Bulletin de l’Ermitage

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Témoignages

Noël sur l’asphalte

Notre nuit de Noël 2009

mercredi 30 décembre 2009, par frere francois, Jess, Nat et Nico

"Té ! les nourrissons sont en maraude ?"
"t’es fait cocu par ta femme ?..."
"c’est pour la BA de Noêl...on a déjà donné !"
" ici c’est pas l’cirque ni la SPA... ya pas d’animaux à regarder ! ... pour voir si on mourra pas cette nuit... pas de chance ...pas assez froid !"

Noël sur l’asphalte...

Il s’était imposé à nous cette année ...
oh ! pas par snobisme ou quelque caprice de "riche"... ou de bobo rattrapé par le remord des jours trop courts ou des nuits trop longues ...
non
mais tout naturellement : une évolution de notre pensée tout au long de l’Avent
un désir de retrouver son vrai sens : celui du partage, de l’écoute de l’exclu ,
d’une fête de l’espoir d’un autre monde à construire... entre frères et sœurs d’une même chair , d’une même glaise...

en une communauté de poussières d’étoiles

Brenda resta à la maison... partager avec nos frères à 4 pattes ou à plumes.... mais Igor l’humanisé vint avec nous...pour nous tenir chaud...
nous rassurer aussi ?
passe-partout utile lors de nos odyssées maritimes : les enfants et les chiens c’est bien connu font fondre les visages figés et tomber les remparts de ceux qui ont mal...et qu’on a si souvent baratiné...
pour mieux les maintenir dans l’exclusion

Le jour ne fait pas d’heures sup en hivers
et était tombé depuis longtemps quand nous nous dirigeâmes vers le le foyer que connaissait Nono celui du temps de sa galère...
histoire de prendre la température ... de l’atmosphère aussi ...

a vrai dire un peu fraîche...

"on sert plus après 7 heures... et puis c’est complet pour dormir...appelez le 115 !"

Atmosphère enfumée... visiblement les directives préfectorales n’étaient pas arrivées jusqu’ici... c’est tout juste si l’on pouvait remarquer au fond de la pièce de lambris le clignotement de l’arbre de Noël en plastique ...plus très frais ... et mal peigné... qui nous faisait de l’œil

- "mais c’est Noël "rétorqua Nat !

- "c’est pas pour les gosses ici...il y la DDASS... nous on a pas droit de vous accepter !"

- "on vient juste se chauffer ..." osa Titus ...

- "ouaaais !... normalement aussi faut être inscrit..."

- "c’est Noêl..." susurra une voix féminine en écho dans la cuisine

- "huuummm... à neuf heures c’est la lourde !... extinction des feux..."

-... "c’est Noël..." résonna à nouveau la voix de Simone dans la cuisine... qui finit par avoir raison de la réglementation du foyer

- "en tous cas ce soir 10 heures pas plus !"

Roger en maugréant réajusta son calot qui avait du être blanc... mais désormais s’harmonisait davantage avec des cheveux gras-luisant qui devaient l’empêcher de glisser... et reprit son mégot...

°

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Avec précaution et hésitation on s’installa un peu à côté de deux "pépé berbères" qui sans nous regarder poursuivaient un Jacquet ( Moultezim) aussi acharné que silencieux...

Simone apporta 4 assiettes de soupe fumante...
"reste aussi du riz au curry... et un morceau de biscuit..."
"mais toi tu devrais pas être là" dit-elle en fixant Igor...
"cache toi vite sous la table" tout en lui apportant quelques os à manger...
" en principe c’est un euro par assiette ...mais ce soir ...et pour vous..."

"Pas de raison" dit Titus en tendant un billet gris...

Installé derrière une assiette donne une assurance ...une contenance aussi... celle d’être admis...
Nous ne remarquions plus la bouffée de chaleur transpirée aux odeurs d’oignons et de shampoing ( on peut se doucher au foyer) ... qui nous avait agressé d’entrée en poussant la porte
la surprise du monde arlequin et des visages qui s’étaient tournés vers nous s’était vite évanouie..
visiblement et heureusement on avait l’habitude des originaux et des accoutrements bizarres ici...

