Bulletin de l’Ermitage

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En direct de notre ermitage de montagne

L’Être de la Guha (23)

fraternité vraie et Grand Inquisiteur

lundi 11 avril 2005, par frere francois

Ce Samedi 9 avril 2005

.

Créateur mon frère
méfie-toi
Pour t’apprivoiser ils veulent faire de toi un homme de spectacle
N’accepte jamais ça !
Fais mieux
Brave les projecteurs issus de leur condition débile
Et lorqu’ils voudront t’applaudir
Descend de la scène où ils t’on placé
et droit dans les yeux
Fixe les
Fixe- les
Fixe-les avec intensité
Afin de laisser passer à travers tes prunelles ta lumière
Le maximum de lumière
Puis
Une fois cette épreuve passée
Observe-les
Et si tu observes bien mon frère
Tu pourras voir ceux restés debouts malgré l’éclair
Rire du souvenir de leur confusion
Grâce à toi dépassée
Pour les autres si l’ombre les dévore
S’ils meurent faute d’aurore
Ce sera parce que cette sentence aura jaillie de la vie
Mon frère
N’accepte pas le rôle du mannequin sans vie
Mû par la lumière artificielle de leurs projecteurs faciles
Mon frère
Oublie toutes les chimères
Tous les fantasmes nés des fausses lumières
Oublie tout cela mon frère
Pour pouvoir goûter pleinement
Le calme profond
Que donne la vision
d’un horizon non empêché
Inspiré de Daniel Pons

.

Remontés à l’ermitage nous étions heureux de l’herbe verte revenue et de la possibilité de ressortir Agnès l’anesse et mouton qui avait grossi. Cela faisait plaisir de les voir gambader avec nos poulettes et pousser des cris de joie pour saluer l’herbe reverdie et tendre à brouter...qui change du foin de l‘année dernière !

Igor, un peu empâté par l’hivers avait bien du mal à tout contrôler...

Nous en avons profité pour nettoyer l’étable et le poulailler de fond en comble...
Nous nous mettrons dès qu’il fera plus chaud à réparer les dégats de l’hivers...à la toiture surtout...

Hélas le temps se dégrada bien vite : brouillard, puis pluies fortes et vent violent...et enfin retour de plus de 10 cm de neige...

Nous avons remis illico tout le monde au chaud et confiant la maisonnée au brave Igor sommes redescendus à la grande ville ...en attendant des jours meilleurs...

Jess avait des films à voir , des achats de matériel de peinture à faire et voulait prendre des croquis des pentes de la Croix Rousse la vieille ville qui s’étend du plateau aux fleuves...

En quelques traits avec son gros crayon et sur son petit carnet Jess repère, évalue, souligne , esquisse la forme, codifie de signes cabalistiques les ombres, les couleurs... ajoute un détail, une enseigne, un pigeon, un arbre...une plaque d’égout mal remise, une balustrade rouillée, une pierre bancale...un enfant qui joue... la queue d’un chat...etc...etc...
c’est un régal de le voir travailler et comment en moins de 2 ou 3 minutes il arrive à donner vie à un paysage, y trouver l’essentiel, les proportions, la profondeur, la force, l’expressivité avec tous les éléments qui permettront de le reprendre une fois rentré
mon moinillon est un visuel et un sensitif, il aime l’expression des image, leur force, leur suggestivité, leur humanité où là il est à l’aise , les mots restant pour lui des filets, "des vermicels secs et disgracieux" comme il dit...

- "T’sais M’man Maëlle elle dessinait mieux que moi !... j’suis sûr que tu l’aurais aimé ma m’man..." me dit-il souvent...

C’est bien possible si j’en juge par ce qu’elle a transmis à son fils pensais-je...

"...alors elle se s’rait pas shooté à mort"...ajoute-t-il dans un brin de regret las...

Et oui ...on ne refait pas l’histoire...c’est bête la vie...me mis-je a penser...

"..et oui p’tête qu’elle aurait pas eu tous ces mecs si elle t’avait connu.."

- "Et peut-être que tu n’aurais pas été battu...ni subi de sévices..." ajoutai-je...

À chaque acte l’effet papillon donne des répercussions immenses...

"...mais p’tête qu’on aurait pas vécu c’qu’on vit depuis un an...j’taurai jamais eu tout à moi..."

et lui de conclure avec une serie de bises « smack dab in the middle » comme on dit à New York City et cette longue étreinte si sincère et si chaude...comme s’il voulait rester collé là...son petit nez au chaud dans mon blouson

" J’aime bien te sentir..."

...et je réalisais que moi aussi j’aimais bien l’odeur de sa chevelure douceureusement musquée et m’y enfouir...

Comme quoi faut jamais rien regretter... chaque chose a du bon... même la neige quand elle nous isole tous les deux...

Je me limite là car cette semaine je vous propose un long texte qui calque bien avec l’actualité :
Il s’agit d’un extrait des frères Karamazov de Dostoïevsky Partie II Livre 5, chapitre 5 [1] et comme à son habitude Jess conclura en chanson...

Alors à la semaine prochaine ?...peut-être ?...

Jess et Francois ermites en Vercors


L’humanité a prié tant de siècles avec foi et ardeur : « Seigneur, viens ! »...

Elle L’a appelé pendant tant de siècles... que, dans sa miséricorde infinie, Il a daigné descendre vers ceux qui L’imploraient.

Il avait déjà visité, autrefois, certains justes, certains martyrs et certains saints ermites... comme c’est écrit dans leurs « vies ».

Chez nous, Tioutchev, qui croyait profondément en la vérité de ses propres paroles, avait révélé déjà que accablé sous le faix de la croix, le Roi des cieux, sous l’apparence d’un serf T’a parcourue, terre natale,
Tout entière, en te bénissants. (...)

Et voilà qu’Il désira se montrer, ne serait-ce que pour un instant, à un peuple souffrant et misérable, croupissant, mais L’aimant d’un amour enfantin.

L’action se passe en Espagne, à Séville, aux temps les plus horribles de l’Inquisition, lorsque les bûchers s’allumaient chaque jour pour la gloire de Dieu ; et alors,que l’on brûlait les hérétiques dans de magnifiques autodafés.

Oh, ce n’était pas, bien entendu, cette descente des cieux quand, selon sa promesse, Il apparaîtra, à la fin des temps, dans toute sa gloire céleste, et qui sera subite « comme un éclair étincelant de l’Est à l’Ouest’ ».
Non,
Il a voulu visiter ses enfants ne serait-ce que pour un instant, et là, précisément, où crépitaient les bûchers des hérétiques.

Dans sa miséricorde infinie, Il revient encore une fois parmi les hommes sous la même apparence humaine qu’Il avait revêtue, il y a quinze siècles, pour cheminer, pendant trois ans, au milieu des hommes.

