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L’Être de la Guha (26)

L’ombre recousue

mardi 10 mai 2005, par frere francois

Mardi 10 Mai 2005

Je me souviens quand j’ai vu Peter Pan quand j’étais petit..
tout ce à quoi moi je pensais
c’est au moment où Peter Pan est assis immobile
pendant que Wendy prend une aiguille bien pointue
et coud avec solicitude et peut-être amour son ombre à ses pieds(...)
Je suis pendu là (...)
Les voix saignent encore à mes oreilles
je regarde mon ombre dense comme la silhouette à la craie d’un gosse assassiné
et je prie...
Une autre tranche peut-être...
rien qu’une autre...
la séparera de moi pour toujours...
(Le livre de Jérémie de J.T. Leroy Edition Denoël ) [1]

En exergue cette semaine cet extrait du roman de J.T. Leroy : "Le livre de Jérémie" ( rien à voir avec la Bible !...quoique...) qui est remarquable de vérité mais très...très dur ( à la limite du supportable) et que je ne recommande pas aux âmes sensibles car il accumule toute une serie de maltraitances , leurs causes et les façons de réagir de l’enfant ; il est je crois autobiographique : je rassure tout le monde le cas de Jess ne va heureusement pas jusque là !...mais il y a de ça... et Jess qui a lu le livre et vu le film s’est senti compris (enfin !) et en a tiré un grand profit... pour s’assumer et se dire... d’ailleurs il vous en parlera lui même quand il ira mieux.

Bref...

Une longue semaine
Une semaine de reconstruction et de convalescence
Une semaine où Jess ne voulait plus voir personne
et ne pouvait plus manger

Une semaine de promenades , de jeux aussi...où Jess a peu à peu recommencé à vivre...

Par les caresses, puis la guitare d’abord, puis la peinture...et maintenant les mots...

Je redoutais les effets somatiques collatéraux...ils furent limités : pas de fièvre, ni de ganglions...seuls quelques vomissements, les inévitables nausées...des sueurs et autres eaux nocturnes...
et des nuits blanches...pas bien grave !...car compensées par des longues siestes au soleil...

L’oeil redevient brillant, les cheveux recommencent à luire et le bronzage contraste le tout accentuant les délicieuses taches de rousseur de son nez retroussé

Et tout va mieux : Jess m’a même demandé triomphant si je voulais l’accompagner porter les œufs à la ferme du bas...puis dimanche prochain voir nono...

Pour tous les curieux officiellement Jess a eu une entorse...

Les larmes lui viennent toujours quand il cherche à s’exprimer ...
il ne le fait encore que par poême... entre deux sanglots et reniflements
il sait que ça l’aide à se reconstruire...

Je ne lui ai pas encore dit que nombreux étaient ceux qui lui avaient écrit... pour le consoler ou l’encourager...je vous en remercie TOUS ...et quand il me semblera assez fort pour le supporter je lui donnerai vos lettres...pour l’instant il veut rester une ombre anonyme...

Nous devrions nous absenter bientôt si la voiture est réparée...et Jess aussi...
Cette semaine la méditation sera encore un poême de lui, j’avoue que je n’ai pas eu à coeur de poursuivre celle de Dürckheim qui devrait venir la semaine prochaine. Promis !

Je voulais aussi vous remercier sincèrement de votre présence si nombreuse depuis la semaine dernière et de votre soutien...

Cela me va, nous va droit au coeur. MERCI !

A la prochaine peut-être ?

Jess et Francois ermites en Vercors

.