Et puis contre le mur la télé agitant ses taches de couleur répandait ses conneries et flons flons habituels achevant de banaliser le tout... dans l’indifférence générale

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La dizaine de tables était occupée d’hommes et de quelques femmes de tous âges et de tous horizons... certains tapant le carton...... d’autres plongés solitaires dans leur pensées... méditant sur l’écoulement de la fumée de leur cigarette qui élevait avec avec langueur dessinant des volutes bleutées ...
à droite deux nénettes un peu pétées se paraient mutuellement des décorations argentées qui s’étaient décrochées du plafond...tout en poussant des éclats de fou-rire...

à côté quelques jeunes à la silhouette amaigrie discutaient...dans une langue qui devait être de l’Afghan en roulant de manière inquiète des yeux d’ébène écarquillés par le manque de sommeil

Nat lui était déjà installé avec les joueurs d’échec et commentait les coups accoudé derrières ses petites lunettes et sa mèche blonde

"J’ai une bouteille qu’on peut partager...si c’est permis ?" osa à nouveau Titus

"Chuuuut" reprit Simone... "les gobelets sont là..."
Roger n’entendit pas le bruit du bouchon... occupé à nettoyer son office

Quelques visages se tournèrent...les vieux surtout ...
"merde du champagne ! Milord !"
deux jeunes femmes asiatiques se mirent à sourire...
on avait pas pensé aux arabes...

Simone enchaîna ... "je vais faire de la tisane pour tous !"

"on a aussi du Rhum..." ajouta Jess tout en s’installant auprès des jeunes afghans qui devaient être de son âge... et auquel il ressemblait étrangement
Il se mit à leur parler en anglais...les sourires s’éclairèrent

Une famille Roms avait tressailli à l’énoncé du nom...

"Sorry " s’excusa Jess en rougissant jusqu’au trognon

Un africain aux cheveux blancs fit signe à Nico de venir jouer... aux petits chevaux :la partie commença par des tours de magie qui illumina le sourire du vieil homme qui se mit à fredonner...
Igor lui avait trouvé un petit vieux tout ridé qui s’amusait à lui apprendre à donner la patte tout en lui donnant des boulettes de fromage...

Igor le malin... !
il savait depuis longtemps donner la patte et jouait à l’ignorant... se contentant de fixer le regard du vieil homme tout en soulevant alternativement l’une de ses oreilles puis l’autre, en inclinant sa tête...une frimousse à laquelle personne ne savait résister...

Titus écoutait un portugais conter sa vie et ses convictions sur les témoins de Jéhova...avant d’aller confesser et converser avec les Roms et des Bosniaques
Jess prit lui la guitare et chanta quelques chansons...celles d’Antoine...et bien sûr d’Aufray que tout le monde connait...et que tous reprirent... en choeur

°

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Her green plastic watering can
For her fake Chinese rubber plant
In the fake plastic earth.
That she bought from a rubber man
In a town full of rubber plans
To get rid of itself.
It wears her out, it wears her out
It wears her out, it wears her out.

She lives with a broken man
A cracked polystyrene man
Who just crumbles and burns.
He used to do surgery
For girls in the eighties
But gravity always wins.
And it wears him out, it wears him out.
It wears him out, it wears . . .

She looks like the real thing
She tastes like the real thing
My fake plastic love.
But I can’t help the feeling
I could blow through the ceiling
If I just turn and run.
And it wears me out, it wears me out.
It wears me out, it wears me out.

And if I could be who you wanted
And if I could be who you wanted all the time

°

°

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On est resté dans le troquet jusqu’à 11 heures...un peu plus... peut-être... les visages étaient détendus et nous aussi heureux...Igor même balançait la queue...
on avait beaucoup parlé... beaucoup chanté... l’alcool ça aide...
Jess avait même invité une asiate à danser... et s’était laissé un peu tripoter par les mec...

Nico avait terminé sur les genoux de l’africain...et Nat fait attroupement pour son habileté aux échec...Boby Fischer le surnommèrent les afghans

°

° [3]

On s’est promis de se revoir...on a même échangé des adresses...celle de nono bien sûr...la nôtre c’est top secret...!

une soirée où on n’en finit pas s’apprivoiser, se parler... se raconter, se dire...et où les gosses ont fait du bien par leur fraîcheur, leur culot leur sens du jeu aussi ...
même si Jess n’aime pas tellement se faire tripoter... mais quand on est "awsome" comment faire ?