Il descend dans les « places torrides » de la ville méridionale, où, la veille encore, en présence du Roi, de la Cour, des chevaliers, des cardinaux et des dames les plus charmantes, en présence de la nombreuse population de Séville, le Cardinal Grand Inquisiteur avait fait brûler, d’un seul coup, "ad majorem Dei gloriam", presque une centaine d’hérétiques, dans un « magnifique autodafé ».

Il apparaît doucement, sans attirer l’attention et - chose étrange - on Le reconnaît.

Pourquoi, au juste, Le reconnaît-on ?

Cela aurait pu être un des meilleurs passages du poème....

Le peuple accourt vers Lui, attiré par une force irrésistible, L’entoure, et, toujours plus nombreux, Le suit.

Il passe silencieux parmi la foule, avec un doux sourire de compassion infinie.

Le soleil de l’amour brûle dans son coeur, des rayons de lumière, de sagesse et de puissance coulent de ses yeux et, se déversant sur les hommes, font tressaillir leurs coeurs d’amour.

Il tend vers eux ses bras...

Il les bénit, et une vertu salutaire se dégage de sa présence et même de ses vêtements.

Un vieillard, aveugle de naissance, s’écrie dans la foule : « Seigneur, guéris-moi, pour que je puisse Te voir, moi aussi », et voilà que les écailles tombent de ses yeux, et que l’aveugle voit.

Le peuple pleure et baise la terre sur laquelle Il marche.
Les enfants jettent des fleurs sous ses pieds, chantent et clament « Hosanna ! »

« C’est Lui, c’est Lui même, dit-on de tous côtés, ce ne peut être que Lui. »

Il s’arrête sur le parvis de la cathédrale de Séville au moment même où l’on apporte, en pleurant, dans l’église, un petit cercueil blanc, ouvert.
Une fillette de sept ans y repose, fille unique d’un notable.
L’enfant morte gît entourée de fleurs.

« Il va ressusciter ton enfant », crie la foule à la mère éplorée.

Un chanoine, sorti pour accueillir le cercueil, contemple, perplexe, la scène et fronce les sourcils.

Mais voilà que s’élève la voix de la mère. Elle tombe à ses pieds. « Si c’est Toi, ressuscite mon enfant ! » s’écrie-t-elle en tendant ses bras vers Lui.

La procession s’arrête.

On dépose le petit cercueil à ses pieds. Il le regarde avec pitié, et ses lèvres prononcent doucement, encore une fois, « talitha koum » - et « la jeune fille se lève’ ».
La fillette se dresse dans son cercueil, s’assied, jette un regard circulaire de ses yeux grands ouverts et étonnés.

Dans ses mains - un bouquet de roses blanches qu’elle avait tenu dans son cercueil.
Le peuple en émoi crie et pleure, et c’est à ce moment précis que passe, soudain, devant la cathédrale, le Cardinal Grand Inquisiteur en personne.

C’est un vieillard presque nonagénaire, grand et droit, au visage desséché ; ses yeux sont profondément enfoncés dans leurs orbites, mais un éclat en jaillit, comme des étincelles de feu.

Oh, il ne porte pas ses magnifiques ornements de Cardinal, sous lesquels il apparaissait hier devant le peuple, lorsqu’on brûlait les ennemis de la Foi romaine, - non, il n’est vêtu que de sa vieille et grossière robe de religieux.

Il est suivi, à une certaine distance, par ses serviteurs, ses sombres acolytes et par toute sa garde « sacrée ». Il s’arrête devant la foule et observe de loin.

Il a tout vu,

Il a vu comment on avait déposé le cercueil à ses pieds,
il a vu comment la petite fille avait été ressuscitée ;
et son visage s’est assombri.

Il fronce ses épais sourcils gris et son regard brille d’une flamme sinistre.
Il lève le doigt et ordonne aux gardes de L’appréhender.

Et voilà, telle est sa puissance, le peuple est à tel point habitué à lui obéir docilement et avec crainte, que la foule s’écarte, aussitôt, devant les gardes et qu’ils Le saisissent et L’emmènent dans un silence de tombeau.

Instantanément, toute la foule comme un seul homme, baisse la tête et salue le vieil Inquisiteur jusqu’à terre.
Il bénit silencieusement la foule, et s’éloigne.

La garde conduit le Prisonnier dans un cachot voûté, étroit et sombre, de l’antique palais du Saint-Office, et L’y enferme.

Le jour s’achève ; descend une nuit de Séville, noire, chaude et immobile.

L’air « sent le citron et le laurier’ ».

Soudain, dans les ténèbres épaisses, la porte de fer s’ouvre,
et le Grand Inquisiteur lui-même entre lentement dans le cachot, une lampe à la main.

Il est seul, la porte, derrière lui, se referme immédiatement.

Il s’arrête près de l’entrée et scrute attentivement, une minute ou deux, son visage.

Enfin, il s’approche, pose sa lampe sur la table, et lui dit

- "Est-ce Toi ? Toi ?"

Et, ne recevant aucune réponse, il ajoute précipitamment :

-" Ne réponds pas, tais-Toi. D’ailleurs, que pourrais-Tu me dire ?
Je sais trop bien ce que Tu dirais.
Tu n’as pas le droit d’ajouter quoi que ce soit à ce que Tu as déjà dit naguère.
Pourquoi es-Tu venu nous déranger ?
Car Tu es venu nous déranger, et Tu le sais Toi même.
Mais sais-Tu ce qui se passera demain ?
Je ne sais pas qui Tu es, et je ne veux pas le savoir."

- "Est-ce Toi, est-ce seulement son simulacre, mais, demain, je vais Te condamner et Te brûler sur le bûcher comme le père des hérétiques, et ce peuple qui, aujourd’hui, avait baisé tes pieds, se précipitera, demain, à mon premier signe, pour attiser les flammes de ton bûcher,
le sais-Tu ?"

- "Oui, Tu le sais, peut-être", ajoute-t-il après une méditation profonde, ne quittant pas, un instant, des yeux son Prisonnier. (...)

- " As-Tu le
droit de nous révéler ne serait-ce qu’un seul mystère du monde d’où Tu es venu ?"
demande le vieillard, et il répond lui-même :
- "Non, Tu n’en as pas le droit, pour ne rien ajouter à ce qui a déjà été dit, et pour ne pas priver les hommes de la liberté que Tu as tellement défendue quand Tu étais ici-bas.
Tout ce que Tu révélerais porterait atteinte à la foi des hommes, car cela apparaîtrait comme un miracle, tandis que la liberté de leur foi en Toi était ce qu’il y avait de plus précieux, à tes yeux, même alors, il y a quinze siècles. "

"N’as-Tu pas dit si souvent : « Je veux vous rendre libres. » Mais voilà, Tu as vu, maintenant, les hommes « libres » ! "ajoute soudain le vieillard avec un sourire pensif.

