Bulletin de l’Ermitage

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Annexe de l’Être de la Guha no 20

L’Être de la Guha (20-2)

compléments à la méditation de la 5ème semaine de Carême

jeudi 10 mars 2005, par frere francois

Je vous propose içi quelques extraits du livres de Régis Debray " Les communions humaines" pour en finir avec "la religion" pour votre méditation de fin de Carême ainsi qu’un extrait de " Tout est Un" un texte hindou du XIXème siècle pour ceux qui souhaitent donner à leur Carême une teinte d’oecuménisme

Au regard de la joie inconditionnelle, espérante, exultante, que soulève chez tout être normalement constitué une rencontre charnelle avec le divin, voire avec la personne du Christ, l’explication par des motifs d’ordre public ou de rendement identitaire paraîtra pour le moins courte et basse de plafond.(...) D’où le dédain qu’inspirent d’ordinaire les approches sociologiques aux hommes et aux femmes de foi, qui la vivent du dedans.

Tout ce qu’il entre d’appel, de saisissement au tréfonds, d’intime et d’irrésistible convocation dans un acte de foi, une prière, et a fortiori une conversion, ne saurait se reconnaître dans des considérations aussi prosaïques et extérieures.(...)

La force anonyme et diffuse qu’incarne ou exprime le sacré ne serait rien d’autre que la société elle-même, « laquelle est à ses membres ce qu’un Dieu est à son fidèle ». C’est donc sa propre société que le fidèle respecte en respectant son dieu, assimilable à une contrainte sociale remise au bien. Mais si les deux choses s’entre-expriment, on ne sait plus, de la conscience religieuse ou de la conscience collective, laquelle sert de miroir à l’autre, puisque celle-ci a déjà les caractéristiques de celle-là.

Il y a cercle.

Une conception religieuse de la société engendre une conception sociologiste de la religion.

Mais d’où vient le caractère religieux de la société, ? (...)

...du facteur commun à la vie secrète des âmes et aux cérémonials des cités : la capacité symbolique du primate humain.

La religion n’est pas que du social, certes. Mais le social non plus n’est pas que du social.

Toute cohésion apte à triompher de la poussière exige un montage symbolique .(...)

Que doit-on entendre par fonctionnement symbolique de l’esprit humain ?(...)

Est symbole, dit le dictionnaire, « tout ce qui représente autre chose en vertu d’une correspondance ».

L’entendement du sapiens sapiens est ainsi fait qu’il met spontanément le visible en correspondance avec de l’invisible, le présent avec de l’absence, le matériel avec de l’immatériel.

Il se représente la chose brute, et, superposant cette représentation à la présence, ne peut s’empêcher de voir double.

En légendant la moindre image, en fabulant le moindre fait, en les rapportant à quelque chose qui n’est pas là, mais qui aurait dû, pu ou devrait être. Cette « autre chose », étrangeté invisible et supérieure, et qui fait obligation, est en général un être de parole.

Il peut prendre bien des aspects - un ancêtre crocodile, les esprits de la forêt, un mana, un djinn, un dieu, un ordre cosmique, une force, un principe métahistorique (la Liberté, la République, la Justice), un mythe historique (la Classe, la Race, le Peuple).

Ce sera ailleurs une figure de l’Origine - type Abraham -, ou un englobant grâce auquel je vais pouvoir m’appréhender comme intégré à une totalité supérieure intangible et invisible (la Nature, l’Histoire, le Destin, l’Empire, le Prolétariat, la Nation, etc.).

Puissances célestes ou non, l’animal qui sait qu’il va mourir prend ses précautions en se dotant de vocables à majuscule. L’éphémère tremblant face aux galaxies et fouetté par son néant, guidé par l’instinct de conservation, se raccroche mentalement à des entités majeures - les mânes des ancêtres ou le Ciel des Idées intelligibles - qui auront l’avantage sur lui de ne pas mourir avec lui.

