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2ème Journée Interreligieuse de Maredsous (14 mars 2010)

« Suis-je donc le gardien de mon frère ? » (Gn 4, 9)

vendredi 23 avril 2010, par frere francois

2ème Journée Interreligieuse de Maredsous
(14 mars 2010)

« Suis-je donc le gardien de mon frère ? » (Gn 4, 9)

, Abbaye de Maredsous
Le dimanche 14 mars 2010, au Collège Saint-Benoît, une journée interreligieuse qui a franchement plu à une quarantaine de participants motivés et de toutes provenances. Ils entouraient M. Farid El-Asri, chercheur à l’UCL, pour l’Islam, Mme Viviane Vandormael, du Centre Tibétain de Yeunten-Ling (Huy) et le P. Luc Moës, osb, pour le Christianisme. Modérateur : M. Joseph Fléron.

Le thème de la journée : « Suis-je donc le gardien de mon frère ? » (Gen.4, 9) a suscité trois interventions de qualité. Les carrefours, le panel, la cérémonie finale ont touché par la simplicité, l’atmosphère et l’attention mutuelle. La logistique était assurée avec gentillesse par les Oblats du monastère....

Accueil et première intervention (p. Luc Moës, osb)

Bonjour, tout le monde ! Gassho ! Salamalek koum ! Bienvenue à chacun qui s’est joint ici à notre assemblée de la 2ème Journée Interreligieuse de Maredsous ! Vous avez répondu nombreux ! Que Dieu vous bénisse !

Le programme général est le suivant : la matinée studieuse, avec les trois interventions. Le temps de midi (12h50), restaurant ! Par le partage du pique-nique ou le service sur place. L’après-midi (14h15), retour ensemble dans cette salle où nous choisirons personnellement entre deux possibilités : un temps de prière, soit de méditation silencieuse à la chapelle ou un temps d’échange en petits groupes pour les volontaires dans diverses classes. A 15h30, mise en commun, panel, dans la salle des interventions, avec M. Joseph Fléron comme modérateur. Vers 16h30, à la cloche, cérémonie commune d’adieu à la cour vitrée.

Cette Journée est désormais ouverte. Je me présente brièvement. Les intervenants suivants y veilleront aussi. Je suis Luc Moës, moine-prêtre de Maredsous. Je suis aujourd’hui chargé des Oblats. Jadis, j’ai passé la plus grande partie de ma vie monastique au monastère de Gihindamuyaga (Rwanda). Les événements de 1994 m’ont fait revenir au monastère de mon engagement où je poursuis mon idéal de concorde avec tous les croyants du monde, d’intérêt pour les traditions spirituelles.

Plusieurs m’ont suggéré qu’il y ait aussi un commentaire chrétien du thème annoncé pour cette Journée ! Tout de même ! Savaient-ils à quoi ils s’engageaient ? Plutôt que d’aller le demander à d’autres, je me suis senti en devoir de le donner moi-même. A vos risques et périls !

Je développerai mon avis en trois points : forcément, une introduction, suivi du premier point : une approche biblique ; un second point : une approche historique ; un troisième point : une approche actuelle ou personnelle.

À Londres, le 4 mars dernier, devant une assemblée nombreuse de dignitaires, d’ambassadeurs, … l’éminent penseur musulman soufi Tahir-ul-Qadri lançait une fatwa contre le terrorisme universel prétendu musulman qui sème la panique partout dans le monde. Il jugeait que ces agents de la violence ne pouvaient avoir aucun rapport avec l’Islam. L’Islam, en effet, est une religion de paix comme son nom l’indique. A cette nouvelle, le monde entier a frémi de satisfaction tant justice était rendue au cœur des êtres humains de notre planète.

Nous devons, au demeurant, reconnaître que la violence est omniprésente. Elle accompagne la vie de qui que ce soit  : Hindou, Bouddhiste, Juif, Chrétien, Musulman, Baha’ï, …. En général donc, il arrive des cas où il n’est pas toujours possible ni perceptible qu’on la maîtrise, qu’on l’oriente, qu’on en ait raison. Déjà les livres saints en témoignent. Dans la Bible, dès la Genèse, dans les premiers récits fondateurs, elle y est décrite. Notamment, au chapitre 4, en présentant Abel et Caïn. Après son crime, celui-ci a dit : « Suis-je donc le gardien de mon frère ? »

Avant de me mettre à l’écriture de cette intervention, j’ai lu attentivement le texte, le commentaire de Marie Balmary, « Abel ou la traversée du désert », Grasset, 1999. J’ai lu aussi des notes du P. Mattheeuws, sj., de l’IET à Bruxelles.

Approche biblique

Une lecture contemporaine de la Bible, des cinq premiers livres, et plus particulièrement celui de la Genèse, nous suggère une vision juste, une description, certes poétique, imagée, mythique, mais éminemment signifiante de la vie et de l’univers où nous sommes invités à évoluer.

La création de l’homme et de la femme a généralement frappé les lecteurs par la définition initiale de l’altérité. « Il n’est pas bon pour l’homme d’être seul » (Gn 2, 18) Généralement, on en a déduit que la différence sexuelle trouvait là son origine, son explication. Par ailleurs mais bien moins souvent, certains ont voulu plus profondément caractériser l’intention divine. Car si Dieu a voulu créer l’homme à sa ressemblance, le récit de la création humaine n’avait pas seulement pour premier but de doter l’homme d’une compagne qui lui évite la solitude et le dépit, ou que le genre humain soit sexué de telle ou telle façon, non, la finalité du texte biblique tient à la volonté de Dieu de garder la maîtrise souveraine sur la création.

Dieu interdisait à l’homme de manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal (Gn 2, 17) en sorte que Dieu se réserve le jugement final, qu’il protège l’homme d’un pouvoir qui le dépasserait absolument. D’ailleurs, le tentateur n’avait pour projet que de convaincre les premiers parents du possible accès pour eux à l’essence divine : « Vous serez comme des dieux » (Gn 3, 5) L’enjeu, c’est l’adoration de Dieu par l’homme.

Dieu, dans sa magnanimité, offre cependant à l’homme une autonomie et une suprématie complète, quand : « Il amena vers l’homme les vivants pour voir comment il les appellerait ; tout être vivant devait ainsi porter le nom que l’homme lui donnerait. » (Gn 2, 19)

Enfin, le dernier passage de la geste d’Adam et Eve est intéressant là où Dieu dit : « Voici l’homme devenu comme l’un de nous, pour la connaissance du bien et du mal. Maintenant prenons garde qu’il n’étende la main et ne prenne aussi du fruit de l’arbre de vie. » (Gn 3, 22) Autrement dit, il était plus en rapport avec la volonté divine que l’homme ne dispose pas, sans norme, du discernement divin mais puisqu’il en est pourvu, veillons à ce qu’il soit judicieusement exercé, sans outrances.

Concluons sur la création du monde, celle de l’homme, et disons que l’essentiel pour celui-ci consiste à vivre une relation verticale de respect, voire d’adoration du mystère qui le constitue et le dépasse. Il lui faut exercer son humanité dont il n’a gracieusement reçu que l’usufruit.

Nous pouvons, à présent, aborder la relation complémentaire pour l’homme, celle du prochain, du frère. La relation horizontale. Des historiens des religions ont décrit la rivalité jalouse de Caïn, l’aîné, envers son frère cadet, Abel, comme celle qui a toujours animé les cueilleurs à l’égard des sociétés de pasteurs. Il semble pourtant que nous puissions aborder le conflit de façon moins sociologique, plus profonde.

Caïn « présente des fruits de la terre en offrande au Seigneur. » (Gn 4, 3) Abel offre, lui, et l’Ecriture insiste : « de son côté », « des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse. » (Gn 4, 4) A l’évocation de Caïn présentant des fruits, nous pensons aux fruits du jardin d’Eden. D’une part un possessif, d’autre part, un indéfini. L’engagement de Caïn n’est pas particulièrement personnel, qualifié. Pour Abel, par contre, il y va de ses premiers-nés, les siens. On sait ce que représentera l’offrande des premiers-nés, tout au long de la Bible, jusqu’à celle du Fils Aîné ! L’engagement d’Abel est donc de haute valeur oblative et combien plus symbolique.