"Oui, cela nous a coûté cher, poursuit-il en Le regardant sévèrement, mais nous avons achevé, enfin, cette oeuvre, en ton nom.
Pendant quinze siècles, cette liberté nous a donné bien du mal, mais maintenant, c’est fini, fini pour de bon. "

"Tu ne crois pas que c’est fini pour de bon ? Tu me regardes avec douceur et Tu ne daignes même pas T’indigner ?
Mais sache que c’est maintenant, précisément maintenant, que les hommes sont plus que jamais persuadés d’être complètement libres et, cependant, ils nous ont apporté eux-mêmes leur liberté et l’ont déposée, docilement, à nos pieds.
C’est là notre oeuvre, mais est-ce cela, est-ce une telle liberté que Tu désirais ? (...)

" L’hoomme a été créé rebelle ; est-ce que les rebelles peuvent être heureux ?
On T’avait averti, Lui dit-il, ce ne sont pas les avertissements et les conseils qui T’ont manqué, mais Tu ne les as pas écoutés.
Tu as rejeté l’unique moyen capable de rendre les hommes heureux.
Mais, heureusement, en T’en allant, Tu nous as confié ton oeuvre.
Tu as promis, Tu as donné ta parole, Tu
nous as conféré le droit de lier et de délier, et Tu ne peux plus songer à nous enlever ce droit maintenant."

" Pourquoi donc es-Tu venu nous déranger ?" (...)

« Un esprit terrible et intelligent, l’esprit de l’auto-destruction et du néant, poursuit le vieillard, T’a parlé dans le désert, et les Écritures nous affirment qu’il T’a tenté. Est-ce exact ?
Était-ce possible de dire quelque chose de plus vrai que ce qu’il T’a révélé dans les trois questions, que les Écritures appellent « tentations », et que Tu as rejetées ?"

"Et, pourtant, si jamais un vrai miracle, un miracle éclatant a été fait sur terre, ce fut ce jour-là, le jour des trois tentations.

C’est précisément dans ces trois questions que consistait le miracle.
Si l’on pouvait imaginer, rien qu’à titre d’essai et d’exemple, que ces trois questions aient disparu des Écritures, qu’il faille les reconstituer, les réinventer, les imaginer de nouveau pour les réintégrer, et qu’il faille, pour cela, réunir tous les sages de cette terre - les rois, les prélats, les savants, les philosophes, les poètes - et leur dire : inventez, imaginez trois questions qui non seulement correspondraient à la grandeur de l’événement, mais exprimeraient, par surcroît, en trois mots, en trois phrases humaines, toute l’histoire future du monde et de l’humanité, penses-Tu que toute la sagesse de la terre aurait pu inventer quelque chose qui égale en profondeur et en force, ces trois questions qui T’ont été réellement posées dans le désert, par l’esprit puissant et intelligent ?"

"Rien qu’à ces questions, rien qu’au prodige qu’elles représentaient, on peut comprendre qu’il ne s’agissait pas d’une intelligence humaine, transitoire, mais d’une intelligence éternelle et absolue. Car dans ces trois questions se trouvait condensée et prédite toute l’histoire ultérieure de l’humanité, et elles résumaient aussi en trois images toutes les insolubles contradictions historiques de la nature humaine.

Cela pouvait ne pas être aussi évident alors, car l’avenir était inconnu, mais maintenant, quinze siècles plus tard, nous voyons que tout ce qui a été deviné et prédit dans ces trois phrases, s’est réalisé à tel point que l’on ne peut plus rien y ajouter ou en retrancher.

« Juge Toi-même, qui avait raison ? Toi ou celui qui T’interrogeait alors ? Rappelle-Toi la première question.

En voici le sens vrai, sinon littéral : « Tu veux venir dans le monde et Tu viens les mains vides, en leur promettant une liberté qu’ils ne peuvent même pas comprendre dans leur simplicité et dans leur anarchie innée, une liberté qu’ils craignent et qu’ils redoutent, car il n’y a jamais rien eu de plus intolérable, pour l’homme et pour la société humaine, que la liberté !

Tu vois ces pierres dans ce désert nu et brûlant ?
Transforme-les en pains, et l’humanité courra derrière Toi, comme un troupeau reconnaissant et docile, bien que tremblant toujours que Tu ne retires ta main, et tes bienfaits. » Mais Tu n’as pas voulu priver l’homme de la liberté et Tu as repoussé la proposition, car, disais-Tu, qu’est-ce que la liberté, si l’obéissance est achetée par des pains ?

Tu as objecté que l’homme ne vit pas que de pain.
Mais ne sais-Tu pas que c’est au nom du pain terrestre que l’esprit de la terre se dressera contre Toi, et Te combattra, et Te vaincra, et que les hommes le suivront, s’exclamant : « Qui pourrait égaler la bête, elle nous a fait descendre le feu du ciel ! »

Sais-Tu que des siècles s’écouleront et que l’humanité proclamera, par la bouche de sa sagesse et de sa science, que le crime n’existe pas, et que, par conséquent, il n’y a pas de pécheurs, mais seulement des affamés.

« Nourris-les, et alors seulement exige d’eux la vertu ! » Voilà ce que l’on tracera sur l’étendard que l’on brandira contre Toi, et qui détruira Ton temple.
A sa place surgira un nouvel édifice ; une terrible Tour de Babel sera édifiée de nouveau. Elle restera inachevée, comme la première, mais Tu aurais pu, quand même, épargner aux hommes la construction de cette tour, et abréger, de mille ans, leurs souffrances, car, de toute façon, ils reviendront à nous, après avoir trimé mille ans avec leur tour !
Ils nous retrouveront alors sous terre, dans les catacombes (car nous serons de nouveau persécutés et martyrisés), ils nous retrouveront et clameront vers nous « Nourrissez-nous, car ceux qui nous avaient promis le feu du ciel, ne nous l’ont pas donné. »

Et c’est alors que nous achèverons leur tour, car elle sera achevée par ceux qui les auront nourris, et nous serons seuls à l’avoir fait, en ton nom, mensongèrement en ton nom.