Les parties de petits chevaux ont été acharnées ...l’avait bien eu raison Nico de l’apporter dans le grand sac

A la sortie choc fut brutal le froid, le brouillard... la solitude, l’indifférence, la brutalité...
on savait pas trop où aller...
Daniel jeune chômeur nous dit :"Ya un squatt à côté de la gare...pour les gosses...Damien va vous montrer...
si vous voulez vous pourrez rester pour la nuit ...si ya de la place..."

Eclairage blafard , la buée qui sort des narines et des bouches trop chaudes d’avoir parlé...
des devantures clignotantes aux façades noires... et la lumière violette et froide de l’éclairage urbain

Le long des grands immeubles ça et là des pastilles lumières chaudes ...inaccessibles...un autre monde...
des cellules bien égoïstes qui bafrent, s’empiffrent ou s’engueulent ignorant la rue...
avant d’aller à la messe pour digérer et remettre ça
c’est égoïste une famille ! y a rien de pire car les gens n’en ont pas conscience... tant qu’on est pas sur l’asphalte...

A la gare quelques paumés...ou sans papiers à la peau sombre ...jeunes en majorité...ou sans âge...
chacun avec sa clope...certains fument un joint...ça permet de nouer le contact...et d’oublier où l’on en est
sacs et papiers journal ...
Igor se régale d’un vieux sandwich.... abandonné à côté d’un pâté de dégueuli....

on s’installe ... le problème c’est les bancs peu nombreux et froids... avec des aspérités pour pas qu’on y dorme...
heureusement un brasero permet de ne pas trop se geler ... et de se rassembler...
on discute un peu...une bouteille de rhum...un peu de Shivas...et des sèches bien sûr... et autres herbes sauvages ou vénéneuses...
on échange on écoute ...on ouvre le déversoir à âmes trop pleines...
on s’instruit

Soudain la maraude... et les flics...merde.... !

La gueule enfariné...le parler aseptisé, l’œil psychologue ...
l’uniforme impec
fausse sympathie...peut-on être professionnel de l’empathie ... ???
chiens trop gras et bien nourris
soupes couvertures..duvet même de la bûche.... il manque l’essentiel le cœur...et le temps pour les solutions
les flics s’intéressent aux garçons...
"sont à vous ?... c’est pas un endroit pour eux...zavez loupé votre train ?
vous pouvez pas rester là ...ou on les emmène... c’est pas un endroit pour eux...et puis c’est Noël..."

comme si Noël ça devait être bourgeois !

En Palestine du temps de Jésus y avait pas de flic !

°

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Palabres, papiers , questions...commissariat... heureusement pas loin...inspecteur de service... repalabres, requestions, vérifications...téléphone à la gendarmerie de vers chez nous ...ouf pas endormis...oui oui on les connait...ils vivent en ermites... bizarre...mais... pas pour une garde à vue un soir de Noël

ce qu’on disait depuis une heure
a contre coeur ils nous laissent partir... ils feront pas du chiffre ce soir ...le changement d’échelon devra attendre...

deux heures.... gaston va se coucher et nous emmène... pas de place au squatt...nous non plus on veut plutôt lui offrir une vraie veillée avec ses potes
on s’installe dans la monté d’escalier d’un parking... on sort le camping gaz...pas d’allouf...mais eux ont tout ce qui faut...
crèpes... à réchauffer et surtout bouillon chaud ...avec ce qui nous reste d’alcool... et de sèches

Jess accepte ce qu’il refusait dans le café... c’est Noel...
les caresses chacun en a besoin

Les regards sont différents, peut-être est-ce cela la communion vraie...peut-être simplement être présent...pour rien...parce que c’est Noël ça montre qu’on existe...qu’on est pas un chien perdu à la dérive...que le rideau peut se soulever...

ca donne des idées autres que d’oublier

°

°

Je suis d’un autre pays que le vôtre, d’un autre quartier, d’une autre solitude.
Je m’invente aujourd’hui des chemins de traverse. Je ne suis plus de chez vous. J’attends des mutants. Biologiquement je m’arrange avec l’idée que je me fais de la biologie : je pisse, j’éjacule, je pleure.
Il est de toute première instance que nous façonnions nos idées comme s’il s’agissait d’objets manufacturés.
Je suis prêt à vous procurer les moules. Mais...

La solitude...

