chèèrr ?... le cocon douillet de la société matérialiste qui nous va si bien et qui nous conduit douillettement au au tombeau dans un espace rythmé par des repas "coupe-ennuis"... quelques plaisirs fugitifs, beaucoup de fausses certitudes et encore plus de soumission ne conduirait-il plus tout le monde vers le paradis des nantis ?

Qu’on nous laisse dormir en paix !
nous nous savons... chassons ces "étrangers ! impolis !"

Le bon peuple s’interroge ... et craint pour ses économies...
ou ses vacances au ski de Noël...ou aux iles vierges...

comment vais-je faire mon tiercé ce WE ?
et pourrai-je suivre la suite de star academy ?

Même les évêques qui pensaient oublier la morosité de la toussaint et les directives du dernier synode en passant quelques jours de synécure à Lourdes n’en reviennent pas ... et sentant menacer leur fond de commerce ou flairant un bon coup de
récupération possible pour une fois s’expriment [1]

certes...certes... un bel effort mais ce ne sont que des mots nous pouvons nous interroger sur leur sincérité ... sur ce que l’on peut discerner comme un combat d’arrière garde et une tentative de récupération habile dont l’Eglise est coutumière...

mais plus encore... interrogeons nous...
et notamment sur l’absence des "chrétiens"... et de discours chrétiens depuis plus de 30 ans sur ces thèmes... pourtant cher au Nazaréen

- on peut s’interroger aussi quand depuis plus de 10 ans on refuse l’hébergement aux sans papiers dans les églises... et que l’on en appelle à la police pour les déloger... et sur la surdi mudité des Eglises sur ces problèmes et leur inaction... ne serait-ce que pour reloger ceux qui sont dehors...
et son appui tacites aux hégémonies de la terre

- sur l’absence de L’Eglise depuis plus de 25 ans dans les barres HLM...(à part le père Gilbert)...

- on peut s’interroger sur l’absence de tout dialogue des chrétiens avec l’Islam...

- on peut s’interroger sur le fait que les musulmans ne peuvent pas encore fêter dignement leurs fêtes ( comme l’Aïd el Fitr ( fin de ramadan par exemple) qui est
l’équivalent de Noël... et l’absence de participation chrétienne...

- on peut s’interroger quand les seules réponses d’une société de vieux mâles nantis envers sa jeunesse sont l’envoi de ses escouades de mercenaires armés et de ses
couvres feux...

- on peut s’interroger plus globalement sur le fait que la plus part des élus ou des responsables ignorent tout de cette jeunesse...
qu’il ne s’établisse aucun dialogue aucune écoute, aucun échange fraternel, ni aucun soucis d’aide d’intégration véritable ( ce qui suppose chacun de ne pas s’enferrer dans ses certitudes et de se remettre en question ) mais qu’à la place ce ne sont que mépris et incantations à suivre un modèle économique dont on sait quelles joies et quelles inégalités il procure !!!

On propose à des jeunes des soins palliatifs, des animations anesthésiantes, des psychologies pour des malades qu’ils ne sont pas...

non ! la jeunesse et la différence ne sont pas des maladies !

les malades sont ceux qui veulent le statut quo et l’immobilisme... pour leurs petites affaires...et qui fautes d’idées sont déjà morts dans l’accumulation de leurs tripes...

au curatif , à l’intégration on préfère le palliatif... pour que ça se tienne tranquille sans trop de casse... et jusqu’aux prochaines élections !

alors messieurs et mitrés... et les autres... qui vous referrez d’un certain Message sortez de vos sépulcres, interrogez
vous de quel côté aurait été le Nazaréen... à Lourdes ou contre le préservatif ?
...ou sur les trottoirs de banlieue avec les jeunes qui souffrent ?
en excluant autour des eucharisties ?
...ou accueillant tous quel qu’il soit à une même table ?

surtout ceux qui viennent d’arriver ?

Mais chacun sait que l’Eglise [2]

a depuis des lustres choisi d’appuyer les gens d’argent et de pouvoir...c’est un choix

mais qu’elle ne se lamente plus... et ne joue plus la grande hypocrite effarouchée !

le christianisme est vide ... jamais plus que maintenant on ne l’a autant remarqué... car comme disait Dylan le monde et les temps changent... même si hélas le christianisme et l’occident sont restés...et devenus une coquille vide...