Oh, jamais, jamais, ils n’arriveront à se nourrir sans nous !
Aucune science ne leur donnera du pain aussi longtemps qu’ils resteront libres, et ils finiront par déposer leur liberté à nos pieds, et par nous dire : « Soumettez-nous à votre joug, mais nourrissez-nous. » Ils comprendront, enfin, que la liberté et le pain terrestre pour tout le monde sont incompatibles, car jamais, jamais, ils ne sauront se répartir le pain entre eux ! Ils se convaincront aussi qu’ils ne pourront
jamais être libres, car ils sont faibles, vicieux, nuls et rebelles.
Tu leur a promis le pain céleste, mais, je le répète, est-ce qu’il saurait être comparé avec le pain terrestre, aux yeux du genre humain faible, toujours vicieux et toujours ingrat ?

Et si des milliers et des dizaines de milliers d’hommes Te suivaient au nom du pain céleste, que deviendraient des millions et des dizaines de millions d’êtres humains, incapables de dédaigner le pain terrestre pour le pain céleste ?
Ne chérirais-Tu que des dizaines de milliers de grands et de forts, et tous les autres millions, innombrables comme le sable de la mer, qui sont faibles, mais qui T’aiment, ne serviraient-ils que de pâture aux grands et aux forts ?

Non, les faibles nous sont chers aussi. Ils sont vicieux, ils sont rebelles, mais, finalement, ils deviendront dociles. Ils nous admireront, ils nous prendront pour des dieux, parce que nous aurons consenti à assumer la liberté dont ils ont peur, et à les dominer, oui, telle sera, à la fin, leur horreur de la liberté !

Mais nous dirons que nous T’obéissons et que nous régnons en ton nom. Nous les tromperons de nouveau, car nous ne Te laisserons pas venir chez nous. C’est dans l’imposture que consistera notre souffrance, car nous serons obligés de mentir. Voilà ce que veut dire cette première question posée dans le désert, et voilà ce que Tu as rejeté au nom de la liberté que Tu as placée au dessus de tout.
Et cependant, le grand secret de ce monde était inclus dans cette question. Ayant accepté les « pains », Tu aurais calmé l’angoisse humaine, universelle et éternelle, l’angoisse de tout être humain et de l’humanité tout entière, qui se demandent : « Devant qui s’incliner ? » En effet, l’homme libre n’a pas de souci plus permanent et plus torturant que de trouver, au plus tôt, devant qui s’incliner.

Mais l’homme cherche à s’incliner devant quelque chose qui soit indiscutable, si indiscutable que tous les hommes consentent simultanément à l’adorer. Car le souci de ces misérables créatures ne consiste pas seulement à chercher devant quoi l’un ou l’autre pourrait s’incliner, mais à découvrir quelque chose en quoi tous ils pourraient croire et que tous ensemble ils pourraient adorer. C’est ce besoin d’un culte commun qui a constitué le principal tourment de chaque individu et de l’humanité tout entière, dès le commencement des siècles.
C’est au nom d’un culte universel qu’ils se détruisaient mutuellement par le glaive. Ils créaient des dieux, et ils se défiaient les uns les autres : « Abandonnez vos dieux et venez, adorez les nôtres ; autrement, ce sera la mort pour vous et pour vos dieux ! »

Et c’est ainsi qu’il en sera jusqu’à la fin du monde. Même quand les dieux auront disparu, ils se prosterneront devant des idoles. Tu le savais, Tu ne pouvais pas ne pas connaître le secret fondamental de la nature humaine, mais Tu as repoussé l’unique étendard infaillible qu’on T’avait offert pour que tous s’inclinent devant Toi sans discussion - l’étendard du pain terrestre - et Tu l’as rejeté au nom de la liberté et du pain céleste.

Et vois ce que Tu as fait ensuite, toujours au nom de la liberté. Je Te le dis, l’homme ne connaît pas de souci plus torturant que celui de trouver quelqu’un à qui il puisse remettre au plus tôt ce don de la liberté, avec lequel cet être malheureux vient au monde. Mais celui-là, seulement, se rend maître de la liberté des hommes, qui a su apaiser leur conscience.
Avec le pain, on T’offrait un étendard indiscutable : si Tu donnais le pain, l’homme T’adorerait, car il n’y a rien de plus discutable que le pain ; mais si quelqu’un d’autre que Toi s’emparait de la conscience de l’homme, oh, alors, il abandonnerait même ton pain et suivrait celui qui aurait séduit sa conscience. En cela, Tu avais raison. Car le problème de l’existence humaine n’est pas de vivre, mais de connaître le pourquoi des choses.

S’il n’est pas sûr de sa raison de vivre, l’homme ne consentira pas à vivre et préférera se détruire plutôt que de demeurer sur terre, même entouré de pains. C’est vrai, mais qu’est-il advenu ? Au lieu de T’emparer de la liberté humaine, Tu n’as fait que l’accroître ! As-Tu donc oublié qu’au libre choix entre le bien et le mal, l’homme préfère la quiétude et même la mort ? Il n’y a rien de plus séduisant pour l’homme que sa liberté de conscience ; mais il n’y a rien, non plus, de plus troublant. Et voilà qu’au lieu de poser des principes solides pour apaiser la conscience humaine une fois pour toutes, Tu as pris tout ce qu’il y avait d’étrange, d’aléatoire et d’imprécis, Tu as pris tout ce qui dépassait les forces des hommes, en agissant comme si Tu ne les aimais pas du tout - Toi, qui es venu donner ta vie pour eux !

Au lieu de Te rendre maître de la liberté humaine, Tu l’as accrue et Tu as imposé pour toujours cette torture au royaume intérieur de l’homme. Tu as voulu le libre amour de l’homme, afin qu’il Te suive librement, séduit et captivé par Toi.
Au lieu d’obéir à la dure loi antique, l’homme a dû décider, dès lors, d’un coeur libre, où était le bien et où le mal, n’ayant pour toute lumière que ton image.

Mais est-il possible que Tu n’aies pas pensé que, chargé d’un fardeau aussi terrible que la liberté de choisir, l’homme finirait par mettre en doute et par renier ton image, et ta vérité ?
En effet, ils déclareront, finalement, que la vérité n’est pas en Toi, car il était impossible de les livrer à des tourments plus grands que ceux auxquels Tu les as voués en leur laissant tant d’anxiété et de problèmes insolubles.

Ainsi, Tu as préparé Toi même la ruine de ton royaume, et Tu ne peux en accuser personne d’autre. Et pourtant, est-ce cela que l’on T’avait offert ? Il n’y a que trois forces sur terre, trois forces seulement, capables de vaincre pour toujours et de capter pour toujours, pour leur propre bonheur, la conscience de ces rebelles impuissants ; ces forces, ce sont le miracle, le mystère et l’autorité. Tu les as refusées toutes les trois, donnant Toi-même l’exemple.

