Bulletin de l’Ermitage

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Japon 2012

1ère Lettre du Japon

Par frère François

dimanche 24 juin 2012, par frere francois

Bonjour à tous

Isashiburi ne ! comme on dit par ici
il y a longtemps...effectivement...

depuis notre fuite "en catastrophe"
pour s’arracher sans trop faire mal
à l’affect que nous portons à nos animaux et êtres de notre ermitage

et puis deux longs mois de bateau qui peuvent paraitre à certains un "luxe"
une originalité
alors que tant de moyens de transports plus rapides existent

Hé bien justement

Rien ne remplace la vie en mer
sur ces masses salées et ondoyantes de nos lointaines origines
nous vertébrés venons tous de cette matrice
avons besoin de ce bain de d’origines

Tous nous avons besoin aussi de cette solitude,
de ce bercement
de cette lutte avec les éléments
de ces peurs subites
du sifflement du vent dans les haubans
du claquement de la toile rèche
de cette beauté
de cet infini

éternellement renouvelé
régénéré

de ce silence étoilé

que seul l’océan peut nous donner

Que de blessures cautérisées
que d’espoirs renés
que d’unions profondes n’a-t-il porté

Une fois encore j’ai pu mesurer combien cette unique expérience
permet aux être de se révéler
de se trouver
de s’évaluer
de trouver les autres aussi

Au risque de paraitre trivial
sur un bateau de 10 mètres sur 3
l’isolement est impossible
et les actes "cachés" ," honteux" de la vie courante
deviennent banaux, naturel, acceptés

l’être vit sa réalitée nue
sans s’illusionner

sans s’hypertrophier
sans se rabougrir

Pleurer, trembler n’est pas plus étrange que rire
et déféquer ou dégueuler
pas plus secret que se nourrir ou parler

apparaitre dans sa nudité vraie
se faire accepter ainsi est une thérapie pour les complexes
ceux qui craignent à cause de leur passé
de leurs blessures secrètes

Tous les membres sont banalisés
pourquoi peut on se serrer les doigts
...et pas le onzième ?

Pourquoi peut on pénétrer de conduit de l’oreille
pour le nettoyer, soulager un prurit
et non celui de Sodome ?

A bord pas de censeur, d’oeil qui juge, de parent qui dicte ses lois
de tabous castrateurs
de ceux qui poussent au "modèle" à atteindre
on peut se développer comme on le sent
loin des ceux qui jugent
on peut s’essayer à être autrement
pas besoin de se justifier, de se définir
d’agir ou réagir en conséquence

"Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ?"

on est vrai

et puis apprendre à conduire , à entretenir l’esquif
sans lequel on ne serait plus
lui faire garder le cap, à être responsable de tous à la barre
tracer la meilleure route et surtout la plus sûre pour tous
préparer les repas
négocier les vagues
assurer le rangement et l’examen toujours renouvelé du matériel
être attentif au moindre bruit
à la moindre défaillance

Prendre dans l’urgence des initiative

personne n’est dispensé de trravail sous prétexte d’étude
d’âge, ou de besoin de jouer

qui dira la profondeur d’une méditation ininterrompue de l’horizon ou du ciel étoilé
au rythme du flot qui sussure

qui dira la profondeur des échanges sans parole délier
frissons contre frissons, lovés l’un contre l’autre
dans l’obscurité d’une nuit d’angoisse

que de richesses échangées
reçues
données
sans mot dire

enfin... le plus souvent

qui dira la valeur du coup de main qu’il faut oser quérir
ou accepter alors que la toile et le vent se font trop fort
et que la sueur et les larmes
se confondent avec l’écume qui gicle sur le pont

peu à peu les pans entiers d’inutilité s’écroulent
les opinions s’effacent
les mots deviennent inutiles
un regard, un geste esquissé suffit pour se comprendre
et s’entendre

une monade est née où chacun peut éprouver
et rechercher la joie de l’autre
comme la sienne propre
la peine d’autrui vous fait souffrir
tout comme sa douleur devient mienne

charge plus légère à porter
car divisée
partagée

J’ai mal où tu as mal et ton plaisir me fait du bien

Les infirmités, les traumatismes ne sont plus que des spécificités
de particularismes dont on devient fier
mais dont on ne joue pas, dont on ne se plaint pas
seule compte alors la joie
d’emplir ses poumons d’espace et de sel