Il faut toutefois en revenir à l’agir divin, au comportement de Dieu face à cette offrande duelle. Si Dieu ne considère pas autant l’offrande de Caïn, néanmoins, il ne lui en tient pas rigueur. Il reste Dieu, le Dieu d’Adam et d’Eve qui ont part au pouvoir divin en ayant conscience du bien et du mal. Aussi, Dieu prolonge-t-il encore son souci pour les humains, chez Abel, chez Caïn aussi, en conférant à celui-ci la liberté du choix : « Si tu fais le bien, … ; si tu agis mal, le péché est posté à ta porte et te guette, mais toi, domine-le. » (Gn 4, 7)

On sait ce qu’il fit. Le Seigneur, comme au jardin d’Eden, se mit à la recherche de Caïn, en l’appelant (Gn 3, 9), il lui demande : « Où est Abel, ton frère ? » (Gn 4, 9). Et Caïn, à la manière de son père Adam qui prit peur (Gn 3, 10), répondit d’une façon excessivement singulière : « Je n’en sais rien ; suis-je donc le gardien de mon frère ? » (Gn 4, 9)

Par conséquent, quels que soient les comportements, les réactions de nos premiers parents, gardons toujours une conscience plus juste de l’agir de Dieu. Sans aller, des fois, jusqu’à dire que les méprises des humains n’ont pour valeur que de mettre en lumière la compassion, la clémence du Créateur, de Dieu.

S’il admoneste Caïn (Gn 4, 10-12) comme il a pu le faire à l’égard du serpent (Gn 3, 14), Il ne sombre pas dans l’outrance. Il pousse la tendresse jusqu’à l’écoute même de son pénitent : « Mon châtiment est trop grand pour être supporté » (Gn 4, 13) « Et le Seigneur le marqua d’un signe afin que quiconque le rencontrerait ne le tuât point. » (Gn 4, 15) Le texte poursuit : « Caïn se retira de la présence du Seigneur et s’en fut habiter au pays de Nod, à l’orient d’Eden. » (Gn 4, 16)

Que pouvons-nous dire en conclusion  ?

J’épingle quelques traits essentiels. Dieu est le Vivant. Il crée de rien. Sacré mystère !

L’homme, par mandat divin, crée à son tour, à condition qu’il reste respectueux du Mystère de sa vie dont il n’a pas le secret. L’homme ensuite, vit une relation horizontale, sociale, qui se qualifie quand elle est inspirée, jusqu’à l’extrême surtout, par le Mystère de Dieu. Dieu donne sa préférence à celui qui l’adore et se consacre à lui, non du bout des doigts, de quelques « prunes » mais de ses propres prémices. Enfin, au cas où l’homme erre, se trompe, jalouse et commet un crime de lèse-divinité, de lèse-fraternité, Dieu, même alors, ne cherche pas la mort de l’homme mais qu’il vive. (Dt 4, 1) Au besoin, il le marque d’un signe. Que l’on pense au sang étendu sur les linteaux en Egypte. (Ex 12, 7). A notre signe de la croix.

La citation proprement dite
« Suis-je donc le gardien de mon frère ? » La relation fraternelle n’est pas de l’ordre de la possession, de l’avoir mais de l’être. Si l’on peut choisir ses amis, ses frères, on les éprouve en sa propre chair.
L’adverbe ‘donc’ souligne le mensonge précédent. ‘Qu’est-ce que j’en sais ?’ Mais plus profondément, il représente un refus pur et simple du mystère de la relation fraternelle telle que Dieu la propose à l’homme, jusqu’à son ‘être’ profond. Dieu veut que l’homme vive pleinement la fraternité.

Adam, Caïn sont, face au Mystère de Dieu, fascinés, tremblants.

Le ‘gardien’ ? Il est supposé bienveillant. Il comprend que l’autre ait son autonomie. Non seulement il le protège du mal mais encore il est censé le promouvoir au bien. Aux yeux de Dieu, le monde pourrait être une garderie d’enfants ! D’autant plus consciencieusement que Dieu lui a donné le sens intérieur de cette mutuelle sollicitude. On s’étonne d’un père qui rudoie son enfant ! Il va donc (!)) [mais ici dans le sens positif !] au-devant de ce qui pourrait arriver de néfaste à celui qu’il garde. Il le garde jusqu’au dernier souffle.

Caïn n’use d’un adjectif possessif que pour se défendre de toute responsabilité fraternelle. Quand il s’agissait d’offrir à Dieu, il ne lui offrait que des fruits fort indéfinis. Après avoir tué son frère, il a le cynisme d’ironiser sur une relation à son frère alors qu’en perpétrant son meurtre, il signait la négation d’un rapport personnel avec lui.

La Tradition chrétienne

Les Prophètes de la Bible ont eu pour premier souci, pour cheval de bataille, le souci de commencer par rappeler à temps et à contre temps le respect du Vivant, du Mystère (Is 6, 1-13), l’Alliance, à commencer par celle de Noé (Gn 9, 8-17 ; 17, 2 ; Ex 6, 9), et le respect du frère par une pratique amoureuse de la justice (Mi 6, 8).

Bouddha Siddhârta Gautama, VI° avant Jésus-Christ, à ces époques-là, prône le geste juste dans l’instant présent, la notion de temps n’étant qu’une construction de l’homme. Une voie qui permet d’assumer dans l’être la part affective et factuelle de l’existence.

Jésus s’est sans cesse recommandé du Père (Jn 4, 23-24 ; 1Jn 3, 1-8) et a enseigné ses disciples le précepte de l’amour fraternel qui peut conduire jusqu’au sacrifice de soi plutôt que de l’imposer aux autres (Mc 14, 22-25 ; Lc 22, 14-23). La Règle d’or.

Paul de Tarse ouvre la Bonne Nouvelle aux païens (Gal 2, 10 ; Eph 3, 8). Les communautés d’Asie Mineure. Les Pères de l’Eglise lient la prédication du Christ Vivant et le secours fraternel aux pauvres. On vend des trésors d’église pour nourrir les pauvres.

Muhammad, après S. Benoît (480-547), vers (570-632), mérite nos louanges pour avoir allié l’adoration du Dieu Très Clément et Miséricordieux au souci de fonder une société terrestre où les croyants (les moines, …) soient respectés et les infidèles ramenés à une juste vision des choses.

El Hallaj (858-922), iranien, missionnaire jusqu’aux portes de la Chine, a tenté, au grand dam des Chiites et des Sunnites, d’unifier l’inclination mystique de la personne en son âme à l’adoration de Dieu. Il est mort martyr pour sa foi. Une figure que certains disent christique.
Il faut mentionner la convivialité entre les communautés juive et musulmane, qu’il s’y trouvât des chrétiens ou non. Qu’on pense à l’Afrique du Nord (Maroc, …) ! L’Espagne du VII° au XIV°. La mosquée de Cordoue. La langue espagnole actuelle encore mâtinée d’arabe. L’autorité civile de Toulouse s’enquérait de l’avis des édiles musulmans.

Les philosophes, les érudits, les hommes de science ont confronté leurs savoirs. Les traductions. Les travaux d’Avicenne, Maïmonide, médecin juif, Averroès, Thomas d’Aquin (1228-1274), Dogen, XIII°, disciple puis missionnaire, et le bouddhisme soto, …

Plus proches de nous, Jean de Nobili pour l’Inde, Matteo Ricci dont on célèbre le 4ème centenaire, pour la Chine, jusqu’au P. Lebbe et l’érection de la hiérarchie ecclésiastique en Chine ; Charles de Foucauld, au Maroc, en Algérie, Louis Massignon en Egypte, au Moyen-Orient, le P. Dall’Oglio, présentement en Syrie ; le P. Peyriguère ; le Mahatma Gandhi, en Afrique du Sud, en Inde ; Deshimaru, P. Enomiya Lassalle , Sir Yehudi Menuhin, en musicien de l’adoration intérieure.

Le Concile Vatican II et le Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux (CPDI, …) qui en est issu. Les voyages pontificaux de Paul VI, de Jean-Paul II, sa demande de pardon pour les outrances de l’Eglise, les visites de Benoît XVI (Mosquée Bleue d’Istanbul), …
Une approche personnelle

En raison de tout ce que j’ai évoqué, je me dois, à présent, de vous partager ce que je crois aujourd’hui quant à la foi religieuse confrontée aux réalités existentielles de la mondialisation et la globalisation

La foi religieuse, la conviction philosophique s’avèrent de plus en plus multiple. On ne peut plus honnêtement faire abstraction du fait religieux universel, on ne peut plus douter de la compatibilité des énoncés spirituels, exclure l’étranger de son contexte ecclésial personnel. Tout uniment, ignorer, a fortiori, mépriser la rigueur de l’analyse rationnelle ou psychologique au risque de laisser la foi religieuse devenir une incantation au fanatisme, à l’idiotie.

Je dirais même plus. J’estime qu’il faut chercher à réaliser une unité, une harmonie, une synthèse vivante de tous les tenants, des innombrables composantes de la vie humaine, par la science et par la foi. Sans pour autant s’atteler à une construction formelle comme on a pu le faire, à titre d’exemple, pour l’espéranto ou le volapük dans le domaine linguistique. Non ! Mais avec le souci d’accéder à la plénitude du Vivant.