Où que vous soyez, accourez braves gens
L’eau commence à monter, soyez plus clairvoyants
Admettez que bientôt vous serez submergés
Et que si vous valez la peine d’être sauvés
Il est temps maintenant d’apprendre à nager
Car le monde et les temps changent.
Et vous les gens de lettres dont la plume est d’or
Ouvrez tout grands vos yeux car il est temps encore
La roue de la fortune est en train de tourner
Et nul ne sait encore où elle va s’arrêter
Les perdants d’hier vont peut-être gagner
Car le monde et les temps changent
Vous les pères et les mères de tous les pays
Ne critiquez plus car vous n’avez pas compris
Vos enfants ne sont plus sous votre autorité
Sur vos routes anciennes les pavés sont usés
Marchez sur les nouvelles ou bien restez cachés
Car le monde et les temps changent.
Messieurs les députés, écoutez maintenant
N’encombrez plus le hall de propos dissonants
Si vous n’avancez pas, vous serez dépassés
Car les fenêtres craquent et les murs vont tomber
C’est la grande bataille qui va se livrer
Car le monde et les temps changent
Et le sort et les dés maintenant sont jetés
Car le présent bientôt sera déjà passé
Un peu plus chaque jour l’ordre est bouleversé
Ceux qui attendent encore vont bientôt arriver
Les premiers d’aujourd’hui demain seront les derniers
Car le monde et les temps changent.
Bob Dylan  [3]

.

La violence est un appel désespéré...puissent les chrétiens avoir des oreilles pour entendre !

on n’éteint jamais la violence par la force qui a des oreilles entende ! [4]


"Les Misérables" d’Hugo est consultable à cette adresse http://www.livresse.com/Livres-enligne/lesmiserables/010101.shtml


[1"Les évêques de France ont exprimé samedi leur "vive préoccupation" face aux violences urbaines et jugé que "la répression et l’incitation à la peur collective" n’étaient "pas une réponse à la hauteur de ces tensions dramatiques de notre société".

"Réunis à Lourdes en assemblée plénière, les évêques de France expriment leur vive préoccupation devant les actes de violence et de destruction que connaissent depuis quelques jours plusieurs de nos grandes agglomérations",

selon une déclaration du président de la Conférence des évêques de France, l’archevêque de Bordeaux Mgr Jean-Pierre Ricard.

"La répression et l’incitation à la peur collective ne sont pas une réponse à la hauteur de ces tensions dramatiques de notre société", écrit-il. "Il est vital d’ouvrir à ces nouvelles générations, souvent en mal d’espoir, un avenir
de liberté, de dignité et de respect de l’autre".

"Beaucoup ne baissent pas les bras", souligne Mg Ricard, "les écoles, les diverses instances de formation, les éducateurs, les animateurs sociaux doivent se sentir soutenus par nous tous".

Il est souligné dans cette déclaration "tout le travail fait au quotidien par bien des associations et des institutions afin de créer des liens de solidarité pour un vivre ensemble fraternel" et rappelé "combien peut être précieuse la présence de petites communautés de religieuses dans les cités".

Les images dans les médias des affrontements entre groupes de jeunes et forces de l’ordre "donnent à ces événements un fort retentissement dans l’opinion publique et créent des méfiances entre les différentes composantes de la population".

"Nous devons nous interroger sur ce qui peut engendrer de telles spirales de violence dans nos grands ensembles", poursuit Mgr Ricard en évoquant "l’urbanisation récente, les difficultés de l’emploi pour les jeunes, l’instabilité dans la vie familiale".

[2Les évêques de France disposeront d’ici un an d’une Maison à Paris, symbole de
la réorganisation des services de l’épiscopat français, ont expliqué samedi les responsables du projet.

Cette Maison de la Conférence des évêques de France, dont le principe a été arrêté en 2003, "donnera une visibilité à l’Eglise de France", a déclaré à la presse Mgr Olivier de Berranger, évêque de Saint-Denis. Elle permettra
également de faire des économies avec la mise en place de services communs.

