Bulletin de l’Ermitage

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Différentes tentatives de réponse au problème du Mal

par Marie

mercredi 19 novembre 2003

LE PROBLEME DU MAL
D’APRES DIFFERENTS AUTEURS

D’après Schuon :

Le mal provient de l’éloignement qui sépare le monde formel du Principe
informel c’est-à-dire que la forme comporte par sa nature même le danger
de séparation et d’opposition par rapport au Principe ou à la Substance.

Le fond du problème cosmologique consiste dans le déroulement suivant :
l’infinité de la divine substance exige et produit la Relativité ou
l’Existence ; celle -ci exige ou produit, ou implique par définition, la
Manifestation cosmique ; mais elle implique ou entraîne par-là même le
mystère de l’éloignement donc incidemment le mal, puisque Dieu seul est
l’absolu Bien ; autrement dit, la négation apparente de ce Bien ne peut
pas ne point se produire sur un certain plan, étant donné que la
Possibilité divine ne connaît pas de limites, le mal s’il est réel dans
ses limites n’est qu’un fragment d’un plus grand bien, qui le compense
et l’absorbe en quelque sorte en son centre existentiel même, qui
dépasse son accidentalité, le mal cesse d’être, il se résorbe dans une
substance toujours pure et en celle-ci, il n’a jamais été.

Dieu est le Bien Absolu qui veut le Bien relatif, c’est-à-dire la
relativité concomitante de son propre Bien. Or, la rançon de ce Bien
relatif est le mal. Or, il est absurde de la part de l’homme d’accepter
et désirer le Bien relatif sans accepter du même coup la fatalité du
mal, tout homme, par définition, accepte et désire le Bien relatif sous
une forme quelconque, il doit donc accepter le phénomène du mal comme
base d’un dépassement final. Etre pleinement homme, c’est d’une part
enregistrer et accepter l’inéluctabilité de l’absurde, et d’autre part
se libérer de l’absurde par le discernement entre l’accident et la
Substance, ce discernement victorieux qui précisément est la vocation
même de l’être humain.

Le mal est la rançon de la relativité ou de l’Existence, mais celle-ci
la compense d’avance par sa victorieuse Divinité. Le grand mal, pour
l’homme ce n’est pas seulement de s’éloigner de Dieu, c’est aussi de
douter de sa Miséricorde. C’est ignorer qu’au fond même de l’abîme, la
corde de sauvetage est toujours là : La Main divine est toujours tendue
pourvu que nous ayons l’humilité et la foi qui nous permettent de la
saisir. La projection cosmique éloigne de Dieu, mais cet éloignement ne
peut rien avoir d’absolu ; le centre est partout présent.

Esotériquement parlant, le « problème du mal » se réduit à deux
questions :

1. Pourquoi le créé implique-t-il nécessairement l’imperfection ?

A quoi il faut répondre que s’il n’y avait pas d’imperfection dans la
création, rien ne distinguerait cette dernière du Créateur.

2. Pourquoi le créé existe-t-il ?

La création (ou manifestation) est rigoureusement impliquée dans
l’infinité du Principe, en ce sens qu’elle est comme un aspect ou une
conséquence, ce qui revient à dire que si le monde n’existait pas,
l’Infini ne serait pas l’Infini ; car pour être ce qu’il est, l’Infini
doit se nier apparemment et symboliquement lui-même, et c’est ce qui a
lieu par la manifestation universelle.

Le monde ne peut pas ne pas exister, puisqu’il est un aspect possible,
donc nécessaire de l’absolue nécessité de l’être, l’imperfection, elle
non plus, ne peut pas ne pas exister, puisqu’elle est un aspect de
l’existence du monde ; l’existence du monde se trouve rigoureusement
impliquer dans l’infinité du Principe divin, et de même, l’existence du
mal est impliquée dans l’existence du monde. Dieu est Toute - Bonté et
le monde en est l’image. Mais comme l’image ne saurait, par définition,
être ce qu’elle représente, le monde doit être limité par rapport à la
Bonté divine, d’où l’imperfection de l’existence ; les imperfections ne
sont pas autre chose, par conséquent, que des sortes de « fissures »
dans l’image de la Toute-Perfection divine, et de toute évidence elles
ne proviennent pas de cette Perfection, mais du caractère nécessairement
relatif ou secondaire de l’image. La manifestation implique par
définition la manifestation. Ce ternaire « Infini, manifestation,
imperfection constitue la formule explicative même de tout ce que
l’esprit humain peut trouver de « problématique » dans les vicissitudes
de l’existence.