A telle enseigne, quand les Lumières en Europe (France [Montesquieu, Voltaire, Rousseau, …], Allemagne, Angleterre, …), au XVIII°, les Maîtres du Soupçon aussi (Nietzsche, Marx, Freud, …) se sont ingéniés à rendre justice à la Raison de l’Homme, sans doute a-t-on pu regretter qu’ils aient soutenu leur démarche pour contrer trop unilatéralement la vision religieuse du monde, héritée des siècles d’obscurantisme et de préjugés. Pour la première fois, aussi universellement pour l’époque, une pensée laïque s’opposait à celle des clergés.

Les Encyclopédistes disaient, en quelque sorte, que le bonheur est accessible à l’homme individuel et à l’échelon universel. La nature est fondamentalement bonne. Il n’y a pas à la considérer marquée par quelque péché que ce soit. Le progrès scientifique sera sans limites. La tolérance, une vertu apparemment nouvelle, à l’époque, est la condition d’une vie commune pour la société. On le souhaite encore aujourd’hui !

Or, il reste que « l’homme ne se nourrira pas uniquement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Dt, 8, 3 ; Mt 4, 4). La première tentation pour l’homme consiste donc à refuser une parole qui vienne d’ailleurs, révélée. Il se contente des seules perceptions sensorielles et affectives, scientifiquement quantifiables mais incapables, en fait, d’acheminer, à elles seules, au Mystère. Dès lors, on ne s’étonne pas, en ce sens, du questionnement actuel sur la pérennité du progrès, de la croissance. Et simultanément du retour du Religieux.

Et puisque Jésus s’est livré pour la multitude, c’est qu’il avait prévu que la Loi religieuse pour elle-même conduirait à la mort et à la désespérance. Mais en élargissant les limites de la loi pharisienne, en s’offrant pour la multitude, par pur amour, il forçait l’homme à considérer que la religion est tout aussi offerte aux païens. Les infidèles ont également part au Royaume (Eph 3, 1-13).

Ainsi, personnellement, je suis d’avis d’aborder la question interreligieuse, non tant par la prévenance mais par la reconnaissance. Par la prévenance, on est en recherche de toutes voies d’entente pour les proposer mais aussi on peut tomber dans la prévention, la suspicion. Par contre, par la reconnaissance, on acquiesce à un donné qui est offert à tous pour être reçu inconditionnellement.

Dès lors, pour les consciences droites et bien ordonnées, avant même les peurs, le mésusage toujours possible de la liberté, les blessures infligées au prochain, il y a une adoration du Mystère suggérée à tous où les êtres se ressentent accueillis comme ils sont et en raison même d’un amour qui les dépasse, qui les embrasse.
En somme, si Caïn demandait en quoi il aurait été le gardien de son frère, aujourd’hui, pour avoir entendu au creux de notre cœur, le récit biblique, nous pouvons formuler une affirmation : Nous sommes les uns des autres les gardiens. Chacun d’entre nous peut désirer de tout son pouvoir, par tous ses engagements, encourager son prochain, son frère, à devenir un vrai croyant, un vrai fidèle de sa tradition à lui.

Et le témoignage d’Abel nous incite à ajouter que l’offrande qui plaît à Dieu, c’est celle de ce que l’on a de plus cher, ses prémices. Pour être un facteur de paix et d’unité, il ne faut pas craindre de s’offrir de tout son être au salut de l’humanité toute entière.


***-Deuxième intervention (Madame Viviane Vandormael)***

Cher(e)s Frères et Sœurs spirituel(le)s,

C’est pour moi à la fois une grande joie et un grand privilège d’être avec vous tous et de pouvoir participer à cet échange interreligieux.

Aussi, permettez-moi tout d’abord d’exprimer ma reconnaissance au Père Luc Moës qui a organisé cette rencontre.

Suis-je le gardien de mon frère ?

Pour pouvoir répondre ensemble à cette question, il importe de maîtriser quelques notions bouddhistes fondamentales et pourtant souvent inconnues, méconnues ou mal connues.

Dans tout dialogue – et ceci vaut bien sûr pour le dialogue interreligieux - il est aussi important d’éviter le danger de l’amitié simulée que d’éviter les pièges de la caricature, de la déformation ou du jugement dépréciateur ou encore de se réfugier dans les généralités.
La sincérité passe, me semble-t-il, par le fait de mettre en jeu ce qui est, pour chacun des intervenants, le plus précieux et le plus irréductible et de s’enrichir des valeurs de leurs différences.

Un des « instruments des bonnes œuvres » édictés par Saint Benoît dans sa Règle n’est-il pas de « ne pas donner une paix simulée » ?

Comme le dit également très souvent Sa Sainteté le Dalaï Lama, le but du dialogue interreligieux n’est pas de contribuer à l’élaboration d’une religion syncrétique universelle, mais de pousser au respect, voire à la vénération, les caractéristiques propres à chaque religion.
Il ajoute qu’il faut des traditions religieuses diverses parce que les êtres humains ont des dispositions mentales différentes et qu’une religion ne peut satisfaire un aussi grand nombre d’individus.

Nous serons par ailleurs, je le suppose, tous d’accord sur le fait que le but de toutes les principales traditions religieuses n’est pas de construire de grands temples à l’extérieur, mais de bâtir des temples de bonté et de compassion à l’intérieur, dans nos cœurs.

Qu’en est-il au sein de la société ?

Malgré les nombreux progrès matériels que connaît notre planète, l’humanité est confrontée à des problèmes énormes, dont la plupart sont générés par les humains eux-mêmes. L’exemple le plus évident réside en notre incapacité à répondre comme il le faudrait à l’accélération du changement climatique si nous voulons que l’humanité survive et prospère dans les siècles à venir. Il en va de même des crises économiques et sociales que produit notre propre système et qui amènent tant de malheurs.

Bien sûr, les conditions matérielles de notre existence sont un facteur important pour essayer de mener une existence heureuse et nous y consacrons beaucoup de notre temps et de notre énergie. Si la libération de la nécessité matérielle est assurément un gage de liberté, elle n’est toutefois pas suffisante.

Epicure disait déjà que les richesses ne sauraient dissiper l’agitation intérieure et produire la vraie joie. La mystique de l’argent, les tensions énormes sur les compétences réclamées par les employeurs, le chômage et le temps gaspillé à s’étourdir ne font qu’appauvrir de plus en plus la qualité de la vie privée.
Ni la révolution scientifique et son engouement pour le « tout technologique » (OGM, clonage, …) - ni la somme gigantesque de savoirs ne nous ont rendus plus sages.

De surcroît, la publicité et le consumérisme ambiant nous portent de plus en plus à vivre sans rapport au sacré et à l’absolu ; ils nous portent à penser qu’être heureux consiste à accaparer le meilleur au détriment des autres.

Quel en est le résultat ?

Nous nous évertuons à trouver un bonheur inaccessible en confondant d’ailleurs bonheur et plaisir.

Une somme de plaisirs furtifs, impermanents ne pourra jamais remplacer un bonheur serein, riche de plénitude, libre de tout désir basé sur le « moi ».
Bien souvent, c’est d’ailleurs notre ego qui nous emmène dans le tourbillon de la vie, à la recherche de la satisfaction et de désirs sans fin.

Le bonheur profond - à la différence des satisfactions passagères - est quant à lui de nature spirituelle. Il dépend du bonheur d’autrui et il est basé sur l’amour et la tendresse.

Le vrai bonheur existe ! Les sages de toute philosophie ou religion qui ont élucidé la dynamique du bonheur et de la souffrance en attestent par leur propre façon d’être.
Leur sérénité et leur état de paix intérieure rendent tous leurs actes constructifs et positifs. Ils représentent ainsi une note d’espoir en étant ce que nous pourrions devenir. Les points de repère qu’ils nous livrent éclairent notre chemin vers la félicité. Ces balises, éminemment pragmatiques, prennent appui sur notre quotidien et nous aident à tourner notre regard vers l’intérieur, vers l’expérience personnelle.

Le bouddhisme ne repose pas sur une parole révélée ou un texte sacré, mais sur une expérience, celle que fit, au Vème s. avant notre ère, Siddhartha Gautama, appelé depuis lors, le Bouddha, c’est-à-dire l’Eveillé.

Tout comme nous, le Bouddha naît et meurt ; il s’inscrit ainsi dans la temporalité. Il n’a eu de cesse de rappeler qu’il s’efface devant son enseignement : « même si vous êtes très loin, dit-il, vous êtes près de moi si vous suivez l’enseignement ». A sa mort, il ne reste que le Dharma.

Cette approche permet de mieux comprendre les encouragements qu’il prodiguait à ses disciples et que l’on peut résumer en ces termes : « Soyez votre propre lumière ».

