Bulletin de l’Ermitage

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En direct de notre ermitage de montagne

L’Être de la Guha (25)

La petite pute à sida

dimanche 1er mai 2005, par frere francois

Samedi 30 avril 2005

Y’a parfois des mots qui sont pires que les coups
Y’a parfois des gestes qui soufflent les échafaudages de l’âme
Ouvrant la boite à mauvais souvenirs
Que l’on croyait scellée
Alors un à un les lacets se déchirent
les agrafes s’écartent et les collages s’étirent
comme un racomodage cède sur un trop vieux tissu
Ou un coude trop pointu perce à travers la chemise
Les sensations oubliées exhalent alors leurs saveurs enivrantes
Elles veulent se répandre encore et encore
Comme ces vieux boutons que l’on croit desséchés
Et qui soudain le soir réclament d’être encore grattés
Une ultime sensation
Une dernière souffrance
On gratte alors plus fort encore pour raviver la blessure
Puis la transe me gagne et m’enflamme tout le corps
Je veux jouir de souffrance et me détruire totalement
Abandonner ce sac de peaux dans un spasme de plaisir
Vers le vide
Vers le plus de mal
Vers l’absence
Pour n’être plus
Comme avant d’être né
Une a une toutes les amares se détachent
Et la barque lent cerf volant pourpre n’en finit plus de balancer
Et de tanguer pour peu à peu se détacher
et basculer
Plus qu’un fil à couper
le plus dur
Il ne résistera pas au rasoir,
à la crête de la falaise
Même s’ il s’attache solidement à la petite croix
Nombril boursouflé dans la chair
Depuis ce soir de Noël où je suis né (...)

.

Quelques nouvelles après un long silence et alors que nous avons enfin émergé de la brume et pu nous refaire un peu un « équilibre » sous le généreux soleil du printemps...

Ce ne fut pas sans mal car la semaine dernière alors que nous étions encore dans la brume épaisse méditants tranquillement devant la cheminée nous avons eu la visite de Manuel : le "vrai faux père" de Jess qui est berger et travaille comme saisonnier dans une station de ski l’hivers.
Nous n’avions pas eu de réponse à nos lettres de Noël et nous demandions ce qu’il devenait...

Ce soir là il passait nous rendre visite ..." à l’improviste"...et visiblement sous « emprise » s’invitait pour quelques jours...
nous le reçûmes avec plaisir même si je l’avoue nous avions bien autre chose à faire...
mais lui en vacances ne savait plus où passer d’autant plus qu’il vit seul , Ariane sa copine l’ayant plaqué...

Jess prépara gentiment le repas...et l’installa dans ma chambre...et je me fis le plus petit possible me doutant bien pourquoi il était venu... mais ne voulant pas intervenir ni interférer...dans une relation ancienne...

Aussi à la fin d’un repas frugal je m’éclipsais à la cuisine prétextant une grosse vaisselle ...

Cela ne m’absorba pas au point de ne pas entendre le ton qui montait dans la pièce à côté : Manuel très énervé parlait durement au petit...Jess calme d’une voix blanche et monocorde se contentait de réponse lapidaires...notre hôte s’énervant alors jusqu’à crier : il était venu pour demander à son « ancien fils » de l’accompagner pour l’été garder les moutons comme l’année dernière...
Jess n’était pas d’accord...
mais il lui parlait de devoir , d’obéissance, d’ingratitude, de respect ( oubliant que ce terme comporte deux faces)......et était visiblement très excité...une conséquence de son accoutumance à la drogue...

Soudain la voix forte de Jess me fit sursauter :

NON ! S’écria-t-il jamais !
Un bruit mat, celui d’une claque suivit... suivie d’un départ précipité et de la fermeture brutale d‘une porte... et d’un juron de Manuel traitant mon moinillon de " sale petite pute à Sida !"... ce qui me fit sortir de ma neutralité...

Je vins proposer à Manuel en guise de digestif un petit tour sous les étoiles le temps pour l’air frais de calmer ses humeurs peu courantes dans notre ermitage de quiétude où les seuls hurlements sont ceux du vent ou de la chouette et de lui expliquer que Jess avait changé... grandi... qu’il était dans le début de son adolescence et qu’il fallait le comprendre et l’ accepter...

Visiblement il ne voulait rien savoir et m’en voulait même de lui « avoir volé SON fils ! » ...oubliant que c’est lui même qui avait proposé que je m’en occupe... et m’en avait donné le tutorat plein et entier...c’était un peu tard de revenir en arrière ...mais Jess était libre ...totalement libre...