L’investissement représente au total 35 millions d’euros, dont 17,3 millions pour l’achat d’un immeuble avenue de Breteuil, dans le centre de Paris, qui appartenait aux soeurs du Cénacle, a précisé Mgr Laurent Ulrich, évêque de
Chambéry, Maurienne et Tarentaise. Le financement est assuré notamment par la
cession de biens immobiliers et les apports des diocèses, ainsi que des dons.

Les travaux de rénovation de cet immeuble, construit en 1927 et doté d’une chapelle, devraient être achevés en novembre 2006. Le site, avec 5.000 m2 de surface utile, accueillera quelque 170 postes de travail et regroupera les
services de la Conférence des évêques jusqu’à présent répartis sur une vingtaine de lieux différents dans Paris avec un peu plus de 200 postes.

Il sera doté d’un amphithéâtre de 150 places, de douze salles de réunion et d’un centre de documentation avec plus de 10.000 ouvrages. !!!...bref on voit où va l’argent...quand à la pauvreté elle n’est plus semble-t-il comme la charité une vertu ecclésiale...la nouvelle évangélisation certainement...paaa !?...

[3Voici le texte original en anglais qui est plus parlant

THE TIMES THEY ARE A-CHANGIN’

Come gather ‘round people
Wherever you roam,
And admit that the waters
Around you have grown.
And accept it that soon
You’ll be drenched to the bone,
If your time to you
Is worth saving
Then you better start swimming
Or you’ll sink like a stone,
For the times they are a-changin’ !

Come writers and critics
Who prophesize with your pen,
And keep your eyes wide
The chance won’t come again.
And don’t speak too soon
For the wheel’s still in spin,
And there’s no telling who
That it’s naming
For the loser now
Will be later to win
For the times they are a-changin’.

Come senators, congressmen
Please heed the call,
Don’t stand in the doorway
Don’t block up the hall.
For he that gets hurt
Will be he who has stalled.
There’s a battle outside
And it’s raging
It’ll soon shake your windows
And rattle your walls
For the times they are a-changin’.

Come mothers and fathers,
Throughout the land
And don’t criticize
What you can’t understand.
Your sons and your daughters
Are beyond your command,
Your old road is
Rapidly aging.
Please get out of the new one
If you can’t lend your hand,
For the times they are a-changin’.

The line it is drawn
The curse it is cast,
The slow one now will
Later be fast.
As the present now
Will later be past
The order is rapidly fading.
And the first one now
Will later be last
For the times they are a-changin’.

Bob Dylan

[4Ces événements me font penser inexorablement aux événements de 1830...qui virent la destitution de Charles X successeur de Louis XVIII et son remplacement par Louis -Philippe...et plus spécialement le 5 juin 1832 et la révolte du Faubourg St Antoine si magnifiquement mis en scène par Victor-Hugo dans les misérables ...il faudrait relire...en voici queslques extraits

"" Il y a l’émeute, et il y a l’insurrection ; ce sont deux colères ; l’une a tort, l’autre a droit. Dans les états démocratiques, les seuls fondés en justice, il arrive quelquefois que la fraction usurpe ; alors le tout se lève, et la nécessaire revendication de son droit peut aller jusqu’à la prise d’armes. Dans toutes les questions qui ressortissent à la souveraineté collective, la guerre du tout contre la fraction est insurrection, l’attaque de la fraction contre le tout est émeute ; selon que les Tuileries contiennent le roi ou contiennent la Convention, elles sont justement ou injustement attaquées. Le même canon braqué contre la foule a tort le 10 août et raison le 14 vendémiaire. Apparence semblable, fond différent ; les Suisses défendent le faux, Bonaparte défend le vrai. Ce que le suffrage universel a fait dans sa liberté et dans sa souveraineté, ne peut être défait par la rue. De même dans les choses de pure civilisation ; l’instinct des masses, hier clairvoyant, peut demain être trouble. La même furie est légitime contre Terray et absurde contre Turgot. Les bris de machines, les pillages d’entrepôts, les ruptures de rails, les démolitions de docks, les fausses routes des multitudes, les dénis de justice du peuple au progrès, Ramus assassiné par les écoliers, Rousseau chassé de Suisse à coups de pierre, c’est l’émeute. Israël contre Moïse, Athènes contre Phocion, Rome contre Scipion, c’est l’émeute ; Paris contre la Bastille, c’est l’insurrection. Les soldats contre Alexandre, les matelots contre Christophe Colomb, c’est la même révolte ; révolte impie ; pourquoi ?