Pivot d’une représentation sublimante de notre Landerneau, la personne morale sera toujours plus que la somme de ses composants physiques : un Français, mais la France ; un homme, mais l’Humanité ; un musulman, mais l’islam ; un bouddhiste, mais Bouddha ; un juge, mais la Justice ; un Européen, mais l’Europe (mythe aussi irrécusable que sa réalité est confuse).

Et l’Humanité, parce qu’elle est composée de plus de morts que de vivants, est plus que l’addition des humains qui se bousculent en ce moment sur la planète. Comme la Mother India est d’une autre nature que le milliard d’habitants actuels de l’Union indienne.

C’est même ce genre de réalités irréelles dont il y a tout lieu de supposer qu’elles n’existent que dans notre cerveau, telle la Loi non écrite pour Antigone, la Patrie pour le poilu de 14, le Paradis pour le kamikaze islamique ou le Salut pour le martyr chrétien, qui nous rend le monde à la fois insupportable pour aujourd’hui et supportable en pointillé, comme il rend notre vie « digne d’être vécue », et parfois sacrifiée.

Une personne morale est un antidestin. Ce point sublime parce que inexistant transforme le moment actuel en une redite ou un prologue, et notre vie entière, en l’attente de pouvoir enfin ou le regret de n’avoir pas pu.

Gardons nous du cliché qui oppose la nostalgie à l’efficience : ce sont les nostalgiques qui font les révolutions. L’ange de l’Histoire regarde en arrière pour foncer vers l’avant. Qu’il soit Éden ou phalanstère, c’est l’inactualité du fondement qui nous comble - « l’absence comblante de Dieu », dit le mystique - en nous permettant d’échapper d’un même élan à un destin navrant et à un asphyxiant surplace.

Le mot moqueur d’arrière-monde, emprunté à Nietzsche, ne manque-t-il pas la fonction mobilisatrice du manque ? C’est l’extériorité de l’instituant qui nous fait tenir debout. « Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas ? » demandait Valéry, qui ajoutait, tout désabusé qu’il fût, ou plutôt parce qu’il l’était : « Les mythes sont les âmes de nos actions et de nos amours. Nous ne pouvons agir qu’en nous mouvant vers un fantôme. Nous ne pouvons aimer que ce que nous créons. »

La plus grande grâce que Dieu nous ait faite à cet égard est sans doute de ne pas exister. Ou est-ce une précaution ? Car si sa réalité était patente, nous aurions tôt fait de mettre au-dessus de lui un autre Dieu, plus aimable encore car mieux caché. Un mystique serait peut-être même fondé à voir dans son évasive discrétion la meilleure preuve de la compassion qu’il a pour nous, ses créatures, toujours assoiffées d’absences. Mais ne pouvait-on. hier. en dire autant de Marianne,
que personne n’a vue de ses yeux, ou des lois de l’histoire ? C’étaient des vues de l’esprit ? Mais qu’est-ce qui ne l’est pas, dans la poursuite du bonheur ? Entre le XIXe et le XXe siècle, elles « ont fait marcher » des millions de gogos, et périr sans phrases des millions de victimes - souvent les mêmes.(...)

Le don de double vue qui nous fait appréhender le réel comme l’apparence du réel, un nouveau-né vagissant en image de Dieu, un corbeau dans le ciel en présage ou un raz de marée en punition de nos péchés, n’a pas disparu avec la conception religieuse du monde. Il fait mener aux plus terre à terre une double vie, toute souffrance se doublant d’une doléance. Notre société, chue d’un désastre obscur, est peu ou prou ressentie par le mammifère perfectionniste comme l’ombre portée d’une autre, la vraie, la bonne, qui a déjà eu lieu in illo tempore, et s’est lamentablement dégradée depuis. C’était surtout la honte descivilisations agraires, avec leur éternel retour, leur Éden, leur Atlantide noyée.

Nous avons plutôt tendance, nous les progressistes, qui remplaçons l’archétype déchu par le programme à échéance, à loger la plénitude dans l’avenir. Mais que nous vivions nos petites tribulations comme la pâle copie d’une première édition perdue ou épuisée (la nostalgie n’est plus ce qu’elle était) ou bien comme la bande annonce d’un long-métrage (sans cesse remis à la semaine prochaine), l’original manque. Il a été, ou il sera un jour. (...)