Merci Titus
Toi t’as pas coupé le fil
T’as pas trahi comme tous les autres
ta petite pute pleine de sida
Mais lentement , prudement et délicatement
tu as su regarder, comprendre et tirer le fil
Qu’on avait mis entre nous
Et doucement, progressivement, affectueusement
me ramener dans tes bras
et accepté de me prendre sur tes genoux ...
Quand je flotte en dehors de mon corps
Ça fait comme quand je revenais d’un trip
Quand maman me mettait du speed dans mon coca
Ou comme quand j’ai trop juté
Ou quand je me réveille à l’hosto
Je vois des gens qui me parlent et me regardent
Je me vois allongé
Mais ne me sens pas concerné
Je me demande qui c’est celui-là
Et tout contact, tout retour avec la réalité
me fait mal à en crever
Défoncé
J’ai ma réalité
J’ai mal à La réalité
mais cette réalité me rattrape toujours
Alors j’ai envie de dégueuler
J’ai envie de gerber tout ce qui m’entoure et fuir
Tous ces souvenirs, ces cauchemars
Toutes mes maladies,traitements, tous mes coups reçus
Faire une vidange complète par le haut et le bas
Mais les secousses des spasmes font si mal
Quand les larmes s’épuisent
Dans un demi sommeil douloureux je m’enlise puis je sombre
Apaisé mais si las !
Ce sont tes paumes chaudes que j’ai reconnu en premier Titus...
Après avoir senti ton regard dans celui de maman
Tes mains calleuses, humides ,pleines de sensations électriques
qui me font du bien partout !
J’ai reconnu quand t’as passé ta main sous les cheveux de ma nuque
pour la caresser tendrement
Ça me fait toujours des frissons partout
Avant que tu m’embrasse...
Alors moi aussi j’ai osé passer mon bras dans la tiédeur de tes cheveux
Juste entre eux et ton cou ,
surle petit passage de tes épaules
Là où la peau est la plus satinée
J’ai calé la pliure de mon coude pour m’accrocher
Et caresser ton dos juste entre tes épaules
Là où c’est lisse et plat
Un jour tu m’as dit que tu aimais bien ça...
J’aime bien te faire du bien à toi mon Titus
Ca me soulage de te faire du bien
J’ai senti alors que je pouvais rechausser mon sac de peau
Qui m’emprisonne, qui m’empoisonne
Et m’empêche d’être moi
Mais qui comme un scaphandre de cosmonaute m’est nécessaire
pour survivre et respirer dans ce monde là
Pour éviter les regards,
se protéger des coups de dents
des coups de griffes
Toutes ces douleurs métalliques et froides,
dures et electriques
pleines de courants qui font mal profond
Les mains de Titus m’ont rechaussé
Il sait où cela frotte le plus
Il sait placer des cales d’ouate douce
Là où ça irrite et suinte
Là où c’est le plus sensible
Là où ça fait le plus mal !
Il me connaît bien Titus
P’tête qu’il a vécu la même chose un jour ?
Puis il a fallu du temps pour se réhabituer à la chemise dure qui gratte
renouer et resserer les lacets cassés,
poser les sparadraps décollés
et puis un a un recoudre les fils...
Ça prend du temps...
ça prendra encore du temps...
Au début il s’est contenté de faire vibrer le dos
Puis le do de la guitare sur mon ventre
Puis sa voix s’est mise à fredonner sur ma joue
J’ai reconnu la chaleur et l’odeur de son souffle
Ca m’a chatouillé
Comme quand il faisait froid cet hivers
Comme quand maman elle me chantait la poule grise
Certains soirs où j’pouvais pas dormir
Trop excité ou trop battu
Alors moi aussi je me suis mis à fredonner...
Ça fait du bien de chanter...
Ca vide le trop plein, ça cautérise
C’est mieux que de vomir !
Et puis il a pris mes doigts
et a tracé devant moi une ligne de couleur orange et chaude
Puis un bleu profond, énigmatique, de ceux que j’aime tant
Comme la couleur de ses yeux
Comme ceux de maman
On peut y nager et s’y perdre
Mais il manquait du vert...du gris,une tache de marron ... et du noir !
Alors j’ai eu envie d’ouvrir de nouveau la petite boite de couleurs
Les étaler pour faire croire que la vie est belle
En la coloriant...
Alors j’ai pu redessiner sans pleurer
Et ça fait du bien de dessiner pour se dire
Et réinventer la vie...
Maintenant on a serré assez de lacets
Pour que j’ai la force d’avancer debout dans mon armure
Pour avoir la force de descendre en le tenant par la main à la ferme du bas
Porter les œufs de mes poulettes
Qu’il a soigné quand je pouvais plus
Même si je dois mettre encore un bonnet sur mes yeux et mes oreilles
Et me contenter d’un sourire factice
Ca prend du temps pour reprendre le jeu de l’apparence
Et de la vie en société
De se reconstruire une image que les autres soient prêts à accepter
Seul Titus sait qui je suis vraiment...
moi même je veux pas savoir
Je supporterai pas
Mais je sais que Dimanche j’irai avec lui voir nono
avec Igor au village du bas
Je sais maintenant qu’Il est plus qu’un jumeau...
C’est un vrai siamois
Je sais que si l’un de nous deux disparaissait un jour,
l’autre ne pourrait pas survivre
Peut-on vivre avec la moitié de soi ?
Le fil ne se rompra donc jamais
Pour l’éternité il existe
Comme celui qui existe avec maman...
Alors d’un coup je me suis dit qu’il fallait pas seulement survivre
Mais qu’il fallait vivre
Même si c’est pas pour moi
Mais pour lui
pour elle
pour eux
Pour ne pas recommencer la bêtise
Faite avec maman M’aëlle
Quand j’étais trop petit...
J’étais trop petit pour lui dire et comprendre
qu’elle était comme Titus est maintenant
un morceau de moi...
Jess

- Merci à toi petit...