Dieu permet le mal parce qu’il sait que le mal est l’ombre
ontologiquement inévitable d’un bien global et que tout mal concourt en
fin de compte au bien ; en permettant le mal Dieu envisage indirectement
le bien dont ce mal est comme un fragment infime, transitoire, et
nécessaire, la contingence exigeant et provoquant par sa propre nature
même des contraires, des fissures ou des dissonances.
Et ce n’est qu’en ce sens qu’on peut affirmer que tout est bien parce
que Dieu le veut et qu’aucune possibilité ne peut se situer en dehors de
la divine volonté.

Un mode qui compense et en un certain sens vainc le phénomène du mal et
qui même couronne tous les autres modes, est la « réintégration » : le
mouvement cosmogonique n’est pas centrifuge seulement, il devient
centripète en fin de compte, c’est-à-dire qu’il est circulaire. A la
question de savoir pourquoi l’homme a été mis dans le monde alors que sa
vocation foncière est d’en sortir : c’est précisément pour qu’il y ait
quelqu’un qui retourne à Dieu ; c’est-à-dire que la Toute Possibilité
exige que Dieu non seulement se projette mais aussi réalise la béatitude
libératrice du retour.

Conclusion de Schuon : Il faut accepter la « volonté de Dieu » quand le
mal entre dans le destin et qu’il n’est pas possible de lui échapper …
en cas de rencontre avec le mal - et nous devons à Dieu et à nous-mêmes
de nous maintenir dans la paix, nous pouvons utiliser les arguments
suivants :

1. Aucun mal ne peut infirmer le Souverain Bien ni ne doit troubler
notre rapport avec Dieu ; nous ne devons jamais perdre de vue, au contact
avec l’absurde, les valeurs absolues.

2. Nous devons avoir conscience de la nécessité métaphysique du mal ; « 
Il faut que le scandale arrive ».

3. Ne perdons pas de vue les limites du mal ni sa relativité ; car Dieu
aura le dernier mot.

4. Il faut de toute évidence se résigner à la volonté de Dieu
c’est-à-dire notre destin ; Le destin par définition, est ce que nous ne
pouvons pas ne point rencontrer, et il est ainsi un aspect de
nous-mêmes.

5. Dieu veut éprouver notre foi, donc aussi notre sincérité et notre
patience, sans oublier notre gratitude : c’est pour cela qu’on parle « 
des épreuves de la vie ».

6. Dieu ne nous demandera pas de comptes pour ce que font les autres, ni
pour ce qui nous arrive sans que nous en soyons directement responsables
 ; il ne nous demandera de comptes que pour ce que nous faisons
nous-mêmes.

7. Le pur bonheur n’est pas pour cette vie, il est pour l’autre ; la
perfection n’est pas de ce monde, mais ce monde n’est pas tout, et le
dernier mot est à la Béatitude.

Donc il ne faut pas dire que Dieu « veut » le mal - disons - plutôt
qu’Il le « permet » - ni que le mal est un bien parce que Dieu n’est pas
opposé à son existence. Ne perdons pas de vue que le complément de la
résignation est la confiance, dont la quintessence est la certitude à la
fois métaphysique et eschatologique que nous portons au fond de
nous-mêmes ; certitude inconditionnelle de ce qui est, et certitude
conditionnelle de ce que nous pouvons être.

****

Platon pense que « Dieu est innocent » et Socrate dans de nombreux
dialogues, soutient que l’homme est naturellement attiré vers le Bien,
et qu’il ne fait le mal que par ignorance de la Vérité et de la justice ;
l’exercice de la dialectique, lui fera renoncer sans regret à obéir
aveuglément à ses instincts et à ses sens, qui étaient causes de son
égarement et de ses mauvaises actions.

****

Selon St. Augustin « le Mal n’est possible que pour un plus grand bien,
ce qui lui fait dire, à propos du péché originel, « felix culpa »
heureuse faute qui a été le point de départ de tout un ordre de charité
et de rédemption extraordinaire.

Le Mal vient de l’antagonisme entre la créature, être fini, borné, et le
Créateur infini. La créature ignore son origine, son rôle, sa destinée.
Elle abuse de la liberté que Dieu lui a donnée, en agissant d’une
manière contraire à ses fins, qu’elle méconnaît ou qu’elle ne veut
accepter. De là viennent tous les désordres, tous les maux dont elle
souffre et qu’elle inflige aux autres.

Pour l’homme spirituel, le sens au Bien n’existe pas sans sa direction
contraire, le sens du Mal, et que déjà de cette manière le Mal existe
comme un moindre bien.