C’est qu’Alexandre fait pour l’Asie avec l’épée ce que Christophe Colomb fait pour l’Amérique avec la boussole ; Alexandre, comme Colomb, trouve un monde. Ces dons d’un monde à la civilisation sont de tels accroissements de lumière que toute résistance, là, est coupable. Quelquefois le peuple se fausse fidélité à lui-même. La foule est traître au peuple. Est-il, par exemple, rien de plus étrange que cette longue et sanglante protestation des faux saulniers, légitime révolte chronique, qui, au moment décisif, au jour du salut, à l’heure de la victoire populaire, épouse le trône, tourne chouannerie, et d’insurrection contre se fait émeute pour ! Sombres chefs-d’oeuvre de l’ignorance ! Le faux saulnier échappe aux potences royales, et, un reste de corde au cou, arbore la cocarde blanche. Mort aux gabelles accouche de Vive le roi. Tueurs de la Saint-Barthélemy, égorgeurs de Septembre, massacreurs d’Avignon, assassins de Coligny, assassins de madame de Lamballe, assassins de Brune, miquelets, verdets, cadenettes, compagnons de Jéhu, chevaliers du brassard, voilà l’émeute. La Vendée est une grande émeute catholique.

Le bruit du droit en mouvement se reconnaît, et il ne sort pas toujours du tremblement des masses bouleversées ; il y a des rages folles, il y a des cloches fêlées ; tous les tocsins ne sonnent pas le son du bronze. Le branle des passions et des ignorances est autre que la secousse du progrès. Levez-vous, soit, mais pour grandir. Montrez-moi de quel côté vous allez. Il n’y a d’insurrection qu’en avant. Toute autre levée est mauvaise. Tout pas violent en arrière est émeute ; reculer est une voie de fait contre le genre humain. L’insurrection est l’accès de fureur de la vérité ; les pavés que l’insurrection remue jettent l’étincelle du droit. Ces pavés ne laissent à l’émeute que leur boue. Danton contre Louis XVI, c’est l’insurrection ; Hébert contre Danton, c’est l’émeute.

De là vient que, si l’insurrection, dans des cas donnés, peut être, comme a dit Lafayette, le plus saint des devoirs, l’émeute peut être le plus fatal des attentats.

Il y a aussi quelque différence dans l’intensité de calorique ; l’insurrection est souvent volcan, l’émeute est souvent feu de paille.

La révolte, nous l’avons dit, est quelquefois dans le pouvoir. Polignac est un émeutier ; Camille Desmoulins est un gouvernant.

Parfois, insurrection, c’est résurrection.

La solution de tout par le suffrage universel étant un fait absolument moderne, et toute l’histoire antérieure à ce fait étant, depuis quatre mille ans, remplie du droit violé et de la souffrance des peuples, chaque époque de l’histoire apporte avec elle la protestation qui lui est possible. Sous les Césars, il n’y avait pas d’insurrection, mais il y avait Juvénal.

Le facit indignatio remplace les Gracques.

Sous les Césars il y a l’exilé de Syène ; il y a aussi l’homme des Annales.

Nous ne parlons pas de l’immense exilé de Pathmos qui, lui aussi, accable le monde réel d’une protestation au nom du monde idéal, fait de la vision une satire énorme, et jette sur Rome-Ninive, sur Rome-Babylone, sur Rome-Sodome, la flamboyante réverbération de l’Apocalypse.

Jean sur son rocher, c’est le sphinx sur son piédestal ; on peut ne pas le comprendre ; c’est un juif, et c’est de l’hébreu ; mais l’homme qui écrit les Annales est un latin ; disons mieux, c’est un romain.

Comme les Nérons règnent à la manière noire, ils doivent être peints de même. Le travail au burin tout seul serait pâle ; il faut verser dans l’entaille une prose concentrée qui morde.

Les despotes sont pour quelque chose dans les penseurs. Parole enchaînée, c’est parole terrible. L’écrivain double et triple son style quand le silence est imposé par un maître au peuple. Il sort de ce silence une certaine plénitude mystérieuse qui filtre et se fige en airain dans la pensée. La compression dans l’histoire produit la concision dans l’historien. La solidité granitique de telle prose célèbre n’est autre chose qu’un tassement fait par le tyran.