Un ermite tient un "livre de bord"...pourquoi ne pas le partager ?... le message placé dans le bidon qui sert de boite aux lettres au bas du vieux chemin...le long de la route, vous parviendra toutes les semaines avec un certain décalage...et vous pourrez même me répondre...


[1J. T. Leroy , Le livre de Jérémie Traduit de l’américain par J. et J.R. Etienne éditions Denoël pour commander ce livre au profit de l’ermitage cliquer sur ce lien un film remarquable a été tiré de ce livre réalisé par Asia Argento : "The Hearth is Deceitfull above all things" ou le "livre de Jérémie" en version française avec les jumeaux Sprouse, Peter Fonda etc...il n’est disponible en dvd qu’en version italienne actuellement sur des sites de vente italiens et sous le titre " Ingannevole e’il cuore Piu’ di Ogni Cosa , suivre ce lien présenté à Cannes l’année dernière ,nous avons eu la chance de le voir cet hivers à la grande ville et comptons en faire un article avec Jess très prochainement

Messages

  • Cher François,

    J’espère que votre amour pour Jess ira jusqu’à lui trouver des copains de son âge et l’aidera à s’ouvrir vers l’extérieur. Pour se construire, il a sans doute besoin de votre affection, tendresse, présence, etc.., mais pas uniquement. Vivre le présent comme vous le faites n’empêche pas une certaine préparation de l’avenir. Elle vous obligera sans doute à quitter votre "statut d’ermite" pour autre chose. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Etre vous prêt à renoncer à votre solitude pour la vie de celui que vous aimez ?
    C’est pourtant là , maintenant que vous êtes attendu !!

    fraternellement

    François

    • Jacqueline Kelen dans un livre intéressant commander en cliquant içi : " L’Esprit de solitude paru chez Albin Michel se fait témoin des voies escarpées et solitaires où l’on se retrouve toujours seule à affronter son adversaire intérieur. Tel est son credo, à contre-courant de notre société grégaire, celui d’une femme vouée à la voie de la précarité assumée

      « Solitaire, donc, quoique bien entourée et riche d’amitiés.
      Solitaire comme un défi à la banalité, comme un refus de se résigner.
      Solitaire pour continuer à m’aventurer, pour honorer la précarité humaine et ne pas démériter de l’Esprit.
      Sauvage, émerveillée ou poignardée, je me tiens en solitude comme au seuil de l’immensité.
      La souffrance n’est point absente,
      elle creuse même davantage puisque tout dans ce climat prend intensité.

      Mais justement,
      si dans cet état. je me sens bien plus vivante qu’en la compagnie des autres,
      c’est parce que toute sensation, toute soif, toute pensée s’y trouvent avivées,
      aiguisées jusqu’à un point extrême.

      J’aime ce danger, cette radicalité :
      le véritable artiste évolue sans filet, au péril de son existence et sans attendre d’applaudissements.

      La voie solitaire n’apporte ni gloire ni consolation, aussi vaut-elle plus qu’une autre d’être tentée.
      C’est la voie fulgurante de tout être impatient d’absolu dont l’apparent orgueil s’avoue si proche de l’anéantissement suprême ;
      ou la voie sèche de l’alchimie : breve , au creuset, nais infiniment. risquée.

      Ils sont seuls, les grands passants de la Terre et les grandes amoureuses, seuls comme Jésus au mont des Oliviers, comme Hallâj se proclamant, la
      Vérité dans l’ ivresse d’un soir d’été, comme Don Quichotte incendiant de rêves et de poésie la lugubre plaine de la Manche, comme Juliette confiante et ensommeillée dans son tombeau.
      Non pas tant, incompris ou rejetés par leurs contemporains que singuliers et entiers dans leur aventure. »

      Tout ça pour vous dire François que le monde ne peut plus rien pour Jess...
      qui peut bien sûr continuer à vivre biologiquement...il le fait...pour les autres...
      mais à jamais il a vu l’incapacité des hommes à l’accepter à l’aider en vérité... parce qu’incapables de descendre là jusqu’où il se trouvait lui ...là où "ils" l’y avaient placé...
      alors il s’est construit sous les coups, calmé aux produits illicites, réinventé un monde signifiant pour lui avec ce que la société acceptait de lui...et demandé ce qui lui valait d’être si différent de ce que les "autres" semblaient être autorisés à vivre... pour être conforme avec la "normalité"...qui d’ailleurs ne les rendait pas heureux pour autant...