Par son humanité exemplaire, il a initié un mode de vie simple fondé sur la non-violence. Son exemple a favorisé des conduites respectueuses de la vie, sous toutes ses formes. Il a démontré que la clef du bonheur réside dans la force de l’esprit, la sérénité intérieure et une qualité telle que la constance.

On s’en approche en développant la tendresse et l’amour qui, pour le bouddhisme, correspondent à la nature profonde de chaque être humain.

Dans une société indienne ancrée dans des valeurs de conquête et d’intolérance à l’égard de ceux qui n’appartiennent pas aux castes supérieures, le Bouddha a recentré l’activité spirituelle sur la nature humaine, la notion de bienfait, le sens de la responsabilité et la liberté foncière.

Il est donc très important de comprendre l’enseignement que le Bouddha a transmis et sur lequel nous allons nous pencher après avoir donné une petite explication sur le terme « bouddha ». Il faut savoir que ce titre n’est pas seulement employé pour le « Bouddha historique ». Dans le bouddhisme on distingue en fait trois types de bouddha :
les samyaksam bouddha qui, comme le bouddha historique, ont atteint l’éveil par leurs propres efforts et ont la faculté d’enseigner aux êtres la voie qui leur permet à eux aussi d’accéder à l’éveil
les bouddha auditeurs, qui ont atteint l’éveil par l’écoute et la mise en pratique de l’enseignement d’un samyaksam bouddha
les bouddha-par-soi, qui ont atteint l’éveil par leurs propres efforts mais n’ont rien transmis aux êtres qui auraient pu les aider dans leur propre cheminement

Venons-en maintenant au Dharma du Bouddha…

Ces enseignements ont été compilés après la mort du Bouddha par ses principaux disciples qui ont bénéficié de plus de quarante ans de prêche. Du parfait éveil, le Bouddha ne dira rien ; ce qu’il a réalisé est au-delà du verbal, de notre langage dualiste et au-delà du mental et de ses concepts.

La Voie du Bouddha n’est pas l’enseignement d’un savoir.

« Elle ne dit ni la Vérité, ni la Réalité, elle est un moyen, un outil qui permet d’y accéder, elle invite à voir et à comprendre par l’expérience vécue ». Cette pédagogie de l’action va permettre d’analyser et de « démonter » notre vision du monde, création intellectuelle que l’Homme surajoute à la Réalité ; il s’agira dès lors de développer la « perception directe », non illusionnée et dénuée de fabrication conceptuelle.
Le Bouddha va enseigner une Voie qui permettra à tout homme de réaliser tout ce que lui-même a réalisé, y compris le développement maximum du potentiel d’empathie, d’intuition, d’amour et de tendresse qui est en chacun de nous.

L’enseignement du Bouddha, compilé dans les soutra, présente le samsara, c’est-à-dire la vue erronée de ce que nous percevons comme étant le monde et les souffrances que cette vue erronée entraîne.
La voie que le Bouddha nous propose de suivre va bien sûr nous permettre de « dé-construire » le fonctionnement de cette vue erronée, de cette illusion.

Cet enseignement a ainsi pour vocation de faire cesser toute construction mentale, ce qui nous mènera au « nirvana », littéralement « l’extinction de la souffrance », soit la perception de la réalité ultime. Le nirvana est seulement évoqué - le plus souvent sous forme contradictoire et elliptique - afin d’éviter tout attachement à une nouvelle « construction mentale » du nirvana.

Avant d’aborder l’enseignement proprement dit, analysons encore le kalama soutra dans lequel le Bouddha déclare aux personnes venues l’écouter : 

Fiez-vous à l’Enseignement et non à la personne qui enseigne
Fiez-vous au sens et à l’esprit du texte et non aux mots seuls
Fiez-vous au sens ultime et non au sens littéral ou relatif
Fiez-vous à la Sagesse et non à la connaissance intellectuelle liée à l’esprit ordinaire

Nous pouvons constater que l’essence même de ce soutrâ se résume à :
Examiner avant d’accepter ou de rejeter

Tout enseignement doit d’abord être examiné et éprouvé de manière directe à la lumière de notre propre intelligence ; rien ne doit être accepté sous le couvert d’une foi naïve ou aveugle.

Forts de ces préambules, abordons maintenant le cœur de la philosophie.

Le bouddhisme est une élucidation des mécanismes de la souffrance.
C’est parce que nous vivons dans l’illusion, parce que nous réifions tous les phénomènes que nous connaissons « duhkha », la souffrance.

Les peines et les souffrances sont perçues à des degrés divers tout au long de la vie, mais il peut y avoir également transformation. Le bouddhisme le dit : Oui, il y a une dimension supérieure de nous-mêmes qui est la vie éveillée, le nirvana.

Le Bouddha, se présente comme le témoin vivant qu’il existe une autre dimension de la vie qui anéantit toutes les souffrances. Une dimension à laquelle chacun peut accéder. La vie éveillée s’oppose à la vie illusoire, celle qui est gouvernée par…
l’illusion ou ignorance de la réalité des choses (c’est-à-dire croire en une réalité solide, intrinsèque des phénomènes)
l’avidité (ou désir non éduqué, non cultivé par exemple celui qui nous fait courir derrière une réputation, des avantages, la fortune, la sexualité ; il y a bien sûr des désirs positifs à cultiver)
l’aversion ou rejet qui peut se manifester par maints comportements différents comme la colère ou l’agressivité sous toutes ses formes.

Illusion, avidité, aversion, c’est ce que le bouddhisme désigne du terme collectif des « trois poisons », qui sont présents en nous à des degrés divers.

La vie éveillée naît d’une aspiration fondamentale, celle de mettre fin aux souffrances - les siennes comme celles des autres - et tout le travail à accomplir dans la voie proposée par le Bouddha est un travail sur soi-même afin d’éradiquer ces trois poisons et de développer amour, compassion, joie et équanimité.

Chacun connaît l’histoire du Bouddha Shâkyamuni, ce fils de roi confronté aux visions successives d’un vieillard, d’un malade, d’un cadavre et d’un ascète.
Bouleversé, il s’enfuit de son palais, rompt tous les liens - il tranche symboliquement sa chevelure de son épée et renvoie son cheval - pour s’engager dans la voie du renonçant.

On peut lire cette histoire, non comme une histoire réelle, mais comme une métaphore. Celle, aujourd’hui, de nos propres vies. Nous sommes, à notre manière, des fils et des filles de roi, vivant dans le confort et la sécurité de nos sociétés démocratiques modernes. Une aisance certaine (ou une certaine aisance) comparée à d’autres situations ! Nous sommes heureux. Tout au moins en apparence. Nous arrivons vaille que vaille à colmater nos failles. "- Ça va ?" "- Oui, bien sûr !" Et pourtant… Une angoisse demeure, sourde, presque imperceptible. Nous le sentons bien. On l’oublie souvent à force de plaisirs et de distractions, mais elle revient et perce, pour peu que la douleur brise l’ordinaire des jours. La désolation peut s’installer, la dépression parfois. Les problèmes de la société sont nombreux et reflètent le désarroi des hommes et des femmes.

La souffrance

Le bouddhisme parle de duhkha, un terme mal traduit en français par douleur ou par souffrance. Duhkha est plus profond, plus existentiel. Un malaise plus secrètement enfoui. Au demeurant, le Bouddha prend conscience de duhkha, non par ses propres souffrances, mais par ses rencontres successives, celles du vieillard, du malade et du cadavre.

Lui-même était alors un jeune homme vigoureux, quasi insouciant, promis au destin de roi. Mais il a contemplé la maladie, la vieillesse et la mort, un triptyque qui est la vision de la fin. Notre vie va buter sur l’instant de la mort.

L’impermanence

Suite à l’Eveil, Siddhartha enseignera l’impermanence de toute chose en ce monde, que ce soit l’impermanence grossière - le changement des saisons, l’érosion des montagnes, le passage de la jeunesse à la vieillesse, les fluctuations de nos émotions - ou l’impermanence subtile, qui se produit au niveau de la plus petite unité de temps concevable. A chaque moment infinitésimal, tout ce qui semble exister se transforme. Le changement, au plan infinitésimal, s’accompagne dans notre esprit d’une apparence de continuité.
Or, la continuité qui est ainsi perçue est illusoire. Il n’y a pas deux instants consécutifs qui soient semblables. Reconnaître l’omniprésence et l’inéluctabilité du changement, nous amène à comprendre que l’univers n’est pas fait d’entités solides et distinctes mais de flux dynamiques en constantes mutations.