A notre retour dans la pièce je vis que Jess avait déposé de quoi nous faire un café... ou une tisane... lui n’était pas là...je le pensais endormi...
Nous abrégeâmes...j’installais Manuel... lui précisant que je l’hébergeais pour une nuit mais que demain matin je le reconduirai à la gare prétextant d’urgentes obligations...puis rejoignis la chambre de Jess...elle était vide...pas de mot... la fenêtre ouverte...quelques affaires en vrac...et mon rasoir avait disparu...

Inutile de le poursuivre dans la nuit noire... Igor m’aurait conduit sur ses traces mais je connaissais bien mon loupiot...ses fugues passées ( jamais cependant à l’ermitage) et qu’il suffisait de l’attendre tranquillement sous la véranda...je m’installais tranquillement avec Igor et une petite lampe de camping gaz sûr de son retour...

Le temps me parut bien long... je m’endormis même ...
un sursaut d’Igor me réveilla...
Jess sortait de la nuit...livide, ébourifé ... maculé de boue et les vêtements en haillons...couvert de déchirures de plaies d‘écorchures et de blessures.... le visage boursouflé, congestionné de pleurs...

« - M’man...Titus...fallait pas m’attendre... »

« - ... J’avais pas sommeil...et puis t’avais pas pris tes médicaments... »

Il me tendit une branche souple qu’il avait taillé en chemin...

« -Punis moi ! Frappe moi...j’ai mérité une bonne correction..Fais moi très mal ! ! »

Je pris la branche et la lançais au loin saississant son avant bras bronzé et caressant tendrement la boursouflure de la petite croix... avant de l’embrasser...
Jess vint me serrer très fort...frissonnant...désorienté... hagard...
Une bise tiède, presque froide bordée de cheveux humides remplis de boue, de sang et de sueur vint effleurer mon cou...

Je fis asseoir mon loupiot tout en ouvrant la trousse à pharmacie que j’avais prise sachant bien qu’il renouerait avec ses vieilles habitudes : celles de l’automutilation qu’il m’avait avouées au cours de nos conversations hivernales ...
quand il avait mal il se tapait sur les rochers , rapait et déchirait sa poitrine sur les écorces rugueuses...se jetait sur les caillasses...etc... une manière de retrouver les douleurs du passé ...pour mieux les revivre...
se les réaproprier...
les exorciser ...

Pansements mercurochrome, désinfectants...et pince à épiler pour enlever les petits morceaux de bois pénétrés sous la peau occupèrent la fin de la nuit...sans oublier les bisoux et caresses qui guérissent mieux que les baumes...
Lui ne disait rien...se contentant de renifler et de gémir doucement entre deux sanglots tout en passant alternativement son doigt sur la petite croix de mon avant bras et sur la sienne...avant de reprendre son pouce...

« - T’sais si elle avait pas été là...j’s’rai pas revenu..." me dit-il d’une voix rauque

Il sorti alors de son jean détrempé mon rasoir enveloppé d’un papier griffonné...

" -Pour toi ! "

Nous en profitâmes pour admirer enfin dégagé le ciel étoilé de cette fin de nuit et il me raconta alors qu’il avait décidé d’en finir...
mais que sa maman lui avait parlé...et conseillé de venir dans ses bras... en suivant le dernier fil...celui qui partait de sa croix...et le maintenait encore au dessus du vide... (cf le poême)

Nous arrivâmes à dormir un peu enfin apaisés... puis Jess couvert de sparadraps et de mercurochrome voulu préparer un copieux petit déjeuner .... pendant que je réveillais notre hôte peu accoutumé aux levers matinaux et aux salutations de politesse...

...nous le reconduisimes sans un mot ......même si au moment de se séparer Jess lui dit qu’il monterait avec moi de temps en temps le voir...

Manuel se contenta de hausser les épaules...Jess aurait voulu lui serrer la main...ou l’embrasser... mais lui était déjà parti sans un mot...

"-On montera quand même...il se sera calmé..." dis-je à l’oreille de Jess tout en lui serrant l’épaule pour le remercier de sa fidélité et de son pardon...

En remontant je lui dis que " je m’étais inquiété au sujet du rasoir ...qu’il n’avait pas encore de barbe quand même... je l‘aurai remarqué ?"

« - C’est qu’y en a qui commence à pousser en bas... me dit-il en rougissant un peu...et moi j’en veux pas !
J’veux pas que mon zizi ressemble à un lave pont ! comme les vieux !"

« D’ailleurs...toi t’en as pas de poils au zizi !"

Je me mis à rire...
c’est vrai moi aussi je me raze...une coutume orientale ...au Japon on aime pas les poils non plus...et la peau doit rester glabre et sensible...pour les plaisirs de l’amour...et des yeux !

"-T’es un esthète Jess...mais j’avais aussi remarqué que ton slip sentait la mousse à raser !"

Cela me valu une bise chaude « dab in the middle » et une bourrade supplémentaire...