L’esprit terrible et sage T’a placé sur le faîte du temple et T’a dit : « Si Tu veux savoir si Tu es le Fils de Dieu, précipite-Toi dans le vide, car il est dit : "les anges le soutiendront pour qu’il ne tombe pas et ne s’écrase pas" » et Tu prouveras ainsi ta foi en ton Père."’ » Tu ne T’es pas laissé tenter par cette proposition ; Tu l’as rejetée et Tu ne T’es pas précipité dans le vide. Oh ! bien entendu, Tu as agi alors d’une façon noble et admirable comme un Dieu.
Mais les hommes, cette race faible et rebelle, est-ce qu’ils sont, eux, des dieux ?
Oh, Tu as compris alors que rien qu’en faisant un pas - le geste de Te précipiter dans le vide - Tu aurais tenté Dieu et aurais perdu toute foi en Lui, que Tu Te serais brisé contre la terre que Tu es venu sauver, et que l’esprit intelligent qui Te tentait, s’en serait réjoui.
Mais, je le répète, sont-ils nombreux, tes pareils ?
As-Tu pu admettre, ne serait-ce qu’un instant, que les hommes soient de taille à supporter cette tentation ?
La nature humaine est elle créée pour repousser le miracle, aux moments les plus terribles de la vie,
pour pouvoir s’en tenir au libre choix du coeur aux moments où se posent les problèmes intérieurs les plus fondamentaux et les plus terrifiants ?

Oh, Tu savais que ton exploit resterait consigné dans les Écritures, qu’il atteindrait les profondeurs du temps et les limites extrêmes de la terre, et Tu espérais que, suivant ton exemple, l’homme resterait avec Dieu en se passant du miracle.
Mais Tu ne savais pas qu’à peine rejeté le miracle, l’homme rejetterait aussitôt Dieu, car ce sont les miracles que l’homme cherche plutôt que Dieu. Et, étant donné que l’homme est incapable de se passer du miracle, il se fabriquera de nouveaux miracles, des miracles à lui, et s’inclinera devant le miracle du magicien, devant le prodige de la sorcière, fût-il cent fois rebelle, hérétique et athée.

Tu n’es pas descendu de la croix, quand on Te criait, en se moquant de Toi et en Te bafouant : « Descends de la croix et nous croirons en Toi. »
Tu n’es pas descendu, parce que, de nouveau, Tu ne voulais pas asservir l’homme au miracle, et que Tu avais soif d’une foi fondée sur la liberté et non sur le miracle.
Tu avais soif d’un amour libre et non de l’enthousiasme servile d’esclaves devant une puissance qui les a terrifiés.
Mais là encore, Tu surestimais les hommes, car, certes, ils sont esclaves, bien que créés rebelles.

Quinze siècles se sont écoulés depuis.
Jette un regard autour de Toi, regarde-les : que sont ces hommes que Tu as élevés jusqu’à Toi ?
Jelejure,l’homme a été créé plus faible et plus bas que Tu ne le pensais !
Peut-il, peut-il faire ce que Tuas réalisé ?
En l’estimant si haut, Tu as agi comme si Tu n’avais plusde compassion ; car Tu as trop exigé de lui, Toi, qui l’avais aimé plus que Toi même !
Si Tu l’avais estimé moins, Tu aurais exigé moins de lui, et cela aurait été plusen rapport avecTon amour, car son fardeau aurait étéplusléger,Ilestfaibleetvil.

Qu’importe que maintenant il s’insurge partout contre notre pouvoir et s’enorgueillisse de sa rébellion ! C’est un orgueil d’enfant et d’écolier.
Ce sontdesgosses qui se sont révoltés en classe, et ont chassé le maître.
Mais l’enthousiasme des gamins prendra fin et il leur aura coûté cher.
Ilsauront détruit les temples et inondé la terre de sang.
Mais, enfants stupides, ils comprendront, à la fin, qu’ils ne sont que des rebelles impuissants, incapables de supporter leur rébellion.

Enversant leurs sottes larmes, ils avoueront, finalement, que Celui qui les a créés rebelles, a voulu, certainement, se moquer d’eux.
Ils le diront, dans leur désespoir - et leurs paroles seront des blasphèmes qui les rendront plus misérables encore ; car la nature humaine ne supporte pas le blasphème, et le venge toujours elle-même, à la fin des fins.

Ainsi, inquiétude, désarroi et misère - tel est le destin actuel des hommes, après que Tu as tant souffert pour leur liberté !
Ton grand prophète dit avoir vu, dans une vision symbolique, tous ceux qui avaient participé à la première résurrection, et qu’il y en avait douze mille par tribu".

S’ils étaient si peu nombreux, c’est qu’ils avaient été des dieux, plutôt que des hommes.
Ils avaient supporté ta croix, ils avaient supporté des dizaines d’années de désert nu et stérile, s’alimentant de sauterelles et de racines, et, bien entendu, Tu peux être fier de ces enfants de la liberté, de la charité libre, du sacrifice libre et sublime en ton nom.

Mais souviens-Toi qu’ils n’étaient que quelques milliers et que c’étaient des dieux.

Et les autres ?

En quoi ces faibles sont-ils coupables, s’ils n’ont pas pu supporter ce qu’ont enduré les forts ?
En quoi l’âme faible est-elle coupable, si elle ne peut contenir tant de dons terribles ?
Est-il possible que Tu ne sois vraiment venu que chez les élus et pour les élus ?
S’il en est ainsi, il y a là un mystère et nous ne pouvons le comprendre.

Et si c’est un mystère, alors, nous étions, nous aussi, en droit de prêcher le mystère et d’enseigner que ce n’est pas la libre détermination des coeurs, ni l’amour, qui importent, mais un mystère auquel il faut obéir aveuglément, même contre la conscience.

C’est ce que nous avons fait.

Nous avons corrigé ton oeuvre et nous l’avons basée sur le miracle, le mystère et l’autorité.
Et les hommes se sont réjouis d’être, de nouveau, conduits comme un troupeau, et d’être libérés, enfin, d’un don aussi terrible, qui leur avait valu tant de tourments.

Dis, avons-nous eu raison d’agir et d’enseigner ainsi ?
Est-ce que nous n’avons pas aimé vraiment l’humanité, nous qui, si humblement conscients de son impuissance, avons allégé, charitablement, son fardeau, et autorisé à sa faible nature - même le péché, à condition qu’il soit commis avec notre permission ?

Pourquoi donc es-Tu venu nous déranger ?

Et pourquoi me regardes-Tu en silence de Tes yeux doux et pénétrants ?
Mets-Toi en colère, je ne veux pas de ton amour, parce que moi-même, je ne T’aime pas.
D’ailleurs, que pourrais-je Te cacher ?
Ne sais-je pas à qui je parle ?
Tout ce que j’ai à Te dire, T’est déjà connu, je le lis dans tes yeux.
Te cacherai-je notre secret ?
Peut-être veux-Tu, précisément, l’apprendre de ma bouche.