La foi est définie par les fidèles comme l’aptitude à connaître ce qu’on ne voit pas. Ceux qui n’ont pas cette grâce se contentent de percevoir autour d’eux un persistant et agaçant clair-obscur. Être le seul animal vivant à pouvoir enseigner le réel et décoller de sa vie immédiate n’a pas que des bénéfices. Inutile de s’étendre sur les ravages causés par cette propension à entendre des voix qui ne sortent d’aucun larynx, à s’extasier de visions qui ne doivent rien au nerf optique.

Si l’on n’a pas de goût pour les livres d’histoire, on peut toujours brancher sa télé et regarder, après les fanas du Progrès, les fous de Dieu en activité. Mais si nous ne pouvons encore l’expliquer en termes neurophysiologiques, le fait est que les faits ne nous suffisent pas. L’esprit humain est certes une chose - en clair : un cerveau -, mais ainsi câblé qu’il ne peut s’empêcher de se référer à des choses qui ne sont pas des choses. Cette faculté de rêver les yeux ouverts que nous pouvons qualifier d’innée, à notre échelle de temps,

(...)

La transfiguration des choses brutes que produit leur mise en écho avec un suprasensible donne à l’histoire un fond de poésie ; et au poétique, une efficacité politique certaine. Les épopées et légendes des peuples en sont une preuve parmi d’autres. Ces récits incroyables bénéficient d’une crédibilité persistante étrangement, comme un taux d’écoute minimal et constant, mais qui peut, tel un volcan ensommeillé, entrer à tout instant en éruption. « Les jours s’en vont, je demeure », moi, texte sacré, moi Veda, Livre des morts, Iliade ou bien Genèse. Au contraire des inventions techniques et des théories scientifiques, par nature soumises à obsolescence, il n’y a pas de caducité dans la production mythique,et aucune mélodie religieuse n’est annulée par la suivante.

Chacune touche en nous une corde sensible, parce qu’elle fait résonner avec un accent particulier cette aptitude à vivre l’ici sur fond d’ailleurs, et l’instant en contrepoint d’hier ou de demain. Quelque chose nous a été transmis, ne fût-ce qu’un nom de famille, qui fait lien entre les générations, et déborde mon présent. Une dette doit s’acquitter, et pour autant que nous payions, il y aura toujours un reste, reliquat ou remords.

Il n’existe pas d’être humain, aussi fruste soit-il, sans un ange plus ou moins subtil sur son épaule. Ce garde-corps est transparent, mais il peut mettre son protégé au garde-àvous sans crier gare. Ce peut être un dieu ou un presque dieu. Mais aussi, et plus communément, un livre, une devise, un drapeau, ou un enfant décédé, ou le souvenir d’un mirador. Un premier de lignée, un nom de ville ou de héros. Un arbre, une colline, un fleuve ou un soleil trompeur, l’habituel messie-despote des libérations nationales. Dans la fleur de l’âge, il est fréquent qu’on ne veuille pas entendre parler de l’ange du grand conseil. Ce dernier nous chuchote à l’oreille quand le pas se ralentit, et, peu avant le dernier couac, nous découvrons qu’il avait toujours été là. Il y a de fortes natures, mais le faraud sans garant invisible est plutôt malheureux

Si le Christ n’a pas ressuscité, disait saint Paul, vaine est notre foi... Si nous qui sommes dans le Christ n’avons espoir que dans cette vie-ci, nous sommes les plus malheureux des hommes (I Cor. XV, 12-32).

Et donc, va pour la vie éternelle. Désespoir déconseillé ; résurrection oblige. Note en bas de page : l’expérience témoigne que l’homme-qui-ne-voulait-pas-de son-ange le verra réapparaître, à sa grande surprise, sur l’épaule d’un rejeton, ou d’un arrière-petit-fils.