Les 4 nobles vérités

Cette contemplation de l’impermanence pourrait conduire au nihilisme : puisque tout passe, tout trépasse, à quoi bon… Et pourtant non, cette contemplation renverse tout désespoir. Le Bouddha dit : Il y a duhkha, il y a une origine à duhkha, il y a une fin à duhkha et il y a un chemin qui met fin à duhkha. Ce sont les quatre nobles vérités ou, mieux traduit, les quatre vérités anoblissantes, celles qu’il expose lors de son premier sermon à Bénarès. Il répond à la finitude et à sa souffrance par la vie éveillée.

La seule manière de s’éveiller, c’est de tout laisser s’effondrer : nos peurs, nos angoisses comme nos espoirs et nos désirs, et de vivre chaque instant en appréciant cette vie à travers une nouvelle grille de lecture qui nous fait réaliser que les conditions nécessaires à la paix et au bonheur sont déjà présentes.
Cette paix intérieure est accessible ; il nous suffit de la toucher et d’apprendre à chaque instant à la cultiver. Nous pouvons faire tout ce que nous voulons librement – marcher, prendre un verre, discuter, cuisiner ; nous n’avons pas besoin d’être sous pression, nous pouvons limiter le nombre de nos projets et les réaliser dans la joie et la sérénité. Notre liberté et notre bonheur sont trop importants pour être perpétuellement sacrifiés.

Le Bouddha nous propose d’arrêter de nous détruire corps et âme au nom d’un bonheur à venir. Apprenons à vivre l’instant présent dans la joie et à toucher la paix et le bonheur qui sont accessibles aujourd’hui… Les graines des trois poisons sont présentes en nous, mais les graines de paix et d’amour aussi. Apprenons à cultiver les bonnes graines et à éradiquer les mauvaises afin de devenir un être humain qui déclenche autour de lui, respect, sérénité, calme et bonheur.

L’interdépendance

L’impermanence des phénomènes dépend de causes et de conditions extérieures. Dire que toutes choses sont interdépendantes signifie qu’elles n’ont pas d’existence intrinsèque, pas d’existence propre.
L’interdépendance de tous les phénomènes constitue avec l’impermanence, le fondement de la philosophie bouddhiste.
Rien ne peut exister de façon autonome et être sa propre cause. Un objet ne peut être défini qu’en termes d’autres objets et n’exister qu’en relation avec d’autres entités. Autrement dit, ceci surgit parce que cela est ou, rien ne se perd, rien ne se crée tout se transforme en fonction de conditions. Selon le bouddhisme, la perception que nous avons du monde comme étant composé de phénomènes distincts issus de causes et de conditions isolées est appelée « vérité relative » ou « vérité trompeuse ».

L’expérience du quotidien nous induit à croire que les choses ont une réalité objective indépendante, comme si elles existaient de leur propre chef et possédaient une identité intrinsèque.
Le bouddhisme maintient que ce mode d’appréhension des phénomènes n’est qu’une construction de notre esprit qui ne résiste pas à l’analyse. Il soutient que c’est uniquement en relation et en dépendance avec d’autres facteurs qu’un événement peut survenir. Une chose ne peut surgir que si elle est reliée, conditionnée et devient dès lors conditionnante. Une entité qui existerait indépendamment de toutes les autres devrait soit exister depuis toujours, soit ne pas exister du tout. Elle ne pourrait agir sur rien et rien ne pourrait agir sur elle. Ainsi, pour le bouddhisme, le postulat d’une cause première n’a pas de sens.

Le bouddhisme envisage donc le monde comme un vaste flux d’événements reliés les uns aux autres et participant tous les uns des autres. La façon dont nous percevons ce flux cristallise certains aspects de cette globalité de manière purement illusoire et nous fait croire qu’il s’agit d’entités autonomes dont nous sommes entièrement séparés.

Les problèmes actuels tant écologiques que financiers ne sont malheureusement que des exemples probants d’interdépendance. Sur une plus petite échelle, le bonheur de nos proches contribue à notre bonheur et l’insouciance ou le mépris des règles de sécurité d’un locataire d’un immeuble ou d’un chauffard peut provoquer des catastrophes pour beaucoup d’autres personnes.

Le bouddhisme ne dit pas que l’objet ou le phénomène n’existe pas puisque nous en faisons l’expérience, évitant ainsi la position nihiliste qui lui est souvent attribuée à tort.
Il affirme aussi que cette existence n’est pas autonome, pas intrinsèque et est purement interdépendante, évitant ainsi la position réaliste matérialiste.
Il adopte la Voie médiane selon laquelle un phénomène ne possède pas d’existence autonome, mais n’est pas néanmoins inexistant, et peut interagir et fonctionner selon les lois de la causalité.

Prenons l’exemple d’un arbre : il a fallu tout d’abord une graine provenant d’un autre arbre, d’eau provenant des nuages (eux-mêmes provenant de l’évaporation des océans …), d’humus provenant de la décomposition d’autres êtres vivants, de la chaleur provenant du soleil, peut être aussi du travail de l’homme sur cet arbre.
Cette analyse peut se faire avec n’importe quel phénomène vivant ou non. L’homme n’échappe pas à cette démonstration. De même, nous n’existons émotionnellement et intellectuellement que grâce à nos rapports avec les « autres ».

Le Maître Zen Thich Nhat Hanh, nomme cette loi « l’inter-être ». Elle propose une vision de la vie qui montre que nous sommes tous des composants solidaires d’un même complexe vivant, ce qui inclut une grande sensibilité à la nature. Je me demande parfois ce qu’aurait dit le Bouddha de notre destruction gratuite d’écosystèmes entiers ? Il aurait sans doute insisté sur le fait que la seule véritable solution réside dans la réalisation de notre non-dualité avec les « autres » êtres, vivants ou non et la compréhension que notre propre bien-être ne peut être distingué du leur.

La vacuité

Terme souvent très mal compris, elle désigne l’absence d’être en soi et par soi des phénomènes. Elle ne les vide pas de leur contenu. Elle n’est pas un néant ; elle est leur véritable nature puisque les choses de ce monde apparaissent dans l’impermanence et en interdépendance et n’ont pas d’existence propre. La vacuité est au-delà de toute description et de tout concept.

Le sutra de la prajnaparamita dit :
« Comprendre parfaitement que les choses n’ont pas d’être en soi,
C’est la pratique de la suprême connaissance transcendante. »

Pour un esprit ordinaire, il y a une différence entre la façon dont les choses apparaissent et leur nature véritable, ce qui se traduit du point de vue de notre expérience personnelle par un mélange de souffrance et de bonheur. Au terme du chemin de la connaissance, on perçoit directement la nature ultime des phénomènes - c’est-à-dire la vacuité - ce qui conduit à la sagesse immuable dans laquelle toute disparité entre apparences et réalité a disparu. De cette sagesse surgit spontanément une compassion illimitée pour les êtres que l’ignorance plonge dans des souffrances sans fin.

Ainsi, du fait de l’inter-être, le bonheur personnel, égoïste n’existe pas. Tant que d’autres êtres que nous souffrent, nous ne pourrons jamais être pleinement heureux. Dostoïevski disait : « Tout le monde est responsable de tout et de tous, et moi plus que les autres ».

Le Bouddha fournit un exemple des vertus par sa vie et donne un code éthique à respecter, afin de nous rapprocher de la fin de la dualité, d’être plus aimants, plus compassionnés, afin d’exclure les circonstances qui, d’une manière ou d’une autre, sont propres à provoquer la souffrance physique ou mentale. Il nous invite à réfléchir, à analyser les situations et nous apprend à décortiquer les situations douloureuses que nous rencontrons et à savoir les utiliser positivement.

L’attachement au « moi »

Notre principal problème est notre attachement au « moi », qui n’est qu’une vision erronée des choses. L’ego ou le vieil homme est le premier concept à laisser tomber. Le Bouddha a dit : « libère-toi par l’observation et l’examen ». Il s’agit d’abord de se retourner vers soi-même : « Pourquoi ai-je choisi ce comportement, quelles sont les perturbations qui habitent mon esprit, quels sont les actes négatifs et les actes positifs que j’accomplis, les erreurs que je commets et les motifs qui me poussent à les accomplir ? »

Il ne s’agit nullement de nombrilisme mais de cultiver une vigilance constante qui nous permette de combattre l’égocentrisme qui nous isole des autres et de nous ouvrir au monde avec lucidité. Pour briser la puissance de cet attachement au moi limité, aliénant, perpétuellement mouvant entre attraction et répulsion, l’analyse intelligente de soi est indispensable. Telle est l’essence même du bouddhisme comme de l’idéal exprimé par Socrate : Connais- toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux ».