Écoute-le alors : nous ne sommes pas avec Toi, mais avec l’autre, c’est là tout notre secret.
Nous ne sommes pas avec Toi, mais avec l’autre, depuis huit siècles.
Il y a exactement huit siècles, nous avons accepté de lui, ce que Tu avais rejeté avec indignation : le dernier don qu’il T’avait offert en Te montrant tous les royaumes de la terre ; nous avons accepté de lui Rome et le glaive de César,
nous nous sommes déclarés rois terrestres, seuls rois, bien que nous n’ayons pas encore réussi à achever complètement notre oeuvre.

Mais à qui la faute ?

Oh, cette oeuvre n’en est qu’à ses débuts, mais elle est déjà commencée.
Il faudra encore attendre longtemps pour qu’elle soit parachevée, et la terre aura encore beaucoup à souffrir, mais nous atteindrons le but et nous serons Césars, et c’est alors que nous penserons au bonheur universel des hommes.
Et cependant, Tu aurais pu, alors, prendre le glaive de César.
Pourquoi as-Tu rejeté ce dernier don ?

En acceptant ce dernier conseil de l’esprit puissant, Tu aurais donné à l’homme tout ce qu’il cherche sur terre : quelqu’un devant qui s’incliner, à qui confier sa conscience, pour que tous s’unissent, enfin, avec l’unanimité d’une fourmilière, car le besoin d’une union universelle est le troisième et le dernier tourment de l’homme.
Depuis toujours, l’humanité tout entière a aspiré à une organisation mondiale.
Il y a eu beaucoup de grands peuples dont l’histoire est restée fameuse, mais plus sublimes furent ces peuples, plus ils furent malheureux, car ils ressentaient plus fort que les autres la nécessité d’une union mondiale des hommes.

Des grands conquérants, des Timours et des Tchenguiz-Khans ont passé, comme des tempêtes, à travers le monde, cherchant à conquérir l’univers eux aussi ont exprimé, bien qu’inconsciemment, la grande aspiration de l’humanité à l’union totale et universelle.
Si Tu avais accepté le monde et la pourpre de César, Tu aurais fondé un empire universel et Tu aurais donné la paix au monde.

En effet, qui doit régner sur les hommes, sinon ceux qui règnent et les dirigeront.
Car seuls, nous autres, gardiens du secret, nous serons malheureux.
Il y aura des millions d’enfants heureux et cent mille martyrs ayant pris sur eux la malédiction de la connaissance du bien et du mal.
Ils mourront doucement, ils s’éteindront doucement en ton nom, et dans l’outre-tombe, ils ne trouveront que la mort.
Mais nous garderons le secret,
et, pour leur bonheur, nous ferons miroiter devant eux l’éternelle récompense céleste.
Car même s’il existe quelque chose dans l’au-delà, ce n’est sûrement pas pour leurs pareils.

On assure et on prophétise que Tu vas revenir et que Tu triompheras de nouveau, que Tu viendras avec tes élus, fiers et forts, mais nous dirons que ceux-là n’ont sauvé qu’eux mêmes, alors que nous, nous avons sauvé tout le monde.
On dit que la courtisane montée sur la bête et tenant dans ses mains le mystère, sera couverte d’opprobre, que les faibles se révolteront de nouveau, qu’ils déchireront sa pourpre et mettront à nu son corps « vil ». Mais je me lèverai alors et je Te montrerai des milliers de millions d’enfants heureux, n’ayant jamais connu le péché. Et nous, qui avons pris sur nous leurs péchés, pour leur bonheur, nous comparaîtrons devant Toi et nous Te dirons « Condamne-nous, si Tu le peux et si Tu l’oses. »
Sache que je n’ai pas peur de Toi.
Sache que, moi aussi, j’ai été dans le désert,
que je me suis nourri de sauterelles et de racines,
que, moi aussi, j’ai béni la liberté dont Tu as gratifié les hommes,
que, moi aussi, je me suis préparé à prendre place parmi tes élus, parmi les forts et les puissants, aspirant à « compléter le nombre ».

Mais je me suis réveillé et je n’ai pas voulu servir une cause folle.
Je suis revenu et je me suis agrégé au choeur de ceux qui ont corrigé ton oeuvre.
J’ai quitté les fiers et je suis revenu vers les humbles, pour le bonheur de ces humbles.

Ce que je T’ai dit se réalisera, et notre royaume sera édifié.

Je Te le répète, dès demain, Tu verras ce troupeau docile qui, à mon premier geste, se précipitera pour attiser les flammes du bûcher sur lequel je Te ferai brûler pour être venu nous déranger. Car si quelqu’un a mérité notre bûcher plus que tous les autres, c’est Toi.

Demain, je Te ferai brûler." (...)

Ivan s’arrêta. Il s’était échauffé en parlant et il avait parlé avec entrain ; quand il eut fini, il sourit soudain.
Aliocha qui l’avait écouté en silence et, vers la fin, avec une émotion extrême, qui avait voulu plusieurs fois interrompre son frère, mais s’était retenu chaque fois, se mit soudain à parler, déchaîné.

- Mais... c’est absurde ! (...)C’est Rome et même pas Rome dans l’ensemble, c’est faux... c’est ce qu’il y a de pire dans le catholicisme les inquisiteurs, les jésuites !

D’ailleurs, un personnage aussi fantastique que ton inquisiteur, ne peut même pas exister.
Quels sont ces péchés humains qu’il prend sur lui ?
Qui sont ces détenteurs du secret qui assument la malédiction pour le bonheur des hommes ?
Où les a-t-on vus ?
Nous connaissons les jésuites, on en dit du mal, mais sont-ils pareils aux tiens ?
Ils sont tout autre chose, tout autre chose...

Ils sont simplement l’armée romaine du futur empire terrestre universel, avec, pour empereur le pape romain...

Voilà leur idéal, sans aucun mystère et sans tristesse sublime. Une simple soif de puissance, d’impurs biens terrestres, de domination... quelque chose dans le genre d’un servage, où ils joueraient le rôle de propriétaires fonciers.

Et c’est tout.

Ils ne croient peut-être même pas en Dieu. (...)

- Mais attends, attends, riait Ivan, comme tu te fâches ! I Certes, ce n’est qu’une fiction. Mais, écoute ; est-ce que tu peux croire réellement que tout le mouvement catholique des siècles derniers n’est, en effet, que soif de pouvoir, que convoitise des biens impurs ? (...)