"- Ma maison c’est à l’ermitage et avec toi maintenant ! " : « home is where the heart is" avait -il lu dans "Mysterious skin" le roman de Scott Heim ( dont on vous parlera bientôt...)

Je lui dis que c’était une belle formule lui apprenant aussi celle de Navarre : « Je vis où je m’attache » qui fut longtemps la mienne...

Nous passâmes la journée à faire du VTT avec Igor..et depuis nous faisons de grandes randonnées...
peu à peu la boite aux fantômes se referme et les points se refont autour des blessures...

Jess m’a dit qu’il ne pouvait pas écrire en ce moment car à chaque fois qu’il essayait c’était pas des idées mais des larmes qui venaient...

Je lui ai dit qu’il était libre de tout...et que moi même ne savais pas si je pourrais proposer quelque chose à méditer cette semaine...sauf le petit papier tout froissé qu’il m’avait glissé la nuit de son retour

Un poème qu’il avait écrit pour évacuer ... et qui a formé cette semaine avec son accord l’entête ...et la conclusion de notre article...

Le beau temps sévissant nous avions pensé partir à la mer...mais ce matin la voiture est en panne d’allumage... voyage retardé... après l’orage vécu ce genre de désagrément est dérisoire...nous sommes bien au delà !

Nous espacerons avec la belle saison nos messages...tous les dix jours au plus !
Mais nous ne vous oublions pas...

Si vous nous restez fidèles...

Jess et Francois ermites en Vercors

.

Y’a parfois des mots qui sont pires que les coups
Y’a parfois des gestes qui soufflent en un instant les échafaudages de l’âme
Ouvrant la boite à mauvais souvenirs
Que l’on croyait scellée
Alors un à un les lacets se déchirent
les agrafes s’écartent et les collages s’étirent
comme un racomodage cède sur un trop vieux tissu
Ou un coude trop pointu perce à travers la chemise
Les sensations oubliées exhalent alors leurs saveurs enivrantes
Elles veulent se répandre encore et encore
Comme ces vieux boutons que l’on croit desséchés
Et qui soudain le soir réclament d’être encore grattés
Une ultime sensation
Une dernière souffrance
On gratte alors plus fort encore pour raviver la blessure
Puis la transe me gagne etm’enflamme tout le corps
Je veux jouir de souffrance et me détruire totalement
Abandonner ce sac de peaux dans un spasme de plaisir
Vers le vide
Vers le plus de mal
Vers l’absence
Pour n’être plus
Comme avant d’être né
Une a une toutes les amares se détachent
Et la barque lent cerf volant pourpre n’en finit plus de balancer
Et de tanguer pour peu à peu se détacher
et basculer
Plus qu’un fil à couper
le plus dur
Il ne résistera pas au rasoir,
à la crête de la falaise
Même s’ il s’attache solidement à la petite croix
Nombril boursouflé dans la chair
Depuis ce soir de Noël où je suis né
Maman me dit à l’oreille qu’il suffit de tirer lentement sur ce dernier fil
Il conduit sûrement à ses bras pour retrouver sa bouche chaude
Surtout ne pas le couper encore... sinon elle partira
Pour toujours...encore une fois !
Alors j’ai obéi malgré le mal
J’obéis toujours à ma m’aman Maëlle
autrement elle doit se shooter encore plus
A en mourir...
Les bras de maman sont là
Je les vois
J’aperçois ses yeux aussi ..son regard
Les bras de Titus ses yeux c’est les mêmes
Ils ont le même reflet tous les deux
Délavés de pleurs
Traversés des mêmes vies, des mêmes souffrances
Alors si un jour j’arrive à couper ce fil ce sera pas tout seul
On le coupera ensemble pour l’éternité
Car depuis Noël nous sommes jumeaux
Et je ne peux plus être sans mon double
Pardon Titus
D’être une petite pute à sida
c’est vrai tu sais
C’est pas ma faute
Aussi toi tu peux couper le fil
Tu as le droit, je l’ai bien mérité
J’t’en voudrai pas
Mais avant pardonne moi Titus
Pardonne moi et surtout n’oublie jamais
D’embrasser encore une fois
Ton petit Jess
Qui n’a que toi
Pour l’aimer
...encore une fois
Jess

( Inutile de vous dire qu’à chaque fois que je copie ce texte je pleure comme une vache... ce texte sera pour longtemps ma prière...et peut-être la vôtre...on a tous un petit Jess pas loin de soi... )


Un ermite tient un "livre de bord"...pourquoi ne pas le partager ?... le message placé dans le bidon qui sert de boite aux lettres au bas du vieux chemin...le long de la route, vous parviendra toutes les semaines avec un certain décalage...et vous pourrez même me répondre...

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