A l’arrivée à Miyajkejima
j’étais sûr de ne pas reconnaitre le groupe avec lequel nous nous étions embarqués
une vraie Koïnonia de toujours
unie sans serment jusqu’à la mort
soudée d"une même volonté
sans effacement des caractèes spécifiques
non pas subis mais recherchés comme uniques
et appréciés

D’où cette décision jaillie au moment même où la terre était en vue

encore !

oui revenons par l’océan !
pour éprouver à nouveau ce moment de partage
de communion vraie

Kalliste est le symbole de cette koïnonia vraie
de cette communio
qui vit , vibre et bondit au gré des vagues
file , file Kalliste
heureux es-tu de poursuivre l’infini
qui sans cesse se dérobe

Honnêtement avec la solitude et la musique
je ne connais aucune thérapie éducative
plus riche que celle-ci
et l’ai vue encore réaliser des merveilles

Homme toujours tu chériras la mer

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
O mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remords,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
O lutteurs éternels, ô frères implacables !

( Verlaine)

Finalement me revoilà au Japon... 25 ans après l’avoir quitté
et juré de ne jamais revenir
mais si heureux d’y être à nouveau

Au Japon les mémoires ne s’effacent pas
Parti en 68 ...par nécessité et contre mon gré
j’ai vraiment peiné pensant n’y rester que 6 mois
et puis j’ai découvert quelque chose que je ne soupçonnait pas
un civilisation autre
une mentalité cachée, profonde , rafinée, poétique

Alors je m’y suis installé pensant pouvoir y être intégré un jour
mais au Japon un étranger reste un étranger quelque soit ses efforts
et c’est certainement pour cela que mon ami Jack Moyer s’est suicidé
pour avoir voulu trop y rester
on ne peut changer les archétype dans lesquels ont a été élevé

Ainsi au Japon d’enthousisasme en déceptions
de déceptions en nouvel enthousiasme
on vit dans l’irréalité
avant que la réalité ne vous rejoigne

Pour moi ce fut une clé, un apprtement vidé
et
ma compagne et deux enfants disparus,
"volatilisés"
repris, engloutis par leur culture

et c’est bien ainsi...

Douleur intense , j’ai totalement pardonné
cela était nécessaire
et puis c’était chez eux , à leur manière

sans cela je n’aurai jamais connu la vie d’ermite
le retour en France
et le retour à Miyakejima
on rien n’a changé

sauf le volcan qui a effacé quelques pages du passé

etc’est bien ainsi...

Les loupiots sont captivés par leur nouvelle vie
tout est nouveau
tout est beau
tout est gentil

En 3 mois j’espère seulement qu’il ne connaissent que ce côté là :
Omote Nippon : le Japon de l’endroit
sans ignorer l’Ura Nippon : le Japon des coulisses
mais sans en éprouver les douleurs

Des oiseaux par milliers volent vers les feux
Par milliers ils tombent par milliers ils se cognent
Par milliers aveuglés par milliers assommés
Par milliers ils meurent

Le gardien ne peut supporter des choses pareilles
Les oiseaux il les aime trop
Alors il dit Tant pis je m’en fous !

Et il éteint tout

Au loin un cargo fait naufrage
Un cargo venant des îles
Un cargo chargé d’oiseaux
Des milliers d’oiseaux des îles
Des milliers d’oiseaux noyés.

(Jacques Prévert)

De quoi méditer en ce Dimanche...

Dans une semaine nous irons à Tokyo nous plonger dans la grand mégalopole
accueillir Brenda et Julien à l’aéroport
nous ennivrer
nous écoeurer peut-être
avant de voyager dans la nature superbe

de tout cela nous reparlerons
...et Jess vous tiendra au courant

A bientôt

et Bon Dimanche !

Bien fraternellement à tous

Frere Francois