La tyrannie contraint l’écrivain à des rétrécissements de diamètre qui sont des accroissements de force. La période cicéronienne, à peine suffisante sur Verrès, s’émousserait sur Caligula. Moins d’envergure dans la phrase, plus d’intensité dans le coup. Tacite pense à bras raccourci.

L’honnêteté d’un grand coeur, condensée en justice et en vérité, foudroie.

Soit dit en passant, il est à remarquer que Tacite n’est pas historiquement superposé à César. Les Tibères lui sont réservés. César et Tacite sont deux phénomènes successifs dont la rencontre semble mystérieusement évitée par celui qui, dans la mise en scène des siècles, règle les entrées et les sorties. César est grand, Tacite est grand ; Dieu épargne ces deux grandeurs en ne les heurtant pas l’une contre l’autre. Le justicier, frappant César, pourrait frapper trop, et être injuste. Dieu ne veut pas. Les grandes guerres d’Afrique et d’Espagne, les pirates de Cilicie détruits, la civilisation introduite en Gaule, en Bretagne, en Germanie, toute cette gloire couvre le Rubicon. Il y a là une sorte de délicatesse de la justice divine, hésitant à lâcher sur l’usurpateur illustre l’historien formidable, faisant à César grâce de Tacite, et accordant les circonstances atténuantes au génie.

Certes, le despotisme reste le despotisme, même sous le despote de génie. Il y a corruption sous les tyrans illustres, mais la peste morale est plus hideuse encore sous les tyrans infâmes. Dans Ces règnes-là rien ne voile la honte ; et les faiseurs d’exemples, Tacite comme Juvénal, soufflettent plus utilement, en présence du genre humain, cette ignominie sans réplique.

Rome sent plus mauvais sous Vitellius que sous Sylla. Sous Claude et sous Domitien, il y a une difformité de bassesse correspondante à la laideur du tyran. La vilenie des esclaves est un produit direct du despote ; un miasme s’exhale de ces consciences croupies où se reflète le maître ; les pouvoirs publics sont immondes ; les coeurs sont petits, les consciences sont plates, les âmes sont punaises ; cela est ainsi sous Caracalla, cela est ainsi sous Commode, cela est ainsi sous Héliogabale, tandis qu’il rie sort du sénat romain sous César que l’odeur de fiente propre aux aires d’aigle.

De là la venue, en apparence tardive, des Tacite et des Juvénal ; c’est à l’heure de l’évidence que le démonstrateur paraît.

Mais Juvénal et Tacite, de même qu’Isaïe aux temps bibliques, de même que Dante au moyen âge, c’est l’homme ; l’émeute et l’insurrection, c’est la multitude, qui tantôt a tort, tantôt a raison.

Dans les cas les plus généraux, l’émeute sort d’un fait matériel ; l’insurrection est toujours un phénomène moral.

L’émeute, C’est Masaniello ; l’insurrection, c’est Spartacus. L’insurrection confine à l’esprit, l’émeute à l’estomac. Gaster s’irrite ; mais Gaster, certes, n’a pas toujours tort. Dans les questions de famine, l’émeute, Buzançais, par exemple, a un point de départ vrai, pathétique et juste. Pourtant elle reste émeute. Pourquoi ? c’est qu’ayant raison au fond, elle a eu tort dans la forme. Farouche, quoique ayant droit, violente, quoique forte, elle a frappé au hasard ; elle a marché comme l’éléphant aveugle, en écrasant ; elle a laissé derrière elle des cadavres de vieillards, de femmes et d’enfants ; elle a versé, sans savoir pourquoi, le sang des inoffensifs et des innocents. Nourrir le peuple est un bon but, le massacrer est un mauvais moyen.