La nature de Bouddha

Reconnaissant l’universalité du malheur, le bouddhisme admet que la cruauté des hommes n’est que le symptôme d’un égoïsme dévastateur. Cet égoïsme plonge ses racines dans l’ignorance de notre condition réelle, la vacuité. Sur ce terreau fertile, se développe « le mal radical, celui qui détruit l’harmonie de la vie ». Selon la tradition du Bouddha, le cœur de la nature humaine est un état sain et bienheureux. On l’appelle volontiers « bonté fondamentale » ou « pureté fondamentale » ou « nature de Bouddha ».

On objectera que les tragédies et les atrocités qui jalonnent le cours de l’histoire nous montrent un tout autre visage. Le bouddhisme nous enseigne que le mal n’est pas inhérent au monde. Les guerres sont le résultat de pensées, des jugements et des comportements souillés par le désir, la haine et l’illusion ; même dans les situations les plus intolérables, l’état sain et bienheureux peut encore transparaître parce qu’il est l’état naturel des hommes.

Cette constatation n’est pas propre au bouddhisme. L’écrivain italien Primo Levi, emprisonné à Auschwitz, en porte témoignage dans « Si c’est un homme ». Rendant hommage à Lorenzo, un « homme à l’humanité pure et intacte « il écrit : « C’est justement à Lorenzo que je dois d’être encore vivant aujourd’hui, non pas tant pour son aide matérielle que pour m’avoir constamment rappelé, par sa présence et par sa façon si simple et si facile d’être bon, qu’il existait encore, en dehors du nôtre, un monde juste, des choses et des êtres encore purs et intègres que ni la corruption ni la barbarie n’avaient contaminés, qui étaient demeurés étrangers à la haine et à la peur : quelque chose d’indéfinissable, comme une lointaine possibilité de bonté, pour laquelle il valait la peine de se conserver vivant. »

Nous savons tous que l’affection et la tendresse sont inscrites en notre esprit et sont même des nécessités biologiques. Le nouveau-né et sa mère éprouvent viscéralement cet élan du cœur. Qui ne se précipiterait pas spontanément secourir un enfant sur le point de se noyer ? Tout au long de notre développement et parce que nous dépendons tous les uns des autres, nous avons besoin de manifester et de recevoir altruisme et compassion. L’affection de nos parents, de nos amis, de nos enfants nourrit également notre vie. Si nous atteignons un grand âge ou devenons invalides, cet amour nous sera d’un grand secours. Au moment de notre mort, il saura peut être nous apaiser.
Mais parce que nous sommes des êtres d’oubli, facilement emportés par des vagues d’émotions négatives et le besoin de satisfaire notre bien-être personnel, l’éducation à la paix et à l’amour se montre indispensable. L’enseignement du Bouddha porte en lui les moyens propres à développer une culture de la non-violence et de la justice. Ainsi, la bonté fondamentale est indissociable d’une exigence de vertu, de responsabilité, de ferveur et de grandeur intérieure. Elle ne saurait être identifiée à un sentiment naïf et puéril. Elle ne dépend pas non plus d’autres facteurs que du travail sur nous-mêmes par la méditation.

Ainsi, venus de tous les horizons sociaux, hommes et femmes trouvaient auprès du Bouddha un frère et un maître qui, bien que venu lui-même d’une des deux classes sociales supérieures, démontrait encore et encore, par ses enseignements et son comportement, que la vraie supériorité d’un être humain ne pouvait pas résider dans ses origines sociales, dans sa puissance ou sa richesse matérielle, mais dans son aptitude à voir le monde avec clairvoyance et bienveillance, et dans sa force à pratiquer la vertu. C’est la définition du mot sanskrit « karuna » mal traduit par « compassion ».

A la différence des enseignements religieux ou des enseignements rationalistes, considérés comme « porteurs de Vérité », la Doctrine est donc « ce qui mène à la cessation » de tout ce qui empêche d’ordinaire, d’accéder à « l’expérience vécue » de la Réalité ultime ou vacuité.
Les règles de l’éthique ont pour but la maîtrise du mental mais, pour ce faire, le moyen essentiel est l’exercice continu de l’attention vigilante par la méditation.

La méditation

« Moines, deux choses participent de la connaissance : le silence tranquille et l’intériorité » 
Le Bouddha

Méditer est un entraînement de l’esprit et non une fin en soi. La méditation bouddhique peut être définie comme une pratique ou un processus spirituel où le pratiquant se tourne vers l’intérieur et se rapproche ainsi de lui-même en faisant appel à différentes techniques d’unification telles que la posture, la respiration, l’attention. Cette pratique vise ainsi à dissiper progressivement les états d’esprit grossiers perturbés par les passions et la discursivité, afin de parcourir les stades de recueillement qui mènent vers l’Eveil ultime, l’extinction du désir, de la haine, de l’illusion de l’ego en nous ouvrant aux autres telle l’épanouissement d’une fleur, exhalant alors toutes les qualités de notre nature profonde et nous préservant, grâce au développement de l’intuition subtile, de semer la souffrance.
Un bon pratiquant de méditation appliquera dans la vie de tous les jours cette concentration obtenue sur le coussin. Il restera toujours dans la pleine conscience lorsqu’il mange, va à son travail en voiture, joue avec ses enfants etc. Il sera toujours entièrement à ce qu’il fait. La vie spirituelle est ainsi une attention de tous les instants et chaque espace devient un espace sacré. Petit à petit, les pensées discursives et perturbatrices, générées par les trois poisons (l’ignorance, le désir et l’aversion) cesseront d’être omniprésentes.

Les Orientaux comparent notre esprit à un singe : celui-ci ne lache une branche que pour en attraper une autre. C’est ce que nous faisons avec la foule de pensées stériles dans lesquelles nous nous dispersons constamment. C’est donc dans le cadre de la vigilance de chaque instant que la lutte contre les pulsions négatives du soi devient possible et que se forge la connaissance de soi.

La disparition de l’illusion égocentrique, qui masque la réalité, est la condition de l’Eveil à la nature de Bouddha. Etre entièrement là, c’est être entièrement dans le présent, dans une expérience non duelle avec tout ce qui nous entoure ; Il est certain que cela se fait progressivement et que le maître de méditation joue un rôle important dans une tâche aussi rude. Le Bouddha nous dit aussi que, quelle que soit notre tradition spirituelle, si nous parvenons à percevoir la nature de l’inter-être, notre méditation est authentique.

Le terme sanskrit « dhyana », traduit par « absorption » ou « concentration » désigne des états de recueillement résultant de la méditation. Ce terme, dhyana, est devenu « tchan » en Chine et zen au Japon. C’est sous ces appellations que l’on désigne l’enseignement du Bouddha dans ces pays.

Le karma

Le terme sanskrit « karma » signifie littéralement « action ».
Les enseignements brahmaniques originels avaient tendance à présenter le karma de façon mécanique et ritualiste. Si un sacrifice était accompli exactement comme il convenait, il devait nécessairement amener les conséquences désirées. Si ces conséquences ne survenaient pas, de deux choses l’une : soit il y avait eu erreur dans la procédure, soit elles étaient retardées, peut être jusqu’à la prochaine vie (ce qui impliquait une réincarnation). Dans la compréhension populaire la plus courante, la loi du karma et de la renaissance est une manière de contrôler la façon dont le monde nous traitera dans le futur, ce qui implique aussi que nous devons accepter notre propre responsabilité pour ce qui arrive maintenant, comme une conséquence de ce que nous avons sans doute fait dans le passé.

Le Bouddha a transformé cette approche ritualiste et intéressée de la pratique religieuse en principe moral centré sur les « motivations et les intentions de nos actes ». On retrouve de nouveau l’importance de la notion éthique et la prépondérance de notre attitude mentale.
Exactement comme mon corps est composé des mets que j’ingère, mon caractère lui aussi se compose des choix conscients que je fais, car « je » suis construit par mes attitudes mentales constamment répétées. Les êtres sont donc punis ou récompensés, non pour ce qu’ils ont fait, mais pour ce qu’ils sont devenus et nos actes intentionnels sont la cause de ce que nous sommes.
Un poème anonyme l’exprime très bien :

Sème une pensée et tu récolteras un acte
Sème un acte et tu récolteras une habitude
Sème une habitude et tu récolteras un caractère
Sème un caractère et tu récolteras ta destinée

Ce que je fais est motivé par ce que je pense. Les actes intentionnels, répétés à maintes reprises deviennent des habitudes. Les façons de penser, de sentir, d’agir et de réagir construisent et composent mon sentiment du « moi », le genre d’être que je suis. Mon « profil » ne détermine pas complètement le cours de ma vie, mais influe fortement sur ce qui m’arrive et ma façon d’y répondre.

