Bulletin de l’Ermitage

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Catholicisme : la fin d’un monde (2)

L’Église catholique et les débats éthiques

par Danièle Hervieu-Léger

lundi 12 janvier 2004, par frere francois

De cette fragilité, la hiérarchie de l’Église catholique française est aujourd’hui très largement consciente.

Plutôt qu’à une "reconquête" qui mobilisa autrefois des efforts missionnaires généreux et inventifs, mais dont elle connaît désormais les impasses, elle s’attache à accompagner théologiquement et pastoralement le témoignage minoritaire auquel elle est contrainte.
La position modeste qu’elle assume n’est que marginalement contestée par quelques courants qui entendent renforcer la visibilité de l’institution en répondant de façon directe, sur le terrain du dogme et de la morale, aux besoins de certitude d’une partie de la population catholique déstabilisée par les changements sociaux et culturels du présent.

Assumant courageusement ses faiblesses passées, discrète sur le terrain politique, l’Église s’efforce d’exercer, sur la scène publique, un "magistère éthique" qui lui soit propre. L’entreprise est cependant difficile puisque les Français sont de moins en moins portés à considérer qu’elle apporte une réponse aux problèmes moraux (moins 22 % entre 1981 et 1999), aux problèmes qui se posent dans la vie de famille (moins 25 % entre 1981 et 1999) et aux problèmes sociaux (moins 21 % entre 1990 et 1999). L’intangibilité des positions romaines sur la contraception et l’avortement, sur le divorce, sur l’homosexualité ou encore sur l’assistance médicale à la procréation accentue inexorablement le décrochage culturel entre l’Église catholique et l’opinion française. L’Église souligne logiquement qu’elle définit ses positions en référence au message dont elle est dépositaire, et non pas en fonction des attentes de la société. Mais cette extériorité revendiquée par rapport aux questions qui concernent au premier chef la production des normes collectives n’est certainement pas de nature à faciliter le positionnement de l’institution dans les grands débats éthiques contemporains : et on l’observe dans les débats touchant à la maîtrise du vivant ou à l’euthanasie. Si des attentes existent dans la société française à l’égard du catholicisme, en dépit de l’érosion de la confiance dans l’institution (passée de 54 % d’opinions positives en 1981 à 44 % en 1999), elles concernent essentiellement la capacité de l’Église à "répondre aux besoins spirituels" des individus. Mais ces besoins cherchent aujourd’hui leur satisfaction sur un marché des biens symboliques largement ouvert, sur lequel l’Église est certes présente, mais sans pouvoir prétendre à un monopole quelconque.

Les "minorités religieuses historiques", entre dilution culturelle et réaffirmations identitaires

La fragilisation du catholicisme français ne signifie pas que les minorités religieuses historiques soient épargnées par les recompositions présentes. Protestantisme et judaïsme ont à faire face, de leur côté, à de délicats problèmes de redéfinition de leur identité publique :

- évalués à 600 000 ou 700 000, les protestants français sont, pour les deux tiers, des calvinistes membres de l’Église réformée de France, des Églises réformées indépendantes et de l’Église réformée concordataire d’Alsace et de Lorraine.
On évalue à 200 000 le nombre des luthériens. Par différence avec l’Église catholique, le protestantisme français (qui ne connaît aucun problème de recrutement pastoral) porte l’histoire d’un rapport positif à la démocratie, aux idéaux modernes de liberté et à la laïcité, une laïcité que de grandes figures protestantes ont contribué à construire, dans le domaine de l’école en particulier.
Cette "modernité protestante", étayée par la contribution importante apportée par des protestants à la vie publique et au service de l’État, vaut au protestantisme français une image globalement positive dans l’opinion. Un nombre non négligeable de Français non protestants d’origine (500 000) déclarent leur proximité personnelle avec une religion synonyme d’austérité et de rigueur, mais aussi d’engagement social et d’ouverture à la rationalité critique.
Mais cette affinité du protestantisme français avec l’humanisme laïque et la culture moderne de l’individu contribue en même temps à une certaine dilution de la "différence protestante", une dilution que renforce l’importance des mariages mixtes et que favoriserait également, selon certains, l’ouverture oecuménique des institutions protestantes françaises. Les protestants "détachés", qui ne lisent jamais la Bible et ne donnent pas d’éducation religieuse à leurs enfants sont en effet un peu plus d’un quart de la population protestante globale.