Toutes les protestations armées, même les plus légitimes, même le 10 août, même le 14 juillet, débutent par le même trouble. Avant que le droit se dégage, il y a tumulte et écume. Au commencement l’insurrection est émeute, de même que le fleuve est torrent. Ordinairement elle aboutit à cet océan : révolution. Quelquefois pourtant, venue de ces hautes montagnes qui dominent l’horizon moral, la justice, la sagesse, la raison, le droit, faite de la plus pure neige de l’idéal, après une longue chute de roche en roche, après avoir reflété le ciel dans sa transparence et s’être grossie de cent affluents dans la majestueuse allure du triomphe, l’insurrection se perd tout à coup dans quelque fondrière bourgeoise, comme le Rhin dans un marais.

Tout ceci est du passé, l’avenir est autre. Le suffrage universel a cela d’admirable qu’il dissout l’émeute dans son principe, et qu’en donnant le vote à l’insurrection, il lui ôte l’arme. L’évanouissement des guerres, de la guerre des rues comme de la guerre des frontières, tel est l’inévitable progrès. Quel que soit aujourd’hui, la paix, c’est Demain.

Du reste, insurrection, émeute, en quoi la première diffère de la seconde, le bourgeois, proprement dit, connaît peu ces nuances. Pour lui tout est sédition, rébellion pure et simple, révolte du dogue contre le maître, essai de morsure qu’il faut punir de la chaîne et de la niche, aboiement, jappement ; jusqu’au jour où la tête du chien, grossie tout à coup, s’ébauche vaguement dans l’ombre en face de lion.

Alors le bourgeois crie : Vive le peuple !

Cette explication donnée, qu’est-ce pour l’histoire que le mouvement de juin 1832 ? est-ce une émeute ? est-ce une insurrection ?

C’est une insurrection.

Il pourra nous arriver, dans cette mise en scène d’un événement redoutable, de dire parfois l’émeute, mais seulement pour qualifier les faits de surface, et en maintenant toujours la distinction entre la forme émeute et le fond insurrection.

Ce mouvement de 1832 a eu, dans son explosion rapide et dans son extinction lugubre, tant de grandeur que ceux-là mêmes qui n’y voient qu’une émeute n’en parlent pas sans respect. Pour eux, c’est comme un reste de 1830. Les imaginations émues, disent-ils, ne se calment pas en un jour. Une révolution ne se coupe pas à pic. Elle a toujours nécessairement quelques ondulations avant de revenir à l’état de paix comme une montagne en redescendant vers la plaine. Il n’y a point d’Alpes sans Jura, ni de Pyrénées sans Asturies.

Cette crise pathétique de l’histoire contemporaine que la mémoire des Parisiens appelle l’époque des émeutes, est à coup sûr une heure caractéristique parmi les heures orageuses de ce siècle.

Un dernier mot avant d’entrer dans le récit.

Les faits qui vont être racontés appartiennent à cette réalité dramatique et vivante que l’historien néglige quelquefois, faute de temps et d’espace. Là pourtant, nous y insistons, là est la vie, la palpitation, le frémissement humain. Les petits détails, nous croyons l’avoir dit, sont, pour ainsi parler, le feuillage des grands événements et se perdent dans les lointains de l’histoire. L’époque dite des émeutes abonde en détails de ce genre. Les instructions judiciaires, par d’autres raisons que l’histoire, n’ont pas tout révélé, ni peut-être tout approfondi. Nous allons donc mettre en lumière, parmi les particularités connues et publiées, des choses qu’on n’a point sues, des faits sur lesquels a passé l’oubli des uns, la mort des autres. La plupart des acteurs de ces scènes gigantesques ont disparu ; dès le lendemain ils se taisaient ; mais ce que nous raconterons, nous pourrons dire : nous l’avons vu. Nous changerons quelques noms, car l’histoire raconte et ne dénonce pas, mais nous peindrons des choses vraies. Dans les conditions du livre que nous écrivons, nous ne montrerons qu’un côté et qu’un épisode, et à coup sûr le moins connu, des journées des 5 et 6 juin 1832 ; mais nous ferons en sorte que le lecteur entrevoie, sous le sombre voile que nous allons soulever, la figure réelle de cette effrayante aventure publique.

A entendre cette école : « Les émeutes qui compliquèrent le fait de 1830 ôtèrent à ce grand événement une partie de sa pureté. La révolution de Juillet avait été un beau coup de vent populaire, brusquement suivi du ciel bleu. Elles firent reparaître le ciel nébuleux. Elles firent dégénérer en querelle cette révolution d’abord si remarquable par l’unanimité. Dans la révolution de Juillet, comme dans tout progrès par saccades, il y avait eu des fractures secrètes ; l’émeute les rendit sensibles. On put dire : Ah ! ceci est cassé. Après la révolution de Juillet, on ne sentait que la délivrance ; après les émeutes, on sentit la catastrophe.