Handicap ou privilège ? Charisme ou péché ? Les deux, mon cher frère. Le pire et le meilleur, l’abjection et l’abnégation, puisent à la même source chaude. Les « spiritualistes », fascinés par cette faculté ascensionnelle (le néant capable de Dieu), célèbrent le génie des lévitations. Et de saluer « l’immense richesse du rapport inépuisable de l’être humain à la réalité mystérieuse du sacré ». Les « matérialistes », qui daubent les lunatiques et les chimères, nous engagent à ne pas nous rendre malheureux pour rien. Et d’appeler les gobemouches à se ressaisir. « N’écoutez pas le chant des sirènes. Défendez vos intérêts, en oubliant ces billevesées que sont vos idées d’héritage ou de mission. » (...)

Le sauvage et le civilisé, l’habitant de Bagdad et celui de New York, le chiite, le chrétien et l’athée l’ont en partage. Les révolutions néolithique, industrielle et aujourd’hui informatique renouvellent notre prise sur les choses, mais on ne voit pas que nous en ayons une sur un décalage qui semble bien congénital.

De cette tendance irrépressible à faire ployer toute présence sous une représentation, et notre être même à une raison d’être impalpable, mais qui lui donne en retour un certain caractère de nécessité - on appelle cela « donner un sens à sa vie » -, l’humanité ne se guérira pas à échéance prévisible. Pour l’hiatus entre notre éprouvé et notre imaginé, entre factuel et virtuel, son avenir ressemblera à son passé.

La plus déraisonnable - et à terme décourageante - des illusions (à laquelle Freud et Marx n’auront pas peu contribué, avec des arguments d’inégale valeur mais également optimistes), est sans doute celle-ci : espérer que l’homme puisse vivre un jour sans illusion.

Qui refuse personnellement de « s’incliner devant les idoles ou d’adorer un prétendu ordre surnaturel » n’échappe pas socialement au chevillage symbolique. Notre Dieu créateur
en reste le plus illustre fleuron, mais il en a beaucoup d’autres à son blason, tel l’âge d’or englouti (hier on rasait gratis), ou le règne imminent de la Justice, passé le dernier quart d’heure (demain, le Droit et la Paix).

Avec le mirage du Progrès rédempteur, théologie laïcisée, la verticale s’était couchée sur l’horizon, en prenant la forme radieuse de l’Avenir, et voilà qu’elle reprend sa position première, l’axe du Ciel (sauf dans le petit cap déclinant de l’Asie).

Un agnostique peut prendre acte du recyclage en cours sans payer tribut à la Vierge Marie ou au Coran incréé. Des esprits coléreux et intraitables crient sur les toits leur haine du phénomène religieux : grand bien nous fasse. Les motifs ne manquent pas non plus de haïr la loi de la gravité (suicides par défenestration, chutes dans l’escalier, jambes de plomb à six heures du soir, sans compter les catastrophes aériennes et autres). Mais un homme avisé de la pesanteur en vaut deux. Et il est indéniable que la symbolisation du donné comme la gravitation des corps ne s’appliquent pas indifféremment et de même façon à qui se jette la tête la première du vingtième étage et à qui s’est muni auparavant d’un parachute. Notre défaut de fabrication est irréparable, mais, faute de pouvoir atteindre à l’apesanteur complète, on se soigne. Nous avons inventé des antidotes pour
parer aux tragédies de la crédulité et abaisser le taux de prélèvement symbolique obligatoire. Le premier est intellectuel : c’est la science, qui, depuis deux mille cinq cents ans, nous fournit en réel sans valeur ajoutée.(...)

Ces deux poumons, principe de savoir et dispositif de laïcité, sauvent nos contemporains les mieux lotis du surnaturel à front de taureau. Mais ne nous leurrons pas : si le droit à une connaissance adéquate des choses, y compris les
sociales et les économiques, et le découplage entre citoyenneté et confession, droit et croyance ne sont pas négociables, il serait imprudent d’en attendre qu’elles puissent délester nos sociétés minireligieuses et pluriculturelles de l’inéliminable grain de folie déposé dans leurs monuments, le préambulede leur Constitution ou leurs manuels scolaires. Ce que masque, au fond, l’aveuglante formule wébérienne, « le désenchantement du monde », c’est le fait que tout désenchantement d’un domaine d’investissement symbolique, comme aujourd’hui la politique et ses utopies, suscite le réenchantement d’un autre, en l’occurrence la culture et ses identités. Voire l’art et ses créateurs. Après saint Vincent de Paul, saint Van Gogh et saint Antonin Artaud. (...)