****

Gabriel Huan explique ainsi sa conception du Mal : « Seul l’Etre absolu
est immuable et, de toute éternité, sa perfection est indéfectible. Par
contre l’être qui ne possède pas l’existence par soi participe de
quelque façon, au non-être du néant ; il est engagé dans le devenir et
subit la loi du changement. C’est-à-dire que, créé pour le bien, dans la
lumière, il peut faillir et s’égarer dans le chemin des ténèbres et du
mal. Ainsi la créature, pour la seule raison qu’elle n’est pas Dieu,
n’est pas assurée de demeurer toujours fidèle à la loi sainte qui a été
inscrite dans son cœur par le Créateur : « elle ne fait pas ce qu’elle
veut et elle fait ce qu’elle ne veut pas » (Rom VII, 15). Cet état de
créature qui, ayant appris et s’étant tournée vers « l’Arbre de la
Connaissance du Bien et du Mal » (Genèse III, 5) s’est détournée des
voies de Dieu, St. Bernard, après St. Augustin (Conf. Lw VII,Ch X, No
16) le représente comme une chute dans la « région de la dissemblance ».
La créature demeure sans doute, même après sa prévarication, ce qu’elle
ne saurait cesser d’être, une « image a désormais perdu sa ressemblance
avec Dieu ; elle est défigurée, et cette défiguration consiste
principalement dans le fait que la créature, au lieu de se redresser
vers le ciel pour lequel elle est faite, se repliant sur elle-même, se « 
courbe » vers la terre. Ainsi le péché est avant tout une « défiguration
 » qui, faisant perdre à la créature sa ressemblance avec Dieu, la courbe
sur elle-même la livrant de la sorte aux seules fantaisies de sa volonté
dans un attachement à son « sens propre », qui l’oppose au « sens du
Christ » (1 Cor. II,16).

D’après Gnôsis - Boris Mouravieff :

Il est évident que n’existe pas un Mal absolu. Le Mal relatif que nous
observons et dont nous sommes les artisans et les victimes, aussi bien
que la souffrance, la tristesse, les maladies et la mort sont le
résultat direct du péché originel. Originel, non pas seulement au sens
historique et adamique, mais encore et surtout parce qu’il est répété et
vécu par chacun de nous au moment de la prise de conscience, dans
l’enfance, du Moi de notre Personnalité.

L’identification de l’homme à sa Personnalité sous-développée est la
répétition intégrale par chacun de nous de la chute d’Adam, sur un plan
actuel et personnel. Cette identification est une grosse erreur. Allant
au fond du problème, il faut constater cependant que cette erreur est
acceptée par nous de bon gré. Dés lors, le Moi réel, pour autant encore
que l’on admette cette notion, nous apparaît comme un « autre » comme
différent de nous. Un « autre » que nous craignons et vis-à-vis duquel
nous prenons sinon une attitude hostile, du moins une attitude de
défense.

Lorsque nous admettons finalement et définitivement son existence en
nous, même d’une manière théorique, et que nous commençons à saisir le
sens et la technique du Salut, nous n’éprouvons en général aucune
attirance naturelle vers ce Moi, notre propre Moi cependant. Dans la
plupart des cas, parvenu à ce point, nous hésitons à renoncer à notre
identification habituelle, dans laquelle nous mêlons notre Personnalité
à la conscience de notre corps. C’est le sens du soi-disant réel,
inspiré par le Moi du corps, se servant de la peur de la faim et du
sexe, ces grands mobiles s’exprimant sous une infinité de masques, qui
détournent notre Personnalité du Moi effectivement réel. Pour elle, dans
cette situation, « le vin vieux est le meilleur ». Pour sortir de cette
zone d’hypnose, il faut engager le Combat invisible (entre la Réalité et
l’Illusion) En règle générale, le Prince de ce Monde n’agit pas
brutalement, Méphistophélès préfère proposer ses arguments, donner des
conseils, pour obtenir du chercheur la décision de plein gré
d’abandonner la piste et de revenir à une « vie » raisonnable et
normale.

Ainsi la Personnalité aveuglée par les Illusions de la vie, subit tous
les malheurs dont elle est la cause :

Le Moi de la Personnalité incomplet, inachevé, impuissant, erre dans la
vie sans foi ni affection vraie, va d’erreur en erreur, de faiblesse en
faiblesse, de mensonge en mensonge. Prisonnier - peut-être volontaire,
mais cependant prisonnier - « l’homme ne fait pas dans la vie ce qu’il
veut, mais ce qu’il hait »
(Romains VII, 15).

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