Les moules sont d’une testure nouvelle, je vous avertis.
Ils ont été coulés demain matin. Si vous n’avez pas dès ce jour, le sentiment relatif de votre durée,
il est inutile de regarder devant vous car devant c’est derrière, la nuit c’est le jour. Et...

La solitude...

Il est de toute première instance que les laveries automatiques, au coin des rues, soient aussi imperturbables que les feux d’arrêt ou de voie libre.
Les flics du détersif vous indiqueront la case où il vous sera loisible de laver ce que vous croyez être votre conscience et qui n’est qu’une dépendance de l’ordinateur neurophile qui vous sert de cerveau. Et pourtant...

La solitude...

Le désespoir est une forme supérieure de la critique.
Pour le moment, nous l’appellerons "bonheur", les mots que vous employez n’étant plus "les mots" mais une sorte de conduit à travers lesquels les analphabètes se font bonne conscience. Mais...

La solitude...

Le Code civil nous en parlerons plus tard.
Pour le moment, je voudrais codifier l’incodifiable. Je voudrais mesurer vos danaïdes démocraties.
Je voudrais m’insérer dans le vide absolu et devenir le non-dit, le non-avenu, le non-vierge par manque de lucidité.
La lucidité se tient dans mon froc.

°

Nuit dans un garage... aube glacée... frissons de brouillard... les rues sommeillent lourdement... on reprend le véhicule

on leur laisse notre stock ...
on essaye de pas montrer notre émotion....
mais ce qui gâche tout c’est que nous on peut aller se mettre au chaud et un repas nous attend à midi chez Nono ...avec Brenda qui a du être bien seule

peut-on vraiment partager sans s’engager totalement...à la vie à la mort...
pas si sûr...

on reviendra...

même si on oublie...on aura été un peu changé...le cloisonnement social c’est la pire des choses...si on laissait les enfants jouer avec les SDF ou les vieillards comme au Japon...on ouvrirait des portes et on éviterait bien des condamnations

les générations doivent pouvoir se côtoyer s’enrichir de leurs valeurs, apprendre l’un de l’autre, et les classes sociales aussi

en occident on sait pas faire...
avant de voir le regard on regarde l’état
on croit se protéger en excluant... et on fait le lit de la violence et de la perversion...et encore de l’exclusion

nous sommes une communauté humaine... chez les Wayanas les exclus ça n’existe pas...et chacun parle avec tout le monde
vit avec tout le monde
couche avec tout le monde
Lévy Strauss avait bien raison de considérer comme pauvre notre société occidentale

pour nous ca a été une vraie nuit de Noël
pour eux...faut leur demander...

P’têtre que vous vous avez votre propre expérience à nous confier ?

...et à publier

Bonne Année !

Jess, Nat, Nico, ff+ , Igor

°

°

La cigarette sans cravate
Qu’on fume à l’aube démocrate
Et le remords des cous-de-jatte
Avec la peur qui tend la patte

Le ministère de ce prêtre
Et la pitié à la fenêtre
Et le client qui n’a peut-être
Ni Dieu ni maître.
Le fardeau bleu me qu’on emballe
Comme un paquet vers les étoiles
Et cette rose sans pétales
Qui tombent froides sur la dalle
Cet avocat à la serviette
Cette aube qui met la voilette
Pour des larmes qui n’ont peut-être
Ni Dieu ni maître.

Ces bois que l’on dit de justice
Et qui poussent dans les supplices
Et pour meubler le sacrifice
Avec le sapin de service
Cette procédure qui guette
Ceux que la société rejette
Sous prétexte qu’ils n’ont peut-être
Ni Dieu ni maître.

Cette parole d’Évangile
Qui fait plier les imbéciles
Et qui met dans l’horreur civile
De la noblesse et puis du style
Ce cri qui n’a pas la rosette
Cette parole de prophète
Je la revendique et vous souhaite
Ni Dieu ni maître


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[1une télé qui vomit sa pub et ses fientes tandis que d’autres ne peuvent se faire entendre ou voir...une video décalée tirée du film Tommy

[2Jess et Titus se sont réapproprié le répertoire d’Antoine qui correspons tellement à leur pensée !

[3un autre extrait de ce très beau film que Jess vous a présenté voir ce lien et remodèlera et illustrera bientôt par des extraits du film...