C’est, pourtant, un renseignement précieux, malgré ton « tout autre chose ». Je te demande, précisément, pourquoi tes jésuites et tes inquisiteurs se seraient-ils réunis, rien que pour des vilains biens matériels ?
Pourquoi ne pourrait-on pas rencontrer parmi eux un martyr, torturé d’une noble douleur et aimant l’humanité ?

- Vois-tu, admettons que parmi tous ces amateurs des biens matériels et impurs, il se soit trouvé un seul homme comme mon vieil inquisiteur, qui, après avoir, lui aussi, mangé des racines dans le désert et s’être acharné à vaincre la chair, pour se rendre libre et parfait - tout en ayant aimé, toute sa vie, l’humanité - aurait, soudain, vu clair, et compris qu’on ne trouve pas de béatitude morale dans la liberté parfaite, quand on se rend compte que des millions d’autres créatures de Dieu demeurent créées comme par dérision, qu’elles ne sauront jamais profiter de leur liberté, que ces rebelles pitoyables ne deviendront jamais des géants, capables d’achever la Tour, et que ce n’est pas pour des oies pareilles que le grand idéaliste avait rêvé de son harmonie.
L’ayant compris, il serait revenu et se serait rallié... aux gens intelligents. Est-ce que cela n’aurait pas pu arriver ?

- A qui se serait-il rallié, à quels gens intelligents ? s’écria Aliocha presque hors de lui. Ils n’ont aucune intelligence, ils n’ont aucun mystère et aucun secret. Rien que l’athéïsme - voilà, peut être, leur secret. Ton inquisiteur ne croit pas en Dieu, - voilà tout son secret.

- Eh bien, quand cela serait ainsi ? Enfin, tu as deviné ! C’est cela, en effet, c’est cela tout le secret.
Mais n’est-ce pas une souffrance pour un homme comme lui, qui a sacrifié toute sa vie à ses exploits dans le désert, et qui ne s’est pas guéri de l’amour de l’humanité ?
Au couchant de sa vie, il voit clairement que seuls les conseils du grand et redoutable esprit pourraient organiser, tant soit peu, la vie des rebelles débiles « des êtres inachevés, créés par dérision ».
Et voilà,
s’en étant convaincu, il voit qu’il faut suivre le conseil de l’esprit intelligent, du redoutable esprit de mort et de destruction,
qu’il faut accepter le mensonge et la fraude, et mener les hommes, sciemment, vers la mort et la destruction, en les trompant tout le long du chemin, afin qu’ils ne remarquent pas où on les mène, et que ces pauvres aveugles s’estiment heureux, ne serait-ce qu’en cours de route.

Et, remarque, une imposture au nom de Celui en l’idéal de qui le vieillard avait cru toute sa vie, si passionnément !
N’est-ce pas un malheur ?
Et si un seul homme de cette espèce s’était trouvé à la tête de l’armée « assoiffée du pouvoir et de biens impurs » - est-ce que cela ne suffirait pas pour qu’il y ait tragédie ?
Bien plus, il suffirait qu’un seul homme de cette espèce se trouve à la tête de la milice, pour que se découvre, enfin, la vraie idée directrice de toute l’oeuvre romaine, avec toutes ses armées et ses jésuites, l’idée suprême de cette oeuvre.

Je te le dis sans ambages : je crois fermement que ces hommes uniques n’ont jamais manqué parmi les dirigeants du mouvement.
Qui sait, il est possible que ces hommes se soient trouvés parmi les pontifes romains.
Qui sait, ce vieillard maudit qui aime l’humanité si obstinément et à sa manière, est incarné, peut-être, en ce moment même, en tout un choeur de vieillards de ce type, non pas réunis par hasard, mais formant une alliance, une union secrète, créée, depuis longtemps, pour la conservation du mystère, du mystère que l’on cache aux malheureux et aux débiles, pour les rendre heureux.

Cela existe assurément, cela doit exister.

Il me semble que même chez les francs-maçons, il y a, à la base, quelque chose dans ce genre.
C’est pour cela que les catholiques haïssent tellement les francs-maçons.
Ils y voient des concurrents, scindant l’unité de l’idée, alors qu’il ne doit y avoir qu’un seul troupeau et un seul pasteur... (...)

Comment se finit cette histoire ?

Eh bien s’étant tu, l’inquisiteur attend, un certain temps, que le Prisonnier lui réponde.
Son silence lui pèse.
Il a vu que le Captif l’avait écouté calmement et doucement, en plongeant un regard pénétrant dans ses yeux, sans vouloir, apparemment, lui répondre.

Le vieillard aurait voulu qu’Il lui dise quelque chose, même quelque chose d’amer et d’effrayant.
Mais Lui, Il s’approche, soudain, du vieillard et baise doucement les lèvres exsangues du nonagénaire.
C’est toute sa réponse.
Le vieillard tressaille.
Quelque chose a bougé dans les commissures de ses lèvres ; il se dirige vers la porte, l’ouvre et dit :

« Va T’en, et ne reviens plus... ne reviens plus, jamais, jamais ! »

et il Le laisse sortir sur la « place sombre de la cité ».

Le Prisonnier s’éloigne..

Les Frères Karamazov,
Partie II, livre V, chap.v.


Hi c’est Jess

Je conclus dans la même idée que ce texte en proposant de modifier cette chanson de Dylan ( en parenthèses et italiques) déjà modifiée par Hugues Aufray [2] ...

.

Mon nom ne veut rien dire
Mon âge encore moins
Je suis pour tout dire
Un bon citoyen ( chrétien ?)
J’admet sans réplique
Ce qu’on m’a enseigné
Je sais qu’en Amérique ( ou je sais qu’un catholique)
Dieu est à nos côtés
Je l’ai lu dans l’histoire
Les américains ( les chrétiens)
Se couvrirent de gloire
Contre les indiens ( les païens ?)
Ils les massacrèrent
Le coeur bien en paix
La conscience claire
et Dieu à leurs côtés
Après la seconde guerre
On nous a appris
Que les allemands de naguère
Deviendraient nos amis
De toute une race humaine
S’ils ont fait un bûcher
C’est de l’histoire ancienne
Dieu était à leurs côtés
Nous avons les bombes
Les plus perfectionnées
Que saute le monde
S’il faut le faire sauter
Un levier qu’on bascule
Un bouton à pousser
N’ayons pas de scrupule
Dieu est à nos côtés
Il y a un mystère
Qui revient toujours
Jésus notre frère
Fut trahi un jour
C’est tout un problème
A vous de décider
Si Judas lui même
Avait Dieu à ses côtés
Maintenant j’abandonne
Je suis trop fatigué
Ma tête résonne
Je cherche la Paix
Que Dieu nous la donne
Cette Paix méritée
Que Dieu nous la donne
S’il est à nos côtés
Bob Dylan revu et corrigé par Hugues Aufray [3]

Alors à bientôt...je suis en train d’écrire un article pour la rubrique ciné...