Mais il faut souligner en même temps la progression d’un protestantisme évangélique, baptiste ou pentecôtiste, qui ne se limite plus à la Mission populaire tsigane, inaugurée en France en 1952 et rattachée à la Fédération protestante de France, forte aujourd’hui de 100 000 fidèles en Europe.
Le succès (statistiquement limité, mais significatif) d’un protestantisme émotionnel et identitaire, fortement réfractaire à l’oecuménisme, relance, au sein même des Églises de la Réforme, la question de la spécificité protestante et des modalités de son affirmation dans la société française ;

- le judaïsme français (600 000 à 700 000 personnes) traverse, lui aussi, de sévères turbulences. L’expérience biséculaire de l’émancipation et de l’intégration, le traumatisme du génocide et la création de l’État d’Israël ont modifié en profondeur les conditions de l’affirmation de l’identité juive, dans une société où les choix religieux relèvent de la décision individuelle et non plus de l’évidence d’une transmission familiale et communautaire, et où les mariages mixtes se sont multipliés. Créé par Napoléon en 1808, le Consistoire, dirigé par un président laïc et par un grand rabbin, est formellement en charge de l’administration du "culte israélite" pensé, à l’intérieur du cadre confessionnel, comme une "Église juive".

Ce modèle d’organisation spécifiquement français a été ébranlé par l’arrivée en France, dans les années 60, des juifs d’Afrique du Nord, porteurs d’un judaïsme à forte composante ethnique, qui ont ouvert des restaurants et magasins d’alimentation, mais également leurs propres synagogues, services communautaires et écoles. Ce milieu soucieux de la préservation des particularismes ethnoreligieux est le terrain où se déploie l’activité de courants néo-orthodoxes obsédés par la dissolution de l’identité juive. Ces mouvements prônent à la fois le retour à une observance religieuse intégrale et la réaffirmation communautaire du judaïsme français. Le plus connu d’entre eux est celui des Loubavitch, héritiers d’une tradition hassidique revitalisée aux États-Unis. On évalue à 10 000 leur nombre en France.

Dérégulation institutionnelle et bricolage individuel des croyances

Ces premières considérations sur l’état des grandes confessions mettent en évidence, de façon convergente, la dérégulation des institutions qui caractérise, au premier chef, la scène religieuse. Le trait dominant de la modernité religieuse, en France comme ailleurs, n’est pas, comme on l’a longtemps pensé, la perte des croyances et la montée irrésistible de l’indifférence spirituelle.

Le pourcentage de Français (14 %) qui déclarent fermement n’avoir aucune croyance religieuse a légèrement augmenté au cours des vingt dernières années, mais il augmente beaucoup moins rapidement que le nombre de ceux qui déclarent croire à une "puissance" ou à une "force surnaturelle" qu’ils ne nomment pas avec précision.
La croyance en un Dieu personnel (présentant les attributs du Dieu juif et chrétien) connaît au contraire une érosion régulière. Le fait majeur n’est pas l’amenuisement du croire, mais sa dissémination individualiste, en dehors des grands "codes du croire" définis par les institutions religieuses.

Dans une société où l’autonomie des individus s’affirme dans tous les domaines, la croyance religieuse ne fait pas exception. Plus qu’à la conformité aux "vérités" portées par des institutions, les individus s’attachent à l’authenticité d’une quête spirituelle personnelle. Ils "bricolent" de plus en plus librement les petits récits croyants qui leur permettent de donner un sens subjectif à leur expérience du monde. Et l’élargissement des ressources culturelles disponibles contribue à la démultiplication de ces compositions croyantes "à la carte".

Le succès des spiritualités orientales, la vogue d’un bouddhisme acclimaté aux attentes d’accomplissement personnel des individus (600 000 Français s’en déclarent proches), la fortune de la croyance dans la réincarnation (qui retient 20 % des Français) constituent des indices significatifs de ce déploiement massif d’une spiritualité de la réalisation de soi, qui fait primer avant tout les droits de la subjectivité.

(à suivre)


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