Devenir un autre genre d’individus reviendra à expérimenter le monde autrement. Quand votre esprit change, le monde change ! Quand nous répondons différemment au monde, le monde nous répond différemment. Concrètement, plus je suis motivée par l’avidité, la malveillance et l’illusion, plus je dois manipuler les autres pour obtenir ce que je veux. Avec comme conséquence que je me sentirai sans cesse plus aliénée et que les autres se sentiront aliénés quand ils comprendront qu’ils ont été manipulés. Cette méfiance mutuelle incitera les deux côtés à une surenchère de manipulation.
En revanche, plus mes actes seront motivés par la générosité, la bonté et la sagesse de l’interdépendance, plus je parviendrai à me détendre et à m’ouvrir au monde. Plus je me sentirai appartenir au monde et authentiquement reliée aux autres, moins j’aurai tendance à utiliser les autres et plus ils seront, par conséquence, enclins à me faire confiance et à s’ouvrir à moi. Si j’agis ainsi, la transformation de mes motivations ne change pas seulement ma vie, elle influe aussi sur mes proches, dans la mesure où ce que je suis n’est pas séparé de ce qu’ils sont (inter-être).

Cette compréhension du karma ne signifie pas que nous devons nécessairement exclure d’autres possibilités, peut-être plus mystérieuses, concernant les conséquences de nos motivations pour le monde dans lequel nous vivons. Il peut aussi y avoir d’autres aspects de relations de cause à effet karmiques qui ne sont pas si aisés à cerner.

Ce qui est clair, en tout cas, c’est qu’une doctrine du karma qui pourrait se formuler ainsi : « comment transformer les paramètres de base de ma vie en changeant tout de suite mes motivations », n’est pas une doctrine fataliste, tout au contraire : il est difficile d’imaginer doctrine spirituelle plus responsabilisante. Elle ne nous demande pas d’accepter passivement les aspects problématiques de notre existence, mais nous encourage plutôt à améliorer notre vie spirituelle et notre situation en général en prenant ces aspects à bras le corps avec générosité, bonté et une sagesse non duelle.

Comme Spinoza l’affirme, le bonheur n’est pas la récompense de la vertu, le bonheur est la vertu elle-même.

Si la confession ou le repentir sont si importants c’est qu’ils représentent notre façon d’affirmer, devant nous-même et/ou devant les autres, que nous nous efforçons d’empêcher qu’un acte négatif que nous avons commis ne devienne une tendance habituelle qui va former une des facettes de notre identité telle que nous la percevons et ne renforce ainsi l’idée d’un moi isolé des autres. Une telle compréhension du karma n’implique donc pas nécessairement une autre vie meilleure ou pire après la mort physique.

Tout est déjà là ici et maintenant. L’enfer et le paradis sont une seule et même chose : le monde.

Nagarjuna (un des plus grands philosophes bouddhistes, ayant vécu au 2ème s. ap. JC) disait :

Tant que tu fais une différence entre l’éternité et le temps, tu es dans le temps.
Tant que tu fais une différence entre l’absolu et le relatif, tu es dans le relatif.
Tant que tu fais une différence entre le salut et la perte, tu es perdu.
Tant que tu fais une différence entre l’enfer et le paradis, tu es en enfer.
Ainsi, postulons que la sagesse est là, en nous ici et maintenant.

Bien que la réponse à la question de départ « suis-je le gardien de mon Frère ? » soit implicite au travers de toutes les notions bouddhistes que je viens d’évoquer, je la formaliserai comme suit en guise de conclusion : 

A travers la profondeur de son message de non-violence et de paix, basé sur l’interdépendance, le bouddhisme ne peut qu’éveiller le sens des responsabilités. Si notre esprit, libéré des attachements et des passions, est dédié à la compassion, il est pareil à une fontaine débordante : c’est une source constante d’énergie, de détermination et de bonté pour tous, quelle que soit sa religion, sa philosophie. Nous cessons alors de nous préoccuper de notre petit moi pour nous tourner jusque dans nos actes les plus quotidiens, non pas vers l’autre, mais vers les autres.

Pour tout bouddhiste, « mon Frère » est en effet un terme qui ne peut être pris que dans son sens le plus large, car nous sommes tous reliés les uns aux autres. Ni « mon frère », ni moi, ni qui que ce soit, ne sommes des entités séparées.

Le Bouddha a par ailleurs fortement insisté sur l’intention qui motive les actes de chacun. Il n’est donc pas question d’imposer à quiconque un comportement à suivre, par la force ou par l’autorité. Le moteur du comportement individuel ne peut être que la compassion et l’altruisme. Si quelqu’un souffre, il se conduira sans doute maladroitement et cherchera bien souvent à soulager sa propre souffrance en blessant l’autre. Bien que se mettre en colère n’arrange rien, c’est ce que font bien des gens, complètement oublieux de l’inter-être. Dans une communauté, quand une seule personne est malheureuse, tout le monde est malheureux. Pour ne plus souffrir, nous devons trouver la meilleure façon d’aider l’autre à ne plus souffrir non plus.

Ce n’est que par l’exemple d’empathie que je pourrais lui montrer, par l’amour et la compassion que je pourrais lui apporter, que la nature profonde de mon frère lui « viendra à l’idée ». Ce n’est que par son analyse profonde sur la véritable nature des choses et par sa méditation qu’il découvrira tout l’amour qu’il a en lui et que, dès lors, il sera à même de l’exprimer. Sa nature de Bouddha se révélera alors et le comportement de mon frère sera juste et parfait.


Troisième intervention du Pr. Farid El Asri, anthropologue, UCL

Introduction :

Compréhension du questionnement de Caïn à partir de son moment anthropologique : Il s’agit de lire la Genèse dans la complexité des tiraillements qui traversent l’humanité d’alors.

Pour une lecture biblique : comprendre que le paramètre de la jalousie est le stimulateur de l’éloignement de l’autre et de la déresponsabilisation radicale à l’égard du frère – Derrière le questionnement de Caïn se cache la rébellion où une question en cache une autre : "Pourquoi Abel et pas moi ?"

Dans la tradition musulmane on retrouve l’expérience de Satan qui réagit par le même canal de la jalousie. Il refuse de se prosterner devant l’humain et se dit meilleur que l’homme : c’est le péché originel céleste de nature satanique. (Notons qu’il n’y a pas de péché originel dans la tradition musulmane qui incomberait à l’humanité et que le fruit interdit a été goûté par le couple adamique et non par Eve seule)

Quelle spécificité de l’islam dans la lecture du verset de la Genèse (4,9)
La question souligne, voire interroge fondamentalement les concepts de responsabilité et de fraternité (religieuse, consanguine et humaine)
Importance de lire l’autre à partir du contenu des concepts qui les animent. Nous pouvons parler la même langue et user des mêmes mots sans pour autant être dans la compréhension de la spécificité de l’autre : le moment de définition est donc un préalable crucial à l’entente mutuelle.

Que dit un musulman lorsqu’il parle de responsabilité et de fraternité ?

La responsabilité en islam est centrale : Dieu dit dans le Coran "je vais mettre sur terre un être responsable" (CORAN)

Adam, dans la tentation du fruit interdit, se retrouve en posture de repentir une fois arrivé sur terre. Le père de Caïn nous montre que la responsabilité n’est pas liée à la perfection, elle est nourrie par l’humilité (personne n’est parfait) et par le retour continuel à Dieu. Un être responsable c’est un être qui parvient à transcender son ancrage du terrestre pour un élan vers le divin. Le responsable c’est l’humain qui gère sa liberté et crée une relation dialoguée entre lui et Dieu. Lire le Coran c’est Dieu qui me parle, le prier c’est lui répondre.

Adam est donc un modèle dans la manière d’être dans la verticalité et dans l’horizontalité

Que signifie "être frère" ou vivre la fraternité ?

Le concept d’"unité et diversité" comme lecture théologique
L’Un est un des Noms de Dieu. C’est l’essence même du divin
La création est une diversité voulue par Dieu et qui se trouve être une manifestation de signe de la présence de Dieu
En islam on parle de "révélation révélée" (AT, NT, CORAN, …) qui se densifie en compréhension à partir de la "révélation déployée" (nature, culture, …)

L’autre langue, l’autre culture, l’autre religion ou philosophie est donc un signe déployé qui laisse manifester la présence du créateur
La diversité dans l’humanité est la volonté de Dieu : "S’Il avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté" (Coran)

L’autre est à la fois une épreuve et un signe : une épreuve en ce sens qu’un Caïn est en chacun de nous, que nous devons dompter et dépasser. Un signe car la recherche de sens de l’autre me renforce dans mon cheminement spirituel propre

Le sens de fraternité humaine prend donc tout son sens à partir de la conception même de l’humain en islam. Tous sont habités, selon la tradition musulmane, du souffle de Dieu. L’autre est un frère en humanité et sa différence est pour moi un signe de la liberté de l’homme intégrée dans la création de l’humain et aussi de l’Unicité de Dieu.