Conférer une existence en soi à ce qui n’existe que pour nous est un geste excusable, tant il serait paradoxal, et en un sens humiliant pour l’esprit, de se reconnaître obligé par rien... d’autre que ses forgeries propres.

L’acte de transcender la réalité matérielle est un mouvement involontaire spontanément porté à réifier son point de visée. La transcendance
ne sera plus alors un élan mais un Être : une
personne divine, une Cause première ou une
Surnature. Substantifier en « grand Autre » les
fictions motrices qui donnent du souffle au
marcheur, mais n’existeraient pas sans nos
neurones, est l’inclination naturelle de qui
conque se sent un peu perdu face à la voûte
étoilée. Seule la pensée critique, parce qu’elle
est contre nature, peut suivre cette pente en la
remontant jusqu’à sa source : nous.

Ovide avait déjà remarqué que dès sa naissance,
« tandis que les autres animaux courbent la tête et regardent la terre, l’homme éleva un front noble et porta ses regards vers le ciel ». De là à conclure que le ciel nous observe, que quelqu’Un nous rend la pareille de là-haut, il y a un pas. Le sauter ou non distinguera l’exaltation mystique d’une condition symbolique sobrement assumée.

La mise en signification de la réalité visible, avons-nous vu, exige ou produit à la fois son dépassement et sa diminution. Que donc « l’homme passe infiniment l’homme », leitmotiv pascalien infiniment repris, cela relève d’un constat de bon sens, que peuvent admettre, quand il lui arrive de déposer des chrysanthèmes sur une tombe, le président de l’Union rationaliste tout comme celui de la conférence épiscopale. Ce rondpoint passé, il y a bifurcation. Sur la route de la foi, derrière le sens, il y a encore un sens.

C’est l’Esprit, le divin, ou le Père Éternel. En ce cas, la fonction symbolique apparaîtra comme l’organe d’une Providence avisée, le moyen d’un plan de salut, disons : l’hameçon de Dieu, le pêcheur d’hommes, qu’Il aurait laissé flotter dès la première aube entre Adam et Ève pour pouvoir, après la Chute, les ramener incessamment à Lui.

Pour un esprit laissé à ses seules forces, sans le secours d’une main divine, cette fonction n’est qu’une ruse de la vie pour nous sauver de la mélancolie.

Le Sens du sens n’existe pas : c’est l’espèce qui construit ce no man’s land, cet au-delà breveté sous le nom de Dieu mais fabriqué à domicile.
Le Sens ne précède pas l’espèce humaine et ne lui survivra pas. En d’autres termes, certaines choses ne sont pas séparées parce qu’elles sont sacrées depuis le commencement du monde ; elles sont sacrées parce que nous les mettons à part, en lieu et heure. Dans le premier cas, l’homme habite le sacré - que celui-ci prenne la forme d’un Dieu personnel, d’un absolu suprapersonnel, d’un ordre cosmique ou d’un souffle d’énergie.
Dans le second, le sacré habite en nous et par nous. Il nous aide à vivre mais il porte nos couleurs. Il répond à un besoin, et c’est nous qui maintenons nos divinités en vie par nos rites et nos prières.

Yahvé a aidé les juifs à survivre depuis trois mille ans, mais si ces derniers n’avaient mis constamment en pratique le zakhor ve-shamor, « souviens-toi et sois le gardien de ce dont tu te souviens », ce Dieu Jaloux aurait disparu avec le deuxième Temple, et il serait aussi mort que le sont aujourd’hui Jupiter, Thor ou Dionysos. Pour une conscience religieuse, si une catastrophe géologique, climatique ou épidémique venait à dépeupler totalement la planète de ses animaux, n’y laissant que les insectes, l’En-Haut aurait encore du travail devant lui. Tout serait à refaire, mais rien ne serait fini. Pour une conscience non soulevée par la grâce, au contraire, le divin retournerait au néant au même instant, avec le dernier sapiens sapiens usant sa dernière goutte de pétrole pour cuire son dernier rat. Avant et après l’homme, il n’y avait et il n’y aura rien sur notre étoile éteinte - que de l’eau, des cailloux et des nuages, et plus même de mots pour leur conférer une quelconque existence.