Bye ! Jess


Un ermite tient un "livre de bord"...pourquoi ne pas le partager ?... le message placé dans le bidon qui sert de boite aux lettres au bas du vieux chemin...le long de la route, vous parviendra toutes les semaines avec un certain décalage...et vous pourrez même me répondre...


[1La légende du Grand Inquisiteur cliquer pour commander

[2Si vous voulez écouter et/ou commander cliquez sur ce lien

[3En fait voici le texte originel de Dylan et la traduction

With God On Our Side
Avec Dieu à nos côtés
Oh my name it is nothin’
My age it means less
The country I come from
Is called the Midwest
I’s taught and brought up there
The laws to abide
And that land that I live in
Has God on its side.
Oh mon nom ne signifie rien
Et mon âge encore moins
Le pays d’où je viens
On l’appelle le Midwest
C’est là que j’ai grandi et qu’on m’a appris
A respecter les lois
Et que cette terre où je vis
A Dieu de son côté.
Oh the history books tell it
They tell it so well
The cavalries charged
The Indians fell
The cavalries charged
The Indians died
Oh the country was young
With God on its side.
Oh les livres d’histoire nous le racontent
Ils nous le racontent si bien
La cavalerie chargea
Et les indiens tombèrent
La cavalerie chargea
Et les indiens périrent
Le pays était jeune
Et avait Dieu de son côté.
Oh the Spanish-American
War had its day
And the Civil War too
Was soon laid away
And the names of the heroes
I’s made to memorize
With guns in their hands
And God on their side.
Oh la guerre Hispano-Américaine
A fait son temps
Et la guerre de Sécession
Fut vite aussi oubliée
Les noms des héros
J’ai dû apprendre à les retenir
Ils avaient l’arme à la main
Et Dieu de leur côté.
Oh the First World War, boys
It closed out its fate
The reason for fighting
I never got straight
But I learned to accept it
Accept it with pride
For you don’t count the dead
When God’s on your side.
Oh la Grande Guerre, les gars
A liquidé sa destinée
La raison de se battre
Je ne l’ai jamais bien comprise
Mais j’ai appris à l’accepter,
L’accepter avec fierté
Car on ne compte pas les morts
Quand Dieu est de son côté.
When the Second World War
Came to an end
We forgave the Germans
And we were friends
Though they murdered six million
In the ovens they fried
The Germans now too
Have God on their side.
Quand la deuxième Guerre Mondiale
Arriva à sa fin
Nous pardonnâmes les Allemands,
Et nous devînmes amis
Bien que six millions de personnes
Soient mortes dans les chambres à gaz
Les Allemands eux aussi aujourd’hui
Ont Dieu de leur côté.
I’ve learned to hate Russians
All through my whole life
If another war starts
It’s them we must fight
To hate them and fear them
To run and to hide
And accept it all bravely
With God on my side.
Durant toute ma vie
On m’a appris à haïr les russes
Si une guerre à nouveau éclate
Ce sont eux que nous devrons combattre
Les détester, les craindre
Courir et se cacher
Et accepter tout cela courageusement
Avec Dieu de mon côté.
But now we got weapons
Of the chemical dust
If fire them we’re forced to
Then fire them we must
One push of the button
And a shot the world wide
And you never ask questions
When God’s on your side.
Mais à présent nous disposons
D’armes nucléaires
Si nous sommes contraints à faire feu
Alors il faudra que nous tirions sur eux
Quelqu’un appuiera sur un bouton
Et détruira la planète entière
Et tu ne poses pas de questions
Quand Dieu est de ton côté.
In a many dark hour
I’ve been thinkin’ about this
That Jesus Christ
Was betrayed by a kiss
But I can’t think for you
You’ll have to decide
Whether Judas Iscariot
Had God on his side.
Dans bien des heures sombres
Cette pensée m’a hanté
Que Jésus-Christ
Fut trahi par un baiser
Mais je ne peux penser pour vous
C’est à vous de décider
Si Judas Iscariote avait
Dieu de son côté.
So now as I’m leavin’
I’m weary as Hell
The confusion I’m feelin’
Ain’t no tongue can tell
The words fill my head
And fall to the floor
If God’s on our side
He’ll stop the next war.
Maintenant, je m’en vais
J’en ai plus qu’assez
La confusion que je ressens
Rien ne peut l’exprimer
Les mots emplissent ma tête
Et tombent par terre
Si Dieu est de notre côté
Il arrêtera la prochaine guerre.

BOB DYLAN
WITH GOD ON OUR SIDE
ALBUM : "THE TIMES THEY ARE A-CHANGIN que vous pouvez écouter et/ou commander en cliquant"- 1964

Texte et traduction tiré de l’excellent site sur Dylan

Messages

  • Bonjour Jess ,

    D’après Frère François , tu es un As en dessin , les mots n’ont pas la même musique pour toi .
    Pourquoi ne pas nous offrir un de tes magnifiques trésors dans la prochaine lettre qui viendra éclairer nos jours , surtout , ceux qui habitent en ville et qui n’ont pas le bonheur de voir se lever le soleil en montagne , sans pour cela vous sentir obligé de dévoiler votre lieu d’ Ermitage .
    J’en serai personnellement heureuse , j’aime les beaux coins , seule ou accompagnée , et les images parlent tellement au coeur de ceux et celles qui souhaitent un peu de beauté dans la vie .
    En espérant une réponse favorable , toute ma plus sincère amitiée.
    Gilberte

    • Hi Gilberte

      Merci de ton petit mot mais c’est trop difficile car il faudrait "scanner" et mettre les images sur un autre site...et puis ça donne rien ( 256 couleurs seulement...pas de trame de papier etc...). Quand j’irai mieux (?) je ferai un site , Titus a déjà réservé l’espace pour...mais tu sais en plus mes dessins c’est comme un cahier personnel, c’est pour me souvenir de certaines choses à moi. Seul Titus a pu les voir car il sait comprendre, autrement faut expliquer...pas le temps pour le moment...
      Comme y dit : "je me désabille pas devant tout le monde"..."je suis un pudique...impudique" (car j’aime bien l’été ne rien porter du tout ! ( :-)) Bises.

      Bye ! Jess+

    • Merci Jess , je n’avais aucune envie d’être curieuse , simplement te connaître un peu mieux à travers tes dessins , mais tu merites le respect que tu demandes . Je saurai attendre ou alors j’imagine , Reste le petit bonhomme bien vivant que tu es et profites beaucoup de ton environnement , grosses bises de la part d’une "amie" si tu es d’accord .
      Gilberte