« Toute émeute ferme les boutiques, déprime le fonds, consterne la bourse, suspend le commerce, entrave les affaires, précipite les faillites ; plus d’argent ; les fortunes privées inquiètes, le crédit public ébranlé, l’industrie déconcertée, les capitaux reculant, le travail au rabais, partout la peur ; des contre-coups dans toutes les villes. De là des gouffres. On a calculé que le premier jour d’émeute coûte à la France vingt millions, le deuxième quarante, le troisième soixante. Une émeute de trois jours coûte cent vingt millions, c’est-à-dire, à ne voir que le résultat financier, équivaut à un désastre, naufrage ou bataille perdue, qui anéantirait une flotte de soixante vaisseaux de ligne.

« Sans doute, historiquement, les émeutes eurent leur beauté ; la guerre des pavés n’est pas moins grandiose et pas moins pathétique que la guerre des buissons ; dans l’une il y a l’âme des forêts, dans l’autre le coeur des villes ; l’une a Jean Chouan, l’autre a Jeanne. Les émeutes éclairèrent en rouge, mais splendidement, toutes les saillies les plus originales du caractère parisien, la générosité, le dévouement, la gaîté orageuse, les étudiants prouvant que la bravoure fait partie de l’intelligence, la garde nationale inébranlable, des bivouacs de boutiquiers, des forteresses de gamins, le mépris de la mort chez des passants. Ecoles et légions se heurtaient. Après tout, entre les combattants, il n’y avait qu’une différence d’âge ; c’est la même race ; ce sont les mêmes hommes stoïques qui meurent à vingt ans pour leurs idées, à quarante ans pour leurs familles. L’armée, toujours triste dans les guerres civiles, opposait la prudence à l’audace. Les émeutes, en même temps qu’elles manifestèrent l’intrépidité populaire, firent l’éducation du courage bourgeois.

« C’est bien. Mais tout cela vaut-il le sang versé ? Et au sang versé ajoutez l’avenir assombri, le progrès compromis, l’inquiétude parmi les meilleurs, les libéraux honnêtes désespérant, l’absolutisme étranger heureux de ces blessures faites à la révolution par elle-même, les vaincus de 1830 triomphant, et disant : Nous l’avions bien dit ! Ajoutez Paris grandi peut-être, mais à coup sûr la France diminuée. Ajoutez, car il faut tout dire, les massacres qui déshonoraient trop souvent la victoire de l’ordre devenu féroce sur la liberté devenue folle. Somme toute, les émeutes ont été funestes. »

Ainsi parle cet à peu près de sagesse dont la bourgeoisie, cet à peu près de peuple, se contente si volontiers.

Quant à nous, nous rejetons ce mot trop large et par conséquent trop commode : les émeutes. Entre un mouvement populaire et un mouvement populaire, nous distinguons. Nous ne nous demandons pas si une émeute coûte autant qu’une bataille. D’abord pourquoi une bataille ? Ici la question de la guerre surgit. La guerre est-elle moins fléau que l’émeute n’est calamité ? Et puis, toutes les émeutes sont-elles calamités ? Et quand le 14 juillet coûterait cent vingt millions ? L’établissement de Philippe V en Espagne a coûté à la France deux milliards. Même à prix égal, nous préférerions le 14 juillet. D’ailleurs nous repoussons ces chiffres, qui semblent des raisons et qui ne sont que des mots. Une émeute étant donnée, nous l’examinons en elle-même. Dans tout ce que dit l’objection doctrinaire exposée plus haut, il n’est question que de l’effet, nous cherchons la cause.

(....)

Il rampait à plat ventre, galopait à quatre pattes, prenait son panier aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d’un mort à l’autre, et vidait la giberne ou a cartouchière comme un singe ouvre une voix.

De la barricade, dont il était encore assez près, on n’osait lui crier de revenir, de peur d’appeler l’attention sur lui.
Sur un cadavre, qui était un caporal, il trouva une poire à poudre.