Extraits du chapitre 6 du livre de Régis Debray " Les communions humaines pour en finir avec la religion "... pour illustration de la méditation de la 5ème semaine de Carême  [1]

1


Le texte Hindou promis ...( je vous conseille de remplacer le mot "Dieu" qui a tellement vieilli par ultimité ou l’Être)

- DIEU

I. Qui est Dieu ? Dieu est Celui qui transcende tout ce que nous percevons.

S’Il est transcendant au monde, comment peut-Il être relié au monde ? Le fait est qu’il n’y a pas une seule particule ici-bas qui rie Lui soit reliée.

Alors, que signifie qu’« Il transcende le monde » ? Le monde, cela veut dire nous mêmes et ce que nous percevons.
En d’autres mots, les êtres animés et inanimés ensemble forment le monde. Parmi ces catégories, nous estimons que les êtres conscients sont supérieurs. Que dire de Celui qui a créé tous les êtres ?

La seule chose que nous pouvons comprendre c’est qu’Il est au-delà des catégories d’êtres que nous connaissons. Notre raison ne peut aller plus loin.

Par conséquent notre créateur nous est supérieur et ne peut être appréhendé par nos facultés de compréhension. Son nom, Kadawul (« Être Transcendant »), signifie qu’Il surpasse notre raison.

2. Dieu ne peut-il alors être connu de nous ?

Il n’en est pas tout à fait ainsi car dans un sens, Il se laisse connaître, et ce don partiel de Sa "Grâce" ( ses dons) nous
suffit : nous n’avons pas besoin de toute Sa grandeur ; il se fait connaître suffisamment pour que notre souffrance soit supprimée.... Il est donc bien là, dans une certaine mesure à portée de notre connaissance.

3. Qu’est-ce donc, qui nous permet de L’avoir à portée de notre connaissance ? Le fait que Sa nature est Être - Conscience -Béatitude

- L’Être (Sat), désigne l’Impérissable, ce qui Est, pour l’Éternité. S’Il venait à cesser d’être, ne fût-ce qu’un moment, qui pourrait être Son destructeur ? Qui L’a créé ? La nature périssable de toutes choses nous
enseigne que Tout est dirigé par l’Un impérissable. Ce Seigneur des Seigneurs, immortel, est Dieu. Sa nature impérissable est l’Être (Sat).

- Par Conscience (Cit), il faut entendre Connaissance. Connaissance absolue, à distinguer de la connaissance ordinaire, sujette à l’erreur. Ni l’irrégularité
ni l’erreur ne peuvent l’entacher. C’est La Connaissance, pure et simple. Celui qui est à l’origine de la Création, si parfaite et ordonnée même parmi les êtres inanimés,nous enseigne fréquemment ainsi : "ta connaissance est irrégulière et erronée." L’exemple est connu de l’interrogation d’un incroyant devant l’un des prodiges de la nature : "pourquoi a-t-Il fait si petite la
graine de l’arbre banyan qui est si grand ?" Un système où même les objets
inconscients sont ordonnés et ont une fonction utile, est forcément dirigé par un pouvoir conscient. Car comment un simple objet inconscient pourrait-il faire
quelque chose relevant de la connaissance infaillible ? Et notre mode de
connaissance imparfaite, le peut-il ? Non, ce n’est pas possible. C’est
pourquoi il est dit que Dieu est Conscience (Cit) .

- La Béatitude, ou Félicité (Ânanda), est l’état libre de désirs. C’est la Paix à jamais en plénitude. S’il Lui restait encore le moindre désir, comment
pourrait-on dire [de Dieu] qu’Il est meilleur que nous mêmes ? Comment
pourrions-nous obtenir
de Lui la félicité ? Lui-même aurait alors besoin d’un autre être pour
satisfaire ses désirs. Mais qui peut concevoir Dieu ainsi ? L’état de
satisfaction intérieure caractérise la Félicité. C’est pourquoi Il est
Félicité, ou Béatitude (Ânanda).

