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Catholicisme : la fin d’un monde (3)

La laïcité peut-elle s’adapter à une scène religieuse pluralisée ?

par Daniele Hervieux-Léger

mardi 20 janvier 2004, par frere francois

Les revendications Communautaires

Mais ce mouvement d’individualisation ne résume pas à lui seul le cours de la modernité religieuse. Celle-ci, dans la mesure même où elle déstabilise les grands codes de sens qui fournissaient aux individus des réponses aux questions ultimes de leur existence, fait surgir en même temps des demandes nouvelles de certitudes partagées.
L’instabilité propre à des sociétés soumises à l’impératif du changement suscite des réaffirmations identitaires, à travers lesquelles les individus tentent de faire face à la condition sociale et psychologique incertaine à laquelle ce changement les assigne.

Le recours identitaire à l’islam des jeunes générations issues de l’immigration,en position d’intégration sociale, économique et culturelle précaire, trouve ici sa principale explication.

Mais il serait erroné d’imaginer que ces affirmations identitaires concernent les seuls musulmans.
Dans toutes les sociétés démocratiques, les individus réclament aujourd’hui de plus en plus de pouvoir faire un usage public de leurs droits privés : en dépit de son rejet historique de toutes les formes de communautarisme, cette tendance n’épargne pas la France. Elle touche, en particulier, l’affirmation publique des identités religieuses qui expriment toutes, dans une société sécularisée en profondeur, une condition minoritaire appelant une reconnaissance spécifique. Cette logique identitaire travaille le judaïsme français, mais également un catholicisme largement débouté de l’assise majoritaire qui fut la sienne dans le passé.

Un défi pour la laïcité

Dérégulation institutionnelle et bricolage individualiste des croyances d’un côté, renforcement des identités communautaires de l’autre : la modernité religieuse s’inscrit spécifiquement dans cette tension qui prend à revers les principes fondamentaux sur lesquels repose le modèle français de la laïcité.

Construite pour contenir les empiètements éventuels de l’Église romaine dans la sphère publique, la laïcité "historique" repose sur trois piliers : l’affirmation du caractère privé des croyances en premier lieu
la protection publique de l’exercice paisible du culte en second lieu ;
la prise en charge par les autorités religieuses elles-mêmes de la régulation interne de la vie des communautés enfin.
Or ce système scellé par la loi de 1905 est aujourd’hui ébranlé. D’un côté, les individus revendiquent de plus en plus largement (dans le domaine religieux comme dans tous les autres domaines) d’être reconnus publiquement dans la spécificité de leurs identités individuelles et communautaires.

D’un autre côté, la dérégulation institutionnelle du religieux prive l’État de l’appui coopératif des autorités religieuses reconnues comme telles par les fidèles. Deux dossiers mettent clairement en lumière les difficultés d’adaptation des politiques publiques du religieux à ce nouveau contexte.

- le premier est celui de la "lutte contre les sectes" gouvernée, jusqu’à présent, par le projet d’éradiquer les formes inconnues et supposées menaçantes de la religiosité s’exprimant en dehors du cadre confessionnel accrédité par l’histoire. Il est peu probable que cette politique défensive puisse, au-delà de la répression normale des délits et crimes relevant du droit commun, enrayer la prolifération (internationalisée) des nouveaux groupes religieux et mouvements spirituels favorisée par la démonopolisation des grandes institutions du croire ;

- le second (et le plus important) est celui de l’islam, devenu deuxième religion en France.
Cette présence de l’islam n’est pas, en tant que telle, une réalité nouvelle : il n’est pas nécessaire de rappeler l’importance du fait musulman dans la France coloniale, ni l’implantation ancienne de populations immigrées en provenance des pays d’islam sur le territoire métropolitain.

Mais la situation s’est profondément transformée au cours des trente dernières années, en même temps que la condition des immigrés venus du Maghreb pour travailler en France.
La sédentarisation définitive des familles dans le pays d’accueil et l’arrivée à l’âge adulte de générations musulmanes nées en France (et couramment titulaires de la nationalité française) contribuent à l’établissement durable d’un islam de diaspora, pour lequel la perspective d’un retour au pays d’origine a perdu toute plausibilité concrète.

La multiplication des salles de prière, la revendication que des carrés musulmans soient aménagés dans les cimetières, ou l’affirmation (dont on sait tout l’impact polémique) du droit des jeunes filles à porter le foulard à l’école sont les manifestations les plus évidentes d’une demande de reconnaissance publique de la place de l’islam qui accompagne cette stabilisation définitive de la population musulmane.

Cette revendication s’affirme avec une force d’autant plus grande que l’intégration économique, sociale et culturelle se révèle plus difficile pour les intéressés, et particulièrement pour les jeunes. Pour ceux-ci, qui sont les plus vulnérables aux menaces d’exclusion, la religion tend à devenir, comme le montre une série d’enquêtes récentes, le lieu de la conquête possible de leur dignité et de la construction de leur individualité.
Ils revendiquent de vivre publiquement et collectivement un islam qu’ils s’approprient comme une dimension fondamentale de leur identité culturelle et sociale, la seule qu’ils puissent spécifiquement revendiquer face aux "Français de souche".
Ils vivent leur religion - dont leurs parents leur ont rarement transmis l’héritage - au sein d’une vaste constellation d’associations, dont la prolifération même souligne la faible structuration de l’islam français, et sa dispersion en de multiples courants.

Cette situation pose directement le problème de l’institutionnalisation de l’islam et de son intégration à l’intérieur du paysage religieux français.

Parce qu’il ne dispose pas, constitutivement, d’une autorité centrale régulatrice (du type de la Conférence des évêques ou du Consistoire juif), l’islam se prête mal à l’effort de confessionnalisation poursuivi à son endroit par tous les gouvernements (de droite ou de gauche) qui en appellent, depuis vingt ans, à une organisation de l’islam français. L’accord intervenu en juillet 2001 sur la constitution d’un Conseil français du culte musulman marque probablement un tournant. Il reste que tout n’est pas réglé pour autant.

Parce que l’islam est le support d’identités collectives fortes, il prend à revers la logique de la privatisation des croyances religieuses que requiert le système confessionnel, un système au sein duquel, par ailleurs, il ne bénéficie que très parcimonieusement de l’accès à l’exercice libre et digne du culte dans des espaces aménagés à cet effet.

L’encouragement public à la construction de mosquées permettant cet exercice dans des conditions normales rencontre encore de fortes résistances locales. La question est souvent posée de savoir si l’islam est susceptible, en tant que tel, de s’adapter à la modernité démocratique. Cette question est mal posée tant qu’on oublie que toute religion fait corps et évolue avec la population dans laquelle elle s’incarne, en l’occurrence celle des musulmans français qui revendiquent précisément leur pleine intégration à la société française.

Au-delà du problème propre de l’islam, la question principale est, en réalité, celle la laïcité elle-même, et de sa capacité d’adapter ses valeurs, ses pratiques et ses dispositifs juridiques à la scène religieuse pluralisée avec laquelle elle doit désormais composer.


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