Le grand mystique andalou Ibn al-’Arabi voyait dans toute la diversité environnante les signes de la présence de Dieu. Sa capacité à voir la présence de Dieu en tout était ainsi paramétrée par l’Amour. Il écrivait en ce sens que son cœur était devenu capable de toutes les formes car étant guidé par l’Amour : pâturages pour les gazelles, Kaaba du pèlerin, les tables de la Thora et temple pour les moines. La plasticité des principes permet à l’homme croyant de sortir de ces particularismes et d’accéder au fait que la création est le miroir de Sa présence.

Une tradition prophétique appuie aussi sur le fait que le croyant est le miroir de son frère. C’est-à-dire que je reflète le meilleur de l’autre et que j’oriente l’autre afin de sortir des dérives et des entraves de la vie et vis et versa. Une autre tradition explique aussi que « la voie est le meilleur conseil ». Il faut donc comprendre que l’autre est une occasion de don de soi, du meilleur de soi. Nous sommes des gardiens dans le sens de protecteurs et non de surveillants.
Ce partage suppose de la communication et du dialogue. Des Rabbins expliquent que la communication est centrale dans le récit d’Abel et Caïn et que la mort cause inéluctablement du silence, un silence qui ne laisse pas présager la sérénité mais l’amnésie de l’autre, son effacement.
Les tumultes et les débats houleux que l’on peut avoir ici et là laissent malgré tout présager un avenir meilleur car la communication reste un paramètre en action dans la relation.

La déresponsabilisation provoque la mort

L’exercice de la mise à mort d’Abel est le résultat d’un sentiment exprimé suite à une rupture de communication et à un égo blessé.
Des expériences de l’histoire nous font remonter au fait de la « caïnisation » de nombreux événements du passé. La réalité de la seconde guerre mondiale et ces plus de 50 millions de morts est le résultat d’un silence et d’une arrogance radicale. La stalinisation et aussi a mettre sur ce plan. Le fait de ne pas considérer l’humain comme digne dans sa différence ouvre à tous les excès. La question-réponse de Caïn est ici emblématique d’une sortie de la relation humaine. C’est à l’exemple du croquis de l’homme de Vitruve qui nous permet de lire un homme indiquant que les limites du monde sont atteintes par l’extrémité des membres de l’homme. L’homme-égoïste serait ainsi la mesure et le centre de tout. L’égocentrisme est alors à son comble.

« … mon frère ? » : le possessif détermine la relation mais indique aussi de l’égo met en tension, en arrachement de l’évidence de l’appartenance. Dans la logique de Caïn, mon propre frère peut être l’étrange étranger s’il entrave les limites de mon égo : j’existe car l’autre n’est plus.

Il y a une nette différence entre la considération de l’individu et la construction d’un individualisme rongeur prétextant la suffisance et que « l’enfer c’est les autres ». Le bon sens nous dirait que l’enfer c’est sans les autres.

La responsabilité nous engage à agir

Dans la tradition musulmane on parle de philosophie de l’acte plus que de philosophie de l’être. Je suis parce que j’agis. Ce n’est donc pas ce que tu dis au nom de ta foi qui intéresse le plus, c’est ce que tu fais au nom de ce que tu dis.

Agir localement et développer une compréhension globale des choses, telle est le défi de la responsabilité assumée.
Nous sommes dans une réalité contemporaine qui est celle de la compression de l’espace et du temps. Nous sommes passés dans l’instantanéité de l’événement à une échelle planétaire : « Suis-je donc le gardien de mon frère haïtien ? Africain ? de celui dormant sur les cartons sur la route de mon boulot ? ».
Être informé de tout peut participer quelque fois à saper l’enthousiasme de l’agir : « il y a tellement à faire, et en plus cela ne servira à rien, ce n’est qu’une goutte d’eau. »

Nous devons développer une rythmique dans notre responsabilité et classer les urgences, les priorités et les actions structurelles. Il faut des bras qui pansent des dérives dans le monde (local ou global), une tête qui pense le monde et notre action et un cœur qui ambitionne de le changer. L’action est toujours raisonnable et le cœur donne de l’endurance. L’idéalisation de l’agir ne doit pas être confondu avec la nécessité du résultat.

Les priorités dans l’assainissement de l’agir consiste à « lutter contre l’ignorance » (ce qui m’empêche de m’ouvrir à l’autre), à délimiter ses champs d’actions en fonction des compétences et à avoir une capacité de renouvellement de la stratégie de l’action au fur et à mesure des expériences de terrain.

La responsabilité c’est aller contre-courant des idées reçues
Face à la lourdeur du monde, développons un cœur léger, je me détermine à changer quelque peu les choses avec conviction et joie. Agir dans l’immédiat avec une projection de soi sur le long terme.

La considération des grands transformateurs positifs du monde est parfois à mettre en corrélation avec nos démissions. L’héroïsation de Gandhi, de Luther King, de Mandela, d’Yûnus, de l’Abbé Pierre, etc. est en soi une chose juste mais elle devient problématique lorsque ceci suffit à nous dire : « qui suis-je, moi, pour agir comme eux ? ». Les modèles de l’action sont des références pratiques à la mise en route : « d’autres ont faits bien plus que ce que je fais, alors je continue d’avancer, de changer les choses, de parler avec l’autre, de tenter de le comprendre, de refuser de m’enfermer dans le peur et la stigmatisation, … »

Être responsable en toute liberté c’est comprendre que dans le présent l’avenir à déjà commencé.

« Suis-je donc le gardien de mon frère ? » un bruxellois comme moi répondrait : « non peut-être ! »


L’après-midi, après des carrefours et une mise en commun conduite par M. Joseph Fléron, l’assemblée, par mode de conclusion, les participants ont réalisé dans la cour vitrée du Collège Saint-Benoît une grande circonférence autour d’une table ronde recouverte d’une nappe aux couleurs religieuses (bordeaux pour les Bouddhistes, bleue pour les Juifs, jaune pour les Chrétiens, verte pour les Musulmans, blanc pour les bonnes volontés !). Ce kaléidoscope était illuminé de lumignons rouges. Après la lecture des témoignages suivants et d’autres en version libre, tous se sont donnés la main et ont pu garder un grand temps de silence, ressenti par tous si profond.

Prière finale

Dieu,
Que nous appelons notre Père à tous,
Ton Esprit de Vie franchit toutes les frontières.
Ouvre notre cœur pour y entendre ta voix et voir tes signes.
Fais grandir en nous, qu’elle s’affine,
La conscience de notre condition de créature
Et indique-nous où sont les sources sûres de la fraternité et de la paix.

Que la mémoire de nos origines spirituelles communes
nous pousse à reconnaître combien nous pouvons nous aimer,
devenir des prophètes, des messagers
d’un monde réconcilié,
annonciateurs du monde nouveau
que tu veux instaurer dans l’univers par ton Royaume.

Nous te le demandons selon l’Evangile
de Jésus, ton Témoin Fidèle et notre Seigneur,
tout au long de notre vie
et dans la communion des saints
jusqu’aux siècles sans fin.
Amen
.
Témoignage final
« Les Huit Strophes de la Transformation de la pensée »

Geshe Langri Thangpa (Tibet Xième s.)

Considérant tous les êtres sensibles
Comme surpassant même le joyau qui satisfait le désir
D’accomplir le but le plus noble,
Qu’ils soient toujours ce que j’ai de plus cher.

Quand je suis en compagnie d’autrui
Je me considérerai toujours comme le moindre de tous,
Et du fond de mon cœur
Je les tiendrai toujours pour des êtres chers et au-dessus de tout.

Vigilant, au moment où apparaît un voile,
Qui met en danger les autres et moi-même.
Je lui ferai face et l’écarterai
Sans délai.

Quand je vois des êtres d’une nature méchante
Ecrasés par des actes négatifs violents et par la souffrance,
Ces êtres rares seront chers pour moi,
Comme si j’avais trouvé un trésor précieux.

Puissé-je secrètement prendre sur moi
Toutes leurs mauvaises actions et leurs souffrances.

Qu’ils ne soient pas salis par les concepts
Des huit soucis profanes,
Et, conscients que tout est illusoire,
Qu’ils soient, dans le dessaisissement, libérés de tout lien.


***Un grand MERCI à Jacques de nous avoir trasmis ces intéressants textes...***


Une expérience enrichissante qui, à l’avis de plusieurs, en appelle d’autres. Pour informations : Luc Moës, flm@maredsous.com, 082-698.260 (Messagerie & Fax), 0495-930.407 (sms).
Prière d’inscrire dans votre agenda,
aux samedi 20 et dimanche 21 novembre,
la Journée Islamo-Chrétienne de Maredsous,
dans le cadre de la SERIC.


Ceux qui voudraient échanger sur ces textes peuvent m’écrire à rmitte@free.fr