Bulletin de l’Ermitage

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Catholicisme : la fin d’un monde

par Danièle Hervieu-Léger

mercredi 17 décembre 2003, par frere francois

Les Français sont-ils encore catholiques ?

L’érosion continue des pratiques, l’effondrement démographique du clergé et la dislocation d’une civilisation paroissiale qui a modelé nos paysages, notre patrimoine architectural et notre culture, justifient de poser la question.

Après les fissures révélées par la Première Guerre mondiale, le déclin nettement engagé dans les années 1945-1950 a connu, à partir des années 70, une brusque accélération.
En 1981, 71 % des Français déclaraient leur appartenance au catholicisme.
En 1999, ils sont 53 %.
La pratique cultuelle mensuelle était de 18 % en 1981 ;
elle est de 12 % aujourd’hui et tombe à moins de 8 % si on prend en compte la pratique hebdomadaire, soit une baisse de 35 %.

Cette baisse atteint 53 % chez les 18-29 ans, qui sont à peine 2 % à se rendre à l’église chaque semaine.

Il y avait 41 000 prêtres en 1965 et 35 000 en 1975.
Ils sont 20 000 en 2000, dont un tiers a moins de 66 ans.
On prévoit que la France comptera 6 000 à 7 000 prêtres au plus en 2020.

Il y avait 37 500 paroisses en 1983, dont 14 200 avaient un prêtre résident.
On en compte 30 700 en 1996 dont 8 800 seulement ont un prêtre à demeure.

Le nombre longtemps stable des baptêmes et mariages à l’église connaît, depuis le début des années 80, un net affaissement : 4 enfants sur 5 étaient baptisés au cours de leur première année à la fin des années 60 ; c’est le cas d’un enfant sur deux en 2000 et cette proportion ne sera plus que de un sur trois en 2020.

À l’énoncé de ces chiffres, le catholicisme français apparaît exsangue.
Un certain nombre d’indicateurs montrent pourtant qu’il n’est pas sans vitalité. Il apparaît même capable de faire émerger, dans ce contexte de sécularisation extrême, des formes de mobilisation originales. De vastes opérations de restructuration du tissu communautaire sont en cours dans tous les diocèses. L’engagement actif des laïcs, rendu indispensable du fait du déficit du clergé, est remarquable. 600 000 laïcs, dont une écrasante majorité de femmes, prennent en charge la catéchèse, animent la vie liturgique et assurent la préparation des fidèles à la réception des sacrements.
Une partie d’entre eux est en charge officielle d’aumôneries (hôpitaux, établissements scolaires, prisons) et même de paroisses (845 en 2001, contre 28 en 1983). Le nombre des diacres augmente rapidement : de 1 500 aujourd’hui, il passera à 3 500 en 2020 si les ordinations diaconales se poursuivent au même rythme.
Enfin, le succès de formules pastorales nouvelles ou rénovées, telles que les grands rassemblements de jeunes et les pèlerinages, semble montrer que l’Église dispose encore, par-delà l’effondrement des observances, d’une capacité de mobilisation qui demeure respectable.

Mais ce dynamisme est fragile. Le nombre des laïcs engagés qui font vivre l’institution est promis, compte tenu de la pyramide actuelle des âges et de la faible implication des générations les plus jeunes, à un tassement inévitable.

L’amenuisement du nombre des clercs accentue le confinement de ceux-ci dans des tâches rituelles qu’ils sont seuls à pouvoir assurer : à la frustration qu’ils en éprouvent répond le malaise des laïcs souvent placés en porte-à-faux dans l’exercice des responsabilités pastorales qu’on leur confie.

Quant à la capacité mobilisatrice de l’Église en direction de la jeunesse, elle demeure limitée, pour l’essentiel, aux couches sociales qui constituent son vivier traditionnel : au-delà de la minorité de jeunes qui bénéficient encore d’une socialisation catholique familiale, "l’effet JMJ" (la mobilisation associée aux Journées mondiales de la jeunesse autour du pape, auxquelles les médias donnent régulièrement un large écho) est extrêmement précaire et labile, peu susceptible, en tout cas, de renouveler, à court ou moyen terme, des formes stabilisées d’appartenance catholique.

L’Église catholique et les débats éthiques

De cette fragilité, la hiérarchie de l’Église catholique française est aujourd’hui très largement consciente.
Plutôt qu’à une "reconquête" qui mobilisa autrefois des efforts missionnaires généreux et inventifs, mais dont elle connaît désormais les impasses, elle s’attache à accompagner théologiquement et pastoralement le témoignage minoritaire auquel elle est contrainte.

La position modeste qu’elle assume n’est que marginalement contestée par quelques courants qui entendent renforcer la visibilité de l’institution en répondant de façon directe, sur le terrain du dogme et de la morale, aux besoins de certitude d’une partie de la population catholique déstabilisée par les changements sociaux et culturels du présent.
Assumant courageusement ses faiblesses passées, discrète sur le terrain politique, l’Église s’efforce d’exercer, sur la scène publique, un "magistère éthique" qui lui soit propre.

L’entreprise est cependant difficile puisque les Français sont de moins en moins portés à considérer qu’elle apporte une réponse aux problèmes moraux (moins 22 % entre 1981 et 1999), aux problèmes qui se posent dans la vie de famille (moins 25 % entre 1981 et 1999) et aux problèmes sociaux (moins 21 % entre 1990 et 1999). L’intangibilité des positions romaines sur la contraception et l’avortement, sur le divorce, sur l’homosexualité ou encore sur l’assistance médicale à la procréation accentue inexorablement le décrochage culturel entre l’Église catholique et l’opinion française.

L’Église souligne logiquement qu’elle définit ses positions en référence au message dont elle est dépositaire, et non pas en fonction des attentes de la société. Mais cette extériorité revendiquée par rapport aux questions qui concernent au premier chef la production des normes collectives n’est certainement pas de nature à faciliter le positionnement de l’institution dans les grands débats éthiques contemporains : et on l’observe dans les débats touchant à la maîtrise du vivant ou à l’euthanasie.

Si des attentes existent dans la société française à l’égard du catholicisme, en dépit de l’érosion de la confiance dans l’institution (passée de 54 % d’opinions positives en 1981 à 44 % en 1999), elles concernent essentiellement la capacité de l’Église à "répondre aux besoins spirituels" des individus. Mais ces besoins cherchent aujourd’hui leur satisfaction sur un marché des biens symboliques largement ouvert, sur lequel l’Église est certes présente, mais sans pouvoir prétendre à un monopole quelconque.

( a suivre)


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