      Pour que cela ne soit pas cela supposerait de la part de la société d’assumer ses bavures, de ne pas exorciser ses peurs... de ne pas sacraliser ses manquements... de ne pas se leurrer dans un conformisme qui n’existe nulle part...de ne pas se rêver un monde mais d’agir en acceptant tout ceux qu’elle met au monde où qu’elle formate sans se poser de questions...bref sans exclure, sans modéliser, sans idéaliser...

      La solitude ça n’existe pas !...crie le chanteur...ou ça existe pour tous...je connais des artistes adulés et harrassés à longueur de journées qui sont les plus seuls du monde...et des ermites commes nous qui n’avons jamais été plus proches du coeur des gens...ni si nombreux si j’en crois vos lettres...

      simplement au travers Jess j’ai redécouvert un monde, une littérature,un cinéma...un mal d’être et de vivre des jeunes de notre temps , un mode dont les "bienpensants " se fichent...ou se contentent de cautériser... de traiter à coup de cellules psy...ou d’assistances sociales...en attendant quoi ?

      S’est-on interrogé sur le pourquoi des rave party et de leur succès ?...sur la progression du taux de suicide...ou de la drogue chez les jeunes ?

      Posons les vraies questions..et osons les vraies réponses ! ...même si elles conduisent à vivre en solitaires !

      très fraternelle Pentecôte

      ff+

    • Tout ce que vous dites me touche ! Le texte de Jacqueline Kelen est très beau. Et je suis d’accord avec votre réponse, notamment sur les jeunes. J’espère seulement que Jess trouvera des amis de son âge un jour, et que ce jour là, vous ne chercherez pas à le retenir.
      J’aime aussi beaucoup la solitude. Mais elle comporte un danger, et vous le connaissez bien. Plus on prend de la hauteur (cf Kelen), plus l’humilité est nécessaire. Nous sommes liés aussi à ceux qui préfèrent leurs chaines à la liberté, et les mépriser ne peut d’aucune manière les aider à se libérer

      Merci encore pour ce texte de Jacqueline (je pense acheter le livre)

      et bon voyage itinérant vers la mer

      François

    • Merci à vous d’avoir donné l’occasion de m’exprimer sur ce sujet....

      Pour Jess bien sûr il a été, est et sera toujours entièrement libre, il le sait et il est trop indépendant pour supporter autrechose... mais où irait-il avec son épée de Damoclès sur la tête ?...aussi il a toujours peur quand je lui rappelle sa "liberté" vis à vis de l’ermitage que ce soit une invitation ou une manière détournée de lui dire de partir !!!
      ...alors bien sûr je ne lui dis plus...

      Mais son texte va bien au delà et je le sais...même si la pudeur m’empêche de tout dire...et si cette nuit là il n’a pas disparu pour toujours c’est aussi et avant tout parcequ’il sait combien je tiens à lui...
      et il pense comme moi que notre amitié est désormais indestructible...et au delà de tout...

      Nous sommes allés voir à la grande ville "Last Days " de Gus Van Sant film qui est présenté à Cannes...une oeuvre remarquable qui montre combien pour un être cassé il n’y a rien à faire... ni à espérer...simplement être là... et lui donner le plus de joies possible .Je vous conseille ce film ( dont Jess vous parlera un jour) car sans mots... simplement dans un langage visuel et musical...il dit tout de l’inexprimable détresse... de sa souffrance...de l’incompréhension et du rejet des "autres" englués dans leur petit monde...de la nature : immense consolatrice...et de l’inévitable conclusion... R-E-M-A-R-Q-U-A-B-L-E ! en tous points.

      Quand au sentiment de suffisance je pense ne pas le connaïtre...et l’avoir écarté...au fur et à mesure de la prise de conscience de ma vacuité... et de mes limites...depuis longtemps je sais ce que je vaut... ( et Jess me le rappelle souvent gentiement)...même pas le prix d’un moineau !

      Bonne fin de semaine

      ff+