- Pour la soif, dit-il, en la mettant dans sa poche.
À force d’aller en avant, il parvint au point où le brouillard de la fusillade devenait transparent. (...)

Au moment où Gavroche débarrassait de ses cartouches un sergent gisant près d’une borne, une balle frappa le cadavre.

- Fichtre ! dit Gavroche. Voilà qu’on me tue mes morts.
Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de lui. Une troisième renversa son panier.

Gavroche regarda et vit que cela venait de la banlieue.
Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, l’oeil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il chanta :

On est laid à Nanterre,
C’est la faute à Voltaire,
Et bête à Palaiseau,
C’est la faute à Rousseau.

Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les cartouches qui en étaient tombées et, avançant vers la fusillade, alla dépouiller une autre giberne. Là une quatrième balle le manqua encore.

Gavroche chanta :
Je ne suis pas notaire,
C’est la faute à Voltaire,
Je suis un oiseau,
C’est la faute à Rousseau.

Une cinquième balle ne réussit qu’à tirer de lui un troisième couplet :

Joie est mon caractère,
C’est la faute à Voltaire,
Misère est mon trousseau,
C’est la faute à Rousseau.

Cela continua ainsi quelque temps. Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l’air de s’amuser beaucoup.
C’était le moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes nationaux et les soldats riaient en l’ajustant. (...)

Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit par atteindre l’enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s’affaisa. Toute la barricade poussa un cri ; assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en l’air, regarda du côté d’où était venu le coup, et se mit à chanter :

Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à ...

Il n’acheva point. Une seconde balle du même tireur l’arrêta court. Cette fois il s’abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait de s’envoler.

Messages

  • en accord ( ce n’est pas toujours) avec vous !)Mais vous que faites-vous ?
    Aide aux prisonniers ? ATD Quart Monde, Vie avec les plus pauvres ? Aumonerie en hopital psy, etc.., etc... Ou ne faites-vous que dénoncer, encore avec des mots

    Fraternellement

    • Merci de votre petit mot...

      Votre question est assez indiscrète : outre le fait de dénoncer (ce que peu de chrétiens ont fait jusqu’à présent) le manque de respect et le recours aux méthodes franquistes je ne fais que vivre avec... et c’est cela qui est le plus important.

      Depuis mon retour du Japon et à l’exception de l’année dernière ( à cause de Jess) je vis en ermite urbain quelque part dans la banlieue de Lyon...dans ces grands ensembles et quartiers si décriés.

      Certes personne ne sais que je suis ermite mais ma porte est ouverte : une lettre à rédiger, une tasse de thé quand cela ne va pas on qu’on a le coeur lourd, un sourire, une poignée de main, un peu d’herbe à partager, des devoirs à faire , une visite à l’hopital ou à la maternité, la demande d’un coup de main, un silence et un clin d’oeil complice... quand ce n’est pas un peu de sentiment à donner pour permettre de se sentir accepté...la participation aux fêtes...quelques mots échangés dans l’allée ... voire une caution à donner auprès des "autorités" aveugles...
      je vis de cette richesse et jamais il ne me viendrait de dire ce qui a été dit ou fait ces derniers jours....qui sont des paroles irresponsables de la part d’élus !

      L’occident agit à l’inverse des principes dont il se vante, le christianisme aussi .

      Le respect est pour moi la chose la plus importante dans la vie : que ce soit pour l’immigré, les dictateur, le pédophile , le sérial killer, la mère qui tue son enfant... TOUS sont avant toute chose des hommes ou des femmes que je respecte dans leur différence et essaye de comprendre ... et de ne pas juger ou de catégoriser de malades ou de déviants...
      tous produits d’une société qui se dit avancée et libérale !!!... et que ne songe qu’à produire et exploiter... à normaliser...
      pourquoi ?...pour qui ? n’y aurait-i point d’autres modèles ?
      ...et que dire de la violence que porte en son sein le capitalisme et le libéralisme dans sa compétition sauvage...spécialement quand les pays émergeants arrivent à relever la tête ?

      Être là, s’imprégner, témoigner , participer en frères de terre et d’humanité n’est-ce pas cela le christianisme ?

      Passez un bon WE

      bien fraternellement

      ff+