Être, Conscience et Béatitude sont inséparables.

Individuellement, ils ne sont rien. C’est pourquoi Il est connu, Lui, en tant qu’Être-Conscience-Béatitude
(Sat-Cit
Ânanda ou Saccidânanda).

4. Celui qui a réalisé le quatrième état et voit tout en tant qu Un, celui-là
connaît vraiment Dieu en tant qu’Être-Conscience-Béatitude. Les mots ne peuvent
exprimer, ni les oreilles entendre, à quel point un tel être est uni à Dieu ;
c’est une question de réalisation ; et il existe des voies et des moyens pour
une telle réalisation. Ils peuvent être énoncés, appris et mis en pratique.

Dieu peut être réalisé ainsi.

5. Il n’a pas de nom : nous Lui donnons un nom. Il n’a pas de forme : nous Lui
donnons une forme. Y-a-t-il un mal à cela ? Quel nom n’est pas le Sien ? Quelle
forme n’est pas la Sienne ? Quel est le son, la forme où Il ne se trouve pas ?

C’est pourquoi, en l’absence de la vraie connaissance de ce qu’Il est, tu peux
Le nommer comme tu préfères, ou L’imaginer sous la forme qui te convient le
mieux pour garder Son souvenir.

Tout espoir d’obtenir Sa Grâce sans aucun effort de ta part est complètement
vain. S’il était possible d’obtenir Sa Grâce de cette
façon, tout le monde serait identique, il n’y aurait aucune raison pour qu’il
existât des différences.

6. Il est un effort qui surpasse tous les autres. Il peut paraître moins
efficace que la dévotion à Dieu avec nom et forme. Pourtant, c’est bien celui-
ci le plus efficace c’est tout simplement l’amour que tu portes à tous les
êtres, qu’ils soient bons ou mauvais. En l’absence d’un tel amour pour tous, ta
dévotion envers Dieu n’est que parodie. Quel sens cela a-t-il pour Dieu, si tu
recherches auprès de Lui la satisfaction de tes désirs, sans faire ton devoir
envers les malheureux ? Il n’y a là que pur égoïsme. Il n’y a pas de place
auprès de Dieu pour des personnes aussi égoïstes, seuls les actes désintéressés
y ayant droit de cité. Par conséquent, sachant bien qu’Il est au centre de
toute chose, dévoue-toi à Lui. Dieu est Celui qui suscite la plus haute

7. À mesure que tu attribues des noms et des formes à Dieu, tout en faisant preuve d’amour pour tous les noms et formes ; ayant compris qu’ils sont tous
Siens, ton mental va mûrir progressivement. De même que le goût d’un fruit
s’améliore à mesure de sa maturation, de même en va-t-il, en toi, de la
croissance du bien et du déclin du mal. À un certain stade de la maturation de
ton mental, le moment viendra où il te faudra rencontrer ton maître. Ceci ne
signifie pas que tu dois aller à sa recherche, ni lui à la tienne. Au moment
voulu, la rencontre aura lieu, chacun s’y étant dirigé à sa manière. C’est votre
complémentarité qui vous amènera à vous rencontrer, qui établira ta confiance
en lui, adaptera son enseignement pour toi, et te rendra apte à le suivre. La
voie directe pour aller à Dieu consiste à réaliser le quatrième état. Tu
suivras la voie et atteindras ton but, qui est. Etre-Conscience-Béatitude, qui est Dieu.

8. La voie enseignée par le maître est définitive, directe ; dirigée vers
l’Unité, elle est naturelle et sans artifices, éprouvée depuis longtemps, sans douleur. Lorsque
tu es sur cette voie, il ne peut plus y avoir ni doute, ni peur : la peur et le
doute, ne sont-ce pas les caractéristiques des voies des ténèbres ? Comment
pourraient-elles te rencontrer dans la voie de la Vérité qu’enseigne le maître ?
Ainsi, la voie te parlera d’elle-même, t’indiquant le bon chemin. Alors, il ne te restera plus qu’à rencontrer ton maître et à apprendre de lui. Cette voie
vous est commune, à tous les deux, par la Volonté de Dieu. Avant toi, ton maître l’a parcourue. Il te montrera le chemin et tu le suivras. À combien d’autres enseigneras-tu ce même chemin ? Et combien d’autres suivront-ils après ?

Une fois que tu auras fait un pas en avant, tu ne reculeras plus. L’aide du maître est effective pour ce premier pas uniquement. Tu n’as rien à faire pour que la voie te soit enseignée par ton maître. Sache qu’il est le messager de
Dieu, envoyé pour révéler la voie à ceux qui sont prêts, qui ont mure par leurs propres efforts, accomplis dans l’une ou l’autre des deux directions dont nous
allons parler. C’est Dieu qui envoie ce messager divin dès que le degré de maturité suffisant est atteint.

9. La pratique avec foi, mais sans la Connaissance, est nommée bhakti (dévotion) ; la même avec la Connaissance est
nommée jnana.

Il y a deux sortes de bhakti : l’une est la dévotion à Dieu avec un nom et une
forme, l’autre est l’amour pour tous les êtres (kar
ma marga).

Jnâna aussi est divisée en deux : la pratique de la voie juste enseignée par le maître,nommée yoga, et l’état qui en résulte, qui est pure jnâna (Connaissance).

10. Même si tu ne crois pas tout ce qui est dit de Dieu, tu peux au moins accepter l’idée qu’« Il y a "autre Chose qui transcende ce que tu vis" ». Cette simple pensée est une graine qui
recèle un pouvoir immense, pouvant se développer lors de sa croissance au point
de tout vider et tout remplir à elle seule. Son pouvoir est tel qu’elle peut
t’amener à ne plus voir rien d’autre que Dieu, même pas toi même. En vérité Dieu est Tout ( extraits d’un texte Tamoul du XIXème siècle)


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Messages

  • Le texte hindou est très beau, mais pourquoi faire un complexe avec le terme Dieu. Le terme ultimité ou être est tout aussi nul. On sait bien que ce n’est qu’un terme ! Et pour Debray, il me fait penser à ceux qui trempent leur pied dans la mer pour voir la température de l’eau, et qui passeront le reste de leur existence sur le bord (espérant qu’un jour la mer soit plus chaude !). Et puis il y en a d’autres, qui ne se préoccupent pas du tout de la température et plongent directement. On retrouve là la fracture entre l’orient et l’occident. Orient = être et se taire, Occident (parler (souvent pour ne rien dire) pour se donner l’illusion d’être !)

    Fraternellement

    • Merci pour votre réaction...

      Je n’aime pas le terme "Dieu" car il "personnifie" à l’excès ce qui est innomable :les juifs le savaient bien qui refusaient de nommer l"au delà de tout". Pour 90% des gens c’est une idole...ou une cause...alors que s’il y a une trancendance elle est bien au delà de ces conceptions...un peu comme une dimenssion supplémentaire d’un univers qui au dires des physiciens modernes en compterai plus de 11 !

      Votre critique de Debray est injuste et montre que vous ne l’avez pas vraiment compris : il est de ces hommes qui s’engagèrent au delà du raisonnable et ses années de prisons dans les geôles Boliviennes et les 10 ans qu’il mit pour en "récupérer" ( si tant est que cela puisse se faire) sont là pour en témoigner.

      Simplement Debray prend de la hauteur sur un phénomène religieux observé à la manière du sociologue scientifique ...une invitation à la réflexion , à l’interrogation sur ce phénomène et peut-être à abandonner certains dogmes ou images surrannées... et autres fantasmes illusoires

      Pour cela il faudrait une "église" moins préoccupée de son "pouvoir" et plus intelligente...
      Mais heureusement l’ermitage est là pour éviter de penser "bête" et "en rond" !

      bien